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Bonne (longue) saison de hockey à RDS et TVA Sports

Huffington Post, 13 octobre 2016

La saison de nos Canadiens de Montréal débute le 13 octobre 2016, ce qui nous lancera (nous: les amateurs!) dans une longue promenade, parfois excitante, parfois ennuyante, de quelque 82 matchs de hockey de nos favoris.

Cela en fait des heures de hockey à écouter, d’une oreille attentive ou discrète, la description et les commentaires de la vaste confrérie des «spécialistes» de la chose hockey qui sévissent à RDS et à TVA Sports.

Dans mon cas, je confie que j’aime la plupart d’entre eux.

À les voir et à les entendre sur une base périodique, on s’y attache, si bien qu’on aurait tendance à les aborder dans la rue comme des amis…

À RDS, le maître reste Pierre Houde, avec sa verve impeccable, sa bonne humeur communicative. Il est très professionnellement assisté par Marc Denis dans l’analyse des matchs, un ex-gardien de but professionnel parfaitement bilingue, à la voix juste et posée.

On est aussi bien servi à TVA Sports, une chaîne où les protagonistes déploient beaucoup d’énergie et de vivacité à nous garder intéressés au hockey et à ses techniques, souvent en faisant appel à d’anciens joueurs québécois qui ont connu cet univers de l’intérieur durant plusieurs années, et pour diverses équipes. TVA Sports va jusqu’à offrir aux amateurs une nouvelle émission quotidienne, Lavoie-Dubé, qui va concurrencer directement le populaire 5 à 7 de RDS.

Pour ma part, j’ai trois légères récriminations à faire à quelques-uns (surtout des messieurs) de ces professionnels qui font du suivi pas à pas du hockey leur pain quotidien.

La première: encore trop de fautes de français

On ne parle pas de graves lacunes, mais lacunes quand même.

On entend encore trop «adresser» la situation, au lieu de «faire face à la situation», parfois même «vous pouvez adresser une question à nos animateurs», au lieu de «poser une question».

Sans compter les anglicismes qui tous ont pourtant un équivalent en français : «one-timer», j’aime encore bien mieux «tir sur réception»…

Le verbe «s’assir» au lieu de «s’asseoir» me fait grincer des dents, ou l’emploi de formules bancales en lien avec les pronoms, là où il y a probablement le plus de lacunes chez nos commentateurs: comme dans la formule «la question qu’on connait pas la réponse» plutôt que «la question dont on ne connait pas la réponse».

Parenthèse: ce même commentaire sur les fautes de français pourrait être fait à propos de l’entraîneur du CH, Michel Therrien. En expression verbale, Michel Therrien souffre de la comparaison avec d’autres entraineurs québécois de la LNH, Guy Boucher à Ottawa ou Alain Vigneault à New York, qui ont la parole plus fluide. Mais on me rétorquera, à raison, que l’entraineur des Canadiens n’est pas payé pour bien parler et qu’il a déjà assez sur les épaules à faire gagner son équipe sous la loupe du Québec entier, le pauvre homme…

L’exagération

Ma deuxième critique: l’exagération dans les qualificatifs utilisés pour souligner la performance des joueurs. On aimerait rappeler à ces professionnels de la communication que «tout ce qui est excessif est insignifiant», selon la bonne formule d’un éminent personnage de l’Histoire française (Talleyrand).

Quand un simple arrêt d’une rondelle lancée directement sur le gardien de but Carey Price, qui n’a donc presque rien à faire que de rester sur place, devient «miraculeux», on perd la foi dans les vrais miracles!

Quand une passe bien exécutée devient «magistrale», on ne sait plus ce que le commentateur pourra dire quand un jeu sera effectivement…magistral.

Il faudrait rappeler à ces spécialistes que les joueurs que nous avons devant nous font de la pratique de leur sport leur gagne-pain quotidien.

On s’attend effectivement à voir ces jeunes hommes nous confectionner de beaux jeux, eux qui, tous les jours, vont sur la glace pour perfectionner leur art et ainsi «performer» devant des audiences dévouées.

On comprend qu’il faille garder le spectateur sur le qui-vive, mais à force de crier au loup dit l’adage, on ne prête plus attention aux alarmes…

Diversité des commentaires

Enfin, on aimerait plus de diversité dans les commentaires: pas assez de mise en perspective historique ; pas assez d’utilisation des nouvelles approches du hockey, dont les statistiques avancées.

On aimerait que nos experts hockey décollent un peu de l’actualité du moment, pour nous faire apprécier d’autres facettes de notre sport national. Il y a en effet toute une richesse d’analyses et d’informations qui restent inexploitées. Un filon à exploiter, d’autant que 2017 sera le 100e anniversaire de la Ligue nationale de hockey.

Ceci dit, à l’aube d’une nouvelle et longue saison, une bonne tape dans le dos aux comparses de L’Antichambre et de Dave Morissette en direct et aux autres bienveillants gourous du hockey qui occuperont, pour notre bon plaisir, plusieurs de nos longues soirées d’hiver…

 

Présentation des joueurs du Canadien de Montréal: on s’est ennuyé de PK!

Huffington Post, 7 octobre 2016

Étant un partisan inconditionnel du Canadien de Montréal et souhaitant renouer avec mon esprit de jeunesse, j’ai eu envie le 5 octobre 2016 d’assister à la présentation des joueurs effectuée au Complexe Desjardins, à Montréal.

Les responsables du Complexe Desjardins n’avaient pas fait dans la dentelle, en profitant de tous les espaces libres de ce centre d’affaires bien tenu pour faire la promotion de ce «spectacle», sans compter les nombreuses caméras de télévision sur place pour diffuser l’événement.

À ma surprise, il n’y avait pas une foule très nombreuse à ce rassemblement.

Mais il y avait quand même un nombre appréciable de personnes présentes pour apercevoir de plus près «nos Canadiens», comme le clame la chanson-thème de l’équipe au Centre Bell.

Malheureusement, cette rencontre des joueurs avec les partisans n’a été rien de moins qu’un rendez-vous manqué.

Un flop tant le langage corporel des représentants de la Sainte-Flanelle semblait indiquer un désintérêt total pour cette apparition publique, qui semblait vécue par eux comme une obligation, voire un mauvais moment à passer, à expédier au plus vite.

Dieu qu’on s’est ennuyé de PK Subban, échangé cet été par le Canadien aux Predators de Nashville! Lui au moins aurait mis le party dans la place!

Aucun joueur du CH n’affichait le moindre sourire ni n’a même daigné saluer de la main la foule présente qui applaudissait leur apparition sur scène. Tous sont montés sur la plateforme créée pour l’occasion comme des robots sans émotion, comme si on les appelait au tribunal pour recevoir leur sentence.

Je ciblais des yeux les trop rares Québécois de cette équipe, les Desharnais, les Danault, les Mitchell, et eux aussi participaient à ce collage de visages plats, qui rappelaient les photos prises à une certaine époque des membres du Politburo de l’ex-URSS, rendus célèbres pour leur visage de marbre sur lesquels planchaient les soviétologues en mal de compréhension des rouages internes du pays dirigé depuis Moscou.

Les joueurs du Canadien avaient-ils reçu consigne de rester sobre face à la clameur populaire? Avaient-ils été briefés pour éviter tout sursaut d’émotion face à une foule potentiellement en délire? Si c’est le cas: mission réussie.

Seul Michel Lacroix, annonceur-maison du Canadien, animateur de cette présentation, s’est évertué à mettre un peu d’âme à ce spectacle dénué d’élan.

Heureusement pour nous, l’exercice s’est conclu en à peine quelques minutes. Après avoir balancé à la foule quelques souvenirs lancés du haut de leur tour d’ivoire, les joueurs se sont faufilés vite fait, bien fait.

«Les Canadiens, c’est une partie de nous», dit aussi la chanson-thème de l’équipe.

C’était vrai avant. C’est passablement moins le cas maintenant.

L’apparente indifférence des joueurs du CH lors de leur présentation au Complexe Desjardins nous le rappelle, amèrement.

Steve Jobs, l’iPad, et la bombe qu’il a déposée sur la tête des parents…

Huffington Post, 30 septembre 2016

Il y a quelques jours, après mon travail, j’ai été intercepté dans la rue par une journaliste de la télévision de Radio-Canada, pour un reportage sur l’expérience des parents eu égard à l’éducation de leurs enfants à l’ère du tout écran.

Sujet très d’actualité, car les parents actuels font partie de la première génération confrontée à l’éducation de leur progéniture dans une ère de domination abusive des écrans (iPads, iPhones et autres merveilles de la société Apple).

Notamment, les parents qui ont des adolescents ont vécu, dans un court laps de temps, quasiment deux «époques»: celle où le livre papier avait encore une certaine place dans la vie scolaire et familiale pour se voir plonger, subitement, dans une autre ère, celle où les appareils d’Apple se sont répandus, imposant leur mainmise quasi tentaculaire dans la vie de tous, jeunes et moins jeunes.

Et ces parents ont été pris au dépourvu : pour eux, c’est comme une petite bombe qui est tombée dans leur vie, sans accompagnement pour les aider à effectuer une transition adéquate pour le bien-être de leurs gamins. Résultat: bien des parents ont l’impression d’avoir perdu la guerre sur l’accès de leurs enfants aux innovations pilotées par le regretté Steve Jobs, ex-président d’Apple.

Au surplus, au moment même où les parents d’adolescents initiaient un dialogue urgent avec leurs enfants sur l’utilisation judicieuse du premier iPad à la maison, plusieurs écoles secondaires annonçaient, parfois sans consultation avec les parents, qu’elles imposaient cet outil comme obligatoire dans le programme éducatif.

Ce nouvel impératif scolaire, faisant passer l’iPad de joujou pour les loisirs à outil devant être utilisé par les enfants pour les devoirs, a coincé davantage les parents. Il a compliqué leurs efforts pour mieux gérer le temps d’écran et intéresser leurs enfants à d’autres utilisations de leur temps libre que les jeux vidéo ou les échanges jusqu’à plus soif sur Twitter.

Adieu le temps béni où on n’avait qu’à fermer la télé pour encourager les enfants à jouer dans la rue ou à compléter leurs devoirs scolaires ! Ou encore à crier leurs noms devant la porte d’entrée de la résidence familiale pour qu’ils cessent de jouer dehors afin de venir prendre leur souper en famille !

Aujourd’hui, disent de jeunes parents, le deuxième mot appris par les poupons, après le premier qui reste «maman» est…«Pad» !

Une publicité télévisée de ParticipeACTION s’attaque précisément à ce péril tout nouveau. Celle-ci cherche à inciter les enfants à délaisser leur iPad et à se réapproprier les terrains de jeux. Selon l’organisme, l’attachement des enfants aux écrans est même devenu alarmant : « Les enfants entre 5 et 11 ans passent plusieurs heures par jour à être sédentaires », déplore son site web.

Une étude toute récente du British Journal of Sports Medicine en vient à une conclusion tout à fait similaire, et confirme la sédentarité croissante des jeunes, y compris au Canada, où pourtant les vertus de l’activité physique sont constamment mises de l’avant.

Si bien que, de nos jours, les appels au souper familial sont devenus des sommations à quitter les écrans. Et la question du temps et de l’accès à ces écrans occupe une place démesurée dans les échanges familiaux tant les enfants sont capables de s’oublier des heures durant devant ces appareils qui suscitent rapidement une dépendance.

Certes, il existe des logiciels pour gérer le temps d’accès et les sites fréquentés. Mais la négociation reste quand même permanente entre parents et enfants : une négociation serrée, où les compromis sont à faire au jour le jour.

Mon conseil pour les parents de jeunes enfants est qu’il faut engager très tôt un dialogue sur cette question, avec des règles et des balises, et les adapter petit à petit, à mesure que l’enfant grandit. Et surtout maintenir une vigilance au quotidien, au risque de rendre les enfants accrocs aux écrans et oublieux des joies de jouer, en dedans comme en dehors, avec des amis réels et non virtuels.

Chose certaine, le chantier de l’éducation des enfants à l’ère du tout écran reste ouvert.

Avec le temps, on ne peut qu’espérer que nos enfants soient exposés à répétition, à l’école, à la maison, à un même message : celui faisant avec force la promotion d’une approche raisonnable à adopter face aux écrans multimédias.

Les inventions récentes de Steve Jobs sont certes des splendeurs technologiques, mais elles peuvent aussi causer bien des dommages à la santé et à la cohésion familiale. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la multiplication et la présence envahissante des écrans représentent tout un défi pour les parents d’aujourd’hui.

Sayyid Qutb, mon satané

Huffington Post, 17 novembre 2015

À chaque fois, depuis 30 ans, qu’est commis un attentat terroriste «au nom de l’islam» comme celui de ce funeste vendredi 13 novembre à Paris, j’ai une pensée pour toi.

Il y a bientôt trois décennies en effet, que dans le cadre de ma maîtrise de deuxième cycle portant sur l’intégrisme islamique, j’ai passé de nombreuses heures solitaires à étudier ta pensée, à comprendre l’émergence de ta conception si radicale de la politique, en opposition frontale avec les idées dominantes ayant la faveur des régimes du moment dans les différents pays arabes.

Je me demande chaque fois comment tu réagirais: si ces actions de terreur seraient par toi vertement condamnées car trop aveugles et anti-islamiques, ou au contraire appuyées car se réclamant d’un djihad que tu appelais de tous tes vœux dans la maison de l’islam.

Chose certaine, Sayyid Qutb, tes idées ont fait du chemin depuis ta mort violente en 1966. Comme tu le sais probablement, tu es considéré comme un des penseurs les plus influents de l’intégrisme islamique. Tes idées ont profité de tes origines égyptiennes, car ton pays a été à l’époque un des grands diffuseurs des idées politiques dans le monde arabe.

Tu fais partie de cette mouvance intellectuelle nommé salafisme, qui veut dire retour aux sources. Ce courant intellectuel est né à la fin du 19e siècle de l’amer constat de penseurs musulmans sur la domination politique, économique et technique exercée par l’Occident sur la civilisation islamique depuis le 18e siècle.

On considère que le premier représentant de ce courant de pensée réformiste est Jamal Al Din al Aghani, un essayiste afghan. Ton compatriote Mohammed Abdou prend le relais au début du 20e siècle, et prône une certaine modernisation de la religion islamique.

Puis en 1928 naissent en Égypte les Frères musulmans. Tu en auras été, durant ta vie adulte, un grand supporteur.

Tu gagnes ta vie comme fonctionnaire, et critique littéraire. Un événement te marque particulièrement. De 1948 à 1950, tu effectues un séjour aux États-Unis comme fonctionnaire du ministère égyptien de l’Éducation. Ce séjour ne te plaît pas. On dit que tu en reviens dégoûté par l’American way of life, notamment de la mixité, du rôle trop émancipé de la femme, du supposé «vide spirituel» de l’Amérique.

Ce séjour te pousse dans un axe plus intégriste, partisan d’une rupture régénératrice en islam qui la ferait revenir à ses sources et à sa gloire d’antan. Tu parles de «takfir», soit cette singulière idée de se retirer de la société actuelle, pour mieux la combattre, l’éradiquer de l’extérieur. Tu mets tes idées sur papier, dans des livres, denses et complexes.

De ton appui aux Frères musulmans tu souffres gravement. Tu es emprisonné, torturé. Tu en conclus que de tels sévices ne peuvent venir que d’un régime impie, non islamique. En 1966, ton radicalisme et ton activisme au sein des Frères musulmans, opposés à Nasser, entraînent ta mort, par pendaison.

Mais malgré ta mort, à 60 ans, tes idées font du chemin. En 1981, en s’inspirant en partie de tes idées, un soldat égyptien tue son propre président, Sadate, accusé de trahison car ayant fait la paix avec Israël.

Depuis 40 ans, les événements politiques se bousculent et semblent favoriser l’ancrage de tes idées au sein d’une petite minorité de musulmans. Des hommes presque uniquement ; jeunes ; désœuvrés ;sans perspective, selon toute apparence.

Alors pourquoi tes idées font-elles tout ce chemin? On pense que les interventions occidentales successives dans le monde arabe et musulman y contribuent. Les régimes arabes n’aident pas non plus: ils poursuivent depuis des décennies leurs politiques antidémocratiques, où les droits humains, la dignité ne sont pas respectés.

Tu ne reconnaîtrais plus le monde actuel: il y a maintenant des communautés musulmanes en Occident.

Quelques jeunes hommes y éprouvent un grave mal de vivre. Et sont sensibles aux sirènes d’idéologues morbides qui disent s’inspirer en partie de tes idées.

Et commettent des actes meurtriers, qui sèment l’effroi dans nos pays, qui sont, je l’admets Sayyid, déstabilisés.

En m’intéressant à ta pensée il y a 30 ans, je n’aurais pas parié sur leur actualité en 2015. Pourtant, tes conceptions, même si elles flirtent avec le nihilisme, persistent. J’ai eu tort sur la «durabilité» des idées que tu as semées.

Mais je continue à croire, selon l’expression d’un certain leader politique de grande influence de par ses fonctions (le croirais-tu, le président américain depuis sept ans a un nom arabophone, Barack Hussein Obama!), que tes idées sont du «mauvais côté de l’Histoire».

Pourquoi? La vaste majorité de tes «frères» musulmans ne soutiennent pas la pensée intégriste, encore moins le combat armé. Et devant la violence absurde qu’elle suscite, la noirceur des fins qu’elle prétend atteindre, le blasphème qu’elle apparaît de toute religion, la condamnent.

Au final, j’ai de plus en plus tendance à croire que tu serais, toi aussi Sayyid, répugné face à cette usurpation morbide de tes idées.

L’intégrisme musulman est là pour rester

Huffington Post, 28 juillet 2015

État islamique, Al-Qaïda, Boko Haram, intégrisme, islamisme, djihadisme, salafisme: autant de qualificatifs pour nommer les actions des «barbus», en majorité de jeunes hommes se disant musulmans, ayant troqué une vie «normale» pour faire du djihad (la guerre sainte) leur travail au quotidien. Des jeunes minoritaires rappelons-le, qui ne représentent pas la communauté musulmane dans son ensemble, qui aspire, comme toutes les autres civilisations, à une vie pacifique.

Encore tout récemment, la Turquie, un pays musulman, a dû intervenir en force pour contrer des attaques de l’État islamique. Chez nous, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) dit ouvertement s’inquiéter d’autres attentats possibles commis au nom d’un certain islam.

Phénomène plutôt marginal avant les attentats du 11-Septembre 2001, l’intégrisme musulman est devenu un enjeu central de la géopolitique internationale, autant pour les pays musulmans, même ceux où la religion joue pourtant un rôle central, comme l’Arabie saoudite, que pour les pays occidentaux.

Les experts n’en finissent plus de tenter d’en expliquer les sources, les complexités et les mouvances. Car en effet l’intégrisme se décline maintenant sous plusieurs formes, d’une variante soft à une variante de type «millénariste».

Devant cette complexité, l’orientaliste confiné hier à ses travaux poussiéreux en cercle très fermé est devenu, à force de passer à la télé, une vedette reconnue et abordée dans la rue. Qui l’eut cru!

L’avenir de ces orientalistes vedettes semble bien assuré. Car l’intégrisme islamique ne disparaîtra pas de sitôt, il semble même prendre de la vigueur maintenant que les intégristes purs et durs ont pu créer leur propre «État» sur des territoires en Irak et en Syrie, attirant un flot de jeunes enivrés par son projet radical de remise en cause d’un monde encore dominé par l’Occident.

Pour ma part, qui s’intéresse et qui écrit sur ce phénomène depuis presque trois décennies, cette longévité de l’intégrisme musulman, sous ses diverses appellations, constitue une surprise.

Quand j’ai rédigé un mémoire de maîtrise de science politique en 1987 portant sur l’intégrisme islamique, plus spécifiquement sur le développement des Frères musulmans en Égypte, je croyais m’attaquer à un phénomène important, certes, mais qui, somme toute, devrait s’atténuer avec le temps, à la faveur du développement économique et social des États arabes.

Jamais je n’avais prévu la constitution et l’activisme, des décennies plus tard, de mouvances encore plus radicales et underground, dédiées à utiliser une violence extrême pour répandre une telle idéologie.

Comme tout le monde, j’ai été estomaqué par les attentats commis aux États-Unis en 2001 et, là encore, je croyais qu’il s’agissait du sursaut d’un intégrisme radicalisé devant petit à petit s’éteindre avec la modernisation des sociétés arabes.

Erreur. Au contraire, cette modernisation semble finalement attiser son pendant «malin», l’intégrisme dur, sans compromis.

En fait, plus la société se modernise, plus elle engendre chez certains une réaction de rejet encore plus affirmée qu’autrefois. Sans compter les politiques menées par un monde occidental souvent bien peu subtil dans ses liens avec le monde musulman, et dont les actions alimentent trop souvent les frustrations.

Quand on y pense, cette persistance de l’intégrisme islamique, notamment dans le monde arabe, et maintenant de plus en plus en Afrique, est-il si étonnant? L’intégrisme musulman a, en fait, des racines profondes. On attribue sa naissance à la fin du 19e siècle. Il a émergé en force au début du 20e siècle avec la création, à la fin des années 1920, de l’organisation des Frères musulmans en Égypte, et son idéologie s’est ensuite répandue, avec des mouvements plus ou moins bien organisés, dans presque tous les pays arabes, et ce, jusqu’à aujourd’hui.

Ces pays ont en général utilisé la violence, souvent très féroce, pour endiguer le mouvement, comme le prouve la répression actuelle, sans pitié, des Frères musulmans sous le régime du président Abdel Fattah al-Sissi, en Égypte. Si bien que toute l’histoire de ce pays depuis 100 ans n’est, ni plus ni moins, que la répétition ad nauseam de l’affrontement entre un régime militaire et la mouvance islamiste.

Qu’en conclure?

Que le phénomène intégriste sera là, certainement encore pour bien longtemps. Il ne se «dissoudra» pas de sitôt, d’autant que les maux qui alimentent son maintien, soit l’absence de démocratie, l’État de non-droit, des services publics inefficaces, les disparités économiques, l’injustice, la discrimination, l’insécurité, le népotisme, les interventions étrangères mal venues, la rigidité identitaire, en somme, un monde arabo-africain qui en grande partie «subit» le monde moderne plutôt qu’il ne le construit, ne semblent pas en voie de disparaître.

L’islam au Québec : le dialogue ne fait que commencer

La Presse, 26 février 2015
L’auteur écrit sur le monde arabe et l’islam depuis 30 ans. Il a vécu six ans au Maghreb.

Samedi 21 février, le quotidien The Globe and Mail publiait en page frontispice un long reportage à propos de la construction, à Fort McMurray, en Alberta, d’une énorme mosquée de 50 millions de dollars, dont les travaux débuteront ce printemps. La manchette, bien sûr, ne laisse pas indifférent.

Ici, au Québec, on le sait, des sentiments d’inconfort sont exprimés sur la place de l’islam, trop fréquents pour qu’on fasse semblant qu’il n’y ait pas un réel malaise, partagé entre les Québécois non musulmans et les Québécois de confession musulmane. On l’a vu encore récemment avec le projet d’une mosquée à Shawinigan.

L’arrivée de nombre d’immigrants de confession musulmane bouscule nos vertus de tolérance et de supposé attachement à des valeurs « modernes », inscrites dans des Chartes des droits et libertés, adoptées à des époques bien faciles où il y avait peu de nouveaux arrivants « visibles ».

Depuis quelques années toutefois, notre tolérance, soyons honnêtes, est mise à l’épreuve. On se doute que de nombreux Québécois, surtout plus âgés je pense, voguent, dans une même journée, entre un sentiment d’ouverture pour ceux qui viennent se refaire une vie digne chez nous, et une réaction de malaise, notamment après des attentats « au nom de l’islam » aussi troublants que ceux survenus dernièrement.

La suite des choses, c’est que nos deux communautés, Québécois non musulmans et Québécois musulmans, devront en arriver à un dialogue constructif et permanent sur ce qui nous rassemblent, mais aussi face à ce qui nous séparent, et cheminer en bons termes dans la société de plus en plus multiculturelle qui est la nôtre.

Le dialogue, qui ne fait que commencer, sera parfois rude, surtout s’il est mené par les parties radicales des deux communautés, ceux qui veulent, à la manière Hérouxville, enfoncer dans la gorge nos « valeurs » à une communauté à qui on doit tout de même laisser le temps de les absorber, et une communauté musulmane trop souvent représentée par des zélotes, qui font croire aux citoyens ordinaires que le musulman moyen ne fait que mener sa vie autour de la religion.

Pour les musulmans d’ici, des questionnements pourraient être amenés sur la contradiction entre nos textes fondateurs, teintés d’ouverture et de respect, et certains gestes rapportés dans les médias invalidant cette supposée tolérance. On questionnera aussi les vertus de certains comportements allant à l’encontre des valeurs de pudeur chères à la communauté musulmane, valeurs il n’y a pas si longtemps partagées au Québec.

À l’adresse de nos concitoyens musulmans, les questions posées seront également bien troublantes, mieux vaut les aviser, d’autant qu’elles ne sont jamais soulevées dans leurs pays d’origine. La plus dure : le Coran est-il vraiment que la Parole divine, stricto sensu, surtout quand on sait que certains passages sont bien peu généreux envers les Juifs et les Chrétiens, donnant malencontreusement à des esprits malveillants une légitimité religieuse à leurs méfaits terroristes ?

Sur un autre registre : le voile portée par certaines femmes est-il vraiment une obligation religieuse ? Les femmes de culture musulmane non voilées sont-elles en violation de leurs codes religieux, ou au contraire, sont-elles porteuses d’une autre interprétation de la culture musulmane, adaptée à leur temps, et tout aussi valide ?

Toutes ces questions ne sont vraiment pas faciles. Les enjeux identitaires sont les plus émotifs qui soit, les plus complexes. Les évoquer, surtout dans les médias, radicalise souvent, plus qu’il ne facilite le dialogue.

Mais nous avons une communauté à bâtir et tous, quel que soit notre identité, nous la voulons la meilleure pour nos enfants. Donc le dialogue doit s’ouvrir. Quel passionnant défi, quand on y pense. Mais à prendre sur ses épaules par les esprits intelligents, réalistes et conciliants, bref par des « constructeurs de ponts », et non par des poseurs de dynamite qui font trop souvent le chou gras des médias traditionnels et sociaux. Et un enjeu pour les jeunes, surtout. Plusieurs d’entre eux ont été habitués, dès leur tout jeune âge, à côtoyer la diversité : ce défi formidable leur est lancé.

Élections à la Banque africaine de développement: un moment clé pour le continent

Huffington Post, 24 février 2015

L’auteur a été employé de la Banque africaine de développement entre 2007 et 2011 et il a été secrétaire-général du Conseil du personnel

Le sujet n’a pas fait la manchette, mais il s’avère néanmoins un enjeu de grande importance pour le devenir de tout un continent : la Banque africaine de développement a annoncé, il y a quelques jours, les candidats officiels pour les élections à la présidence de l’institution. Celles-ci se dérouleront lors des prochaines assemblées annuelles de l’organisation, en mai 2015, à Abidjan (Côte d’Ivoire). Événement où seront aussi soulignées les 50 ans de l’institution panafricaine.

Rappelons que le mandat de la BAD est la réduction de la pauvreté en Afrique, mandat qu’elle réalise à travers des prêts à taux favorables, des dons et des projets (plus de 300 en 2013). Mise en place en 1963, la BAD compte 80 pays membres, dont les 54 États du continent africain. Le Canada en est membre depuis 1982.

Contrairement à la Banque mondiale (basée à Washington), dont le président est désigné par les Américains, la BAD a un président élu par un Conseil des gouverneurs, constitué des ministres des Finances des États membres de l’organisation.

Élections à la présidence de la BAD : des candidats de qualité
Huit candidats ont soumis dans les délais voulus des dossiers en règle et leur candidature est maintenant connue et officielle. Huit candidats de qualité, avec des feuilles de route les qualifiant selon toute apparence à ce poste hautement stratégique pour l’Afrique.

Notons une candidature féminine, la ministre des Finances et de la Planification du Cap Vert, Cristina Duarte, une personne à l’aise dans les trois langues utilisées à la BAD, soit le français, l’anglais et le portugais, et qui est aussi, à 52 ans, la plus jeune des candidats.

On remarque aussi la candidature de deux ex vice-présidents de l’institution, Kordjé Bedoumra (Tchad) et Thomas Sakala (Zimbabwe).

Il ne sera certes pas facile de remplacer le Rwandais Donald Kaberuka, qui aura dirigé l’institution pour un mandat maximal de 10 ans (2005-2015). M. Kaberuka aura notamment contribué à faire de la BAD une institution qui compte dans le dialogue autour du développement du continent africain. Cela peut sembler une évidence, mais, avant sa présidence, la BAD, même si elle est la principale institution de financement en Afrique, était régulièrement négligée dans des forums traitant du devenir du continent africain.

M. Kaberuka, en œuvrant à accroitre significativement le nombre d’employés et, surtout, les ressources financières de l’organisation, aura fait sa marque: les projets d’infrastructure, autrefois ignorés, notamment en énergie, et le développement du secteur privé, ont trouvé l’importance qu’ils doivent avoir pour le développement du continent. Le président laisse aussi une Stratégie à long terme 2013-2022, donc une feuille de route pour la suite des choses, à la fois pour l’organisation et pour le continent.

Et il s’enorgueillira d’avoir ramené l’an dernier à Abidjan le siège social de la BAD, installé temporairement à Tunis lorsqu’il a pris sa présidence, en raison des conflits violents qui ont éclaté en Côte d’Ivoire au début des années 2000.

L’Afrique: viser un développement durable et inclusif
Mais il reste encore beaucoup à faire en Afrique : même si le développement économique du continent a été soutenu ces dix dernières années, avec des percées spectaculaires, notamment en matière de télécommunications, l’Afrique reste encore bonne dernière de tous les continents en matière de niveau de vie.

Il n’est pas besoin de s’appuyer sur quantité de chiffres pour se convaincre que les déficits, dans absolument tous les secteurs, sont encore bien graves : en santé, en éducation, en infrastructures, déficientes ou carrément absentes, un commerce régional trop peu développé, de grandes améliorations encore à venir en matière d’égalité des genres, une gouvernance trop souvent douteuse, notamment dans les États dits fragiles se relevant de conflits larvés aux conséquences désastreuses.

À raison, la stratégie de la BAD vise un développement durable et inclusif: la Révolution tunisienne de 2011 s’est en effet déroulée sous les yeux de l’organisation, et l’a éveillée au fait que, derrière des indicateurs économiques parfois enviables, bien des pays affichent une croissance dont les effets sont mal répartis, profitant à une petite clique de privilégiés proches du pouvoir en place.

BAD : une gestion plus performante est attendue
Enfin, entre autres priorités, le nouveau président devra aussi s’attaquer à la gestion interne de l’organisation.

Car c’est une des principales défaillances la BAD, un fait révélé sondage après sondage portant sur le moral des troupes à l’interne. Améliorer l’efficacité, la collaboration entre les employés et les divisions et développer une meilleure ambiance de travail sont des axes d’action d’autant plus pressants que l’organisation a perdu plusieurs employés à la faveur de son retour à Abidjan.

Malgré le départ récent de nombreux membres du personnel, le nouveau président devra prouver qu’il obtient le meilleur de son organisation actuelle avant de demander des ressources supplémentaires à ses actionnaires.

Car si l’Afrique doit faire mieux, la BAD, son instrument phare de développement, devra montrer la voie et afficher plus de cohérence entre ce que la direction de l’institution recommande à ses clients externes et comment elle agit à l’interne en matière de gestion et de bonne gouvernance.

Notamment, un discours motivant, inclusif, des actions inspirées de la confiance envers le personnel, et non d’un règne de peur encore trop prégnant, seront de mise. Les actionnaires de l’organisation, dont le Canada, doivent impérativement en faire un critère dans le choix du nouveau grand argentier de l’Afrique.

L’ijtihad plutôt que le jihad

Huffington Post, 12 juin 2015

Avec les terribles attentats contre l’hebdomadaire français Charlie Hebdo et contre l’épicerie cachère commis en France ces derniers jours, une intervention toute récente, début janvier, par Abdel Fatah al-Sissi, le chef d’État égyptien, mérite d’être rappelée.

Reconnu pour sa grande piété, le dirigeant égyptien en a néanmoins appelé à une « révolution » en islam, à une réinterprétation « éclairée » de la foi islamique, à la révision de concepts « figés depuis des siècles ».

Ce que le dirigeant égyptien évoque probablement, c’est que les musulmans cessent de se cantonner dans une conception traditionnelle de leur foi, transmise sans remise en question, de génération en génération. Cet effort de réflexion est connu en islam comme l’ijtihad.

Les événements du 7 janvier 2015 en France, comme les attentats terroristes effectués en Occident depuis le 11 septembre 2001, font maintenant de l’ijtihad – la réforme de l’islam – un enjeu touchant directement la sécurité des États à travers le monde. L’intégrisme islamique, qui est apparu il y a plus d’un siècle uniquement dans le monde arabe, est maintenant ancré en Occident, mais il a aussi essaimé en Asie et en Afrique, pourtant longtemps à l’abri de l’hydre islamiste.

C’est à partir d’une lecture rigide, littérale et passéiste de l’islam que les intégristes se donnent une légitimité pour attaquer leurs cibles, dans les pays musulmans comme en Occident.

Cette interprétation littérale, quasiment nihiliste, s’appuyant entre autres sur des versets à caractère guerrier des textes sacrés, est relayée activement, depuis des dizaines d’années, par des groupes organisés, opérant sous le manteau en Occident, mais agissant ouvertement dans des États défaillants, comme l’Irak, la Syrie ou la Libye. Là-bas, les combattants y font le jihad, soit la guerre sainte, par les armes, au nom de l’islam.

Pour les intégristes, le régime politique idéal est le califat, dont le devoir est de veiller à l’application intégrale du Coran et de Loi musulmane (la charia). La religion peut régir toute la vie, au grand complet, et cet islam figé est incontestable, et ce d’autant que la Coran est parole divine, stricto sensu, dont Mohammed, son Prophète, n’est que le transmetteur passif : il est donc impossible d’interpréter la foi islamique, même en tenant du contexte de son apparition, au 7e siècle.

En somme, ce qui s’appliquait au 7e siècle doit être repris intégralement, 14 siècles plus tard, au 21e siècle.

Mieux, les premières générations de l’islam sont celles qu’on doit imiter pour que l’oumma, la civilisation musulmane, retrouve sa gloire d’autrefois. (Ce retour aux sources, aux « sages prédécesseurs » – salaf -, est à l’origine du terme salafiste pour qualifier aussi les intégristes.) Toute réinterprétation, tout nouvel éclairage des traditions à la faveur des conditions actuelles, doit être combattue, car considérée comme une bida (une innovation malveillante).

Parallèlement à cette vision réductrice de la religion, un narratif résolument anti-occidental, et surtout anti-américain, est mis de l’avant par des idéologues radicaux. Ce narratif prétend que tous les maux des musulmans, surtout dans le monde arabe, sont dus à un Occident supposément résolu à combattre la religion musulmane et ses adeptes.

Ce message guerrier s’est donné encore de plus de visibilité depuis la venue de l’Internet. Cet accès plus facile à la propagande intégriste facilite l’auto-radicalisation, alors qu’il y a peu, des cellules, plus faciles à infiltrer et à surveiller, étaient nécessaires pour recruter des adeptes prêts à passer à l’action.

Manifestement, ce discours millénariste et violent influe sur nombre d’esprits. On le constate par la présence de quelques milliers de musulmans nés et élevés dans des pays non musulmans partis faire la guerre sainte dans des pays comme la Syrie ou l’Irak. Ou encore, comme on l’a vu au Québec en 2014, de récents convertis prennent appui sur ce discours simpliste pour commettre leurs méfaits.

Les terroristes du 7 janvier en France ont assurément été exposés à ce discours légitimant la canalisation de leur malaise, liée à leur marginalisation sociale, vers une violence alimentée par ce ressentiment.

Une réforme nécessaire
Dans le discours intégriste, il n’existe aucune autocritique : le malheur, c’est les autres, et la vérité, est unique, stricte, et ceux qui n’y adhèrent pas, musulmans compris, sont des impies.

Bien sûr, la vaste majorité des musulmans n’adhérent pas à ce discours. Mais l’idéologie intégriste existe depuis trop longtemps et commet trop de dégâts pour ne pas l’attaquer de front.

Le message religieux islamique doit viser à enlever toute légitimité au propos intégriste, sortir de ses vieillottes interprétations pour entreprendre des avancées conséquentes qui passent notamment par une meilleure synchronisation du discours religieux aux réalités modernes.

Dans les communautés musulmanes d’Occident, les voix doivent se faire encore plus résonnantes pour ramener l’islam à son rôle essentiel, soit celui d’une religion pacifique, vécue en privé, et non d’une idéologie politique.

Malheureusement, trop souvent, quand ces voix se font entendre, leurs porte-paroles sont stigmatisés, voire torturés dans certains pays, comme c’est le cas du blogueur saoudien Raif Badawi, dont la famille réside au Québec.

M. Badawi est assujetti à une punition de 1000 coups de fouet pour avoir osé s’en prendre aux dirigeants religieux, à des dogmes considérés comme immuable et éternel. La punition infligée, totalement inacceptable au 21e siècle, est pourtant légitimée entièrement par la religion, puisqu’on l’accuse d’apostasie.

Voici un exemple d’une interprétation surannée des textes religieux que les musulmans occidentaux devraient cibler et combattre, car incompatibles avec une lecture contemporaine de la foi. La signification du jihad et les relations avec les autres religions, entre autres exemples, sont des thèmes où les enseignements traditionnels, adoptés il y a des siècles, doivent impérativement être débattus et revus.

Même s’il est un dictateur peu porté vers les droits humains, le président égyptien a malgré tout soulevé un enjeu important : la religion islamique est mûre pour un aggiornamento, une mise à jour.

Cela prendra bien sûr du temps, mais, pour y arriver, l’esprit critique doit dorénavant prédominer sur la lettre, le renouveau sur la tradition. En somme, en islam, l’ijtihad doit prendre le pas sur le jihad.

Irak et Syrie : le retour de l’Histoire

Huffington Post, 25 juin 2014

Les férus d’actualité internationale auront noté l’émergence d’un nouveau nom dans le paysage médiatique pour désigner le terrorisme islamique dans le monde arabe : l’ISIL, pour Islamic State of Iraq and the Levant, principalement actif en Irak. Ce groupe est même en voie de remplacer Al-Qaïda comme principale menace terroriste dans le monde arabe et pour l’Occident.

L’ISIL profite de la déconstruction de l’Irak et de la Syrie, deux pays maintenant divisés selon des lignes de fracture religieuse et communautaire. La tension historique entre les sunnites et les chiites, qui remonte au premier temps de l’islam, y a resurgi de manière dramatique.

Dans ces deux pays, la communauté chiite détient le pouvoir. En Irak, les chiites, majoritaires, semblent prendre une certaine revanche sur la communauté sunnite, qui détenait le pouvoir du temps de Saddam Hussein. En Syrie, les chiites, dont fait partie la famille régnante des Al-Assad, sont minoritaires, mais conservent officiellement le pouvoir, même s’ils ne règnent plus que sur une fraction du pays.

Comment en sommes-nous arrivés à une telle décomposition ?

L’Irak et la Syrie ne sont pas des pays créés d’une volonté commune des populations, d’une évolution politique « naturelle ». Ces États découlent de la colonisation anglaise et française du début du 20e siècle, soit à la suite des accords Sykes-Picot entre la Grande-Bretagne et la France en 1917 pour le partage de zones d’influence dans la région.

Ils ont été créés « par le haut », avec des frontières mal réfléchies, pour satisfaire à des intérêts coloniaux. Au surplus, dès le départ, ces nouveaux États ont immédiatement été soumis à des dictatures féroces et claniques, bloquant toute possibilité d’émergence de sociétés fonctionnelles comme on l’entend : indépendance du système judiciaire, presse libre, mobilité sociale basée sur l’effort et le mérite, efficacité, bonne gouvernance.

Bref, les conditions n’ont jamais été mises en place pour faciliter leur transition d’États artificiels vers des entités inclusives, permettant, sur la durée, de bâtir une identité commune assez forte, construite autour d’avancées politiques et économiques, se superposant au clivage religieux traditionnel.

Ce n’est pas que les populations locales, avec leurs variantes religieuses ou ethniques, ne transigent pas, au jour le jour, en toute intelligence, et ce depuis des temps immémoriaux. Mais leurs différences identitaires sont immédiatement exploitées, notamment par des forces externes, dès que l’État démontre des signes de faiblesse.

En Irak, le gouvernement actuel a manqué une opportunité historique, suite à l’invasion américaine, de créer des conditions démocratiques inclusives, au profit de toutes les communautés (sunnites, chiites, kurdes). Résultat : les sunnites se sentent exclus, et plusieurs ont pris les armes, notamment en rejoignant l’ISIL. Les Kurdes, quant à eux, ne veulent ni plus ni moins qu’un État indépendant.

En Syrie, suite aux contestations démocratiques suivant le déclenchement du Printemps arabe, la dictature de la famille Al-Assad, qui domine le pays depuis des décennies avec des résultats médiocres, s’est immédiatement repliée sur son clan pour maintenir, coûte que coûte, même au prix du sang, sa grippe sur un État en déliquescence.

Comme c’est toujours le cas, et surtout au Moyen-Orient, il faut revenir à l’Histoire pour mieux saisir les développements en cours. Malheureusement, dans le cas de l’Irak et de la Syrie, l’histoire semble avancer à reculons.

 

 

Tunisie et corruption du régime Ben Ali : les pires doutes sont confirmés

Huffington Post Québec, 31 mars 2014

Quelle étude à point nommé nous a livrée la Banque mondiale, le jeudi 27 mars, sur la corruption en Tunisie sous le régime Ben Ali! Dans un papier scientifique au titre accrocheur, «All in the Family: State Capture in Tunisia», trois chercheurs de l’institution basée à Washington confirment la corruption et les avantages indus que se donnait le clan Ben Ali dans la Tunisie pré-révolutionnaire.

Même si l’étude apporte la preuve sur ce qu’on savait tous, soit que la Tunisie était devenue un terreau dont les affaires les plus lucratives atterrissaient dans le petit clan familial du président, elle met des chiffres et toute la rigueur de la science sur cette corruption.

Elle révèle en effet, corrélations mathématiques à l’appui, que le clan Ben Ali manipulait les lois et les réglementations en sa faveur, si bien qu’en 2010, il s’accaparait à lui seul… 21 % des profits de tout le secteur privé tunisien.

Sans vergogne, le clan Ben Ali parasitait de plus en plus l’économie du pays: il investissait dans des secteurs lucratifs, qu’il protégeait ensuite de toute concurrence, grâce entre autres à des décrets présidentiels. Pas moins de 220 entreprises étaient ainsi sous leur coupole, pour une valeur de plus de 13 milliards de dollars, soit le quart du PNB tunisien en 2011 : du capitalisme de copinage, comme l’écrit la Banque mondiale (crony capitalism).

La supposée « ouverture » aux investisseurs dont se vantait tant la Tunisie était en somme un « mirage », disent les auteurs de l’étude. Ce mirage explique notamment pourquoi la diplomatie canadienne, pas dupe des manœuvres du régime, déployait peu d’efforts en Tunisie, et envisageait même de fermer son ambassade.

L’étude de la Banque mondiale est d’autant plus indiquée que les rumeurs d’enrichissement facile et illicite ont largement contribué au ras-le-bol révolutionnaire. Un ras-le-bol grandement dirigé contre la famille Ben Ali, mais, peut-être plus encore, contre la famille de sa deuxième femme, les Trabelsi, dont les maisons ont été complètement saccagées sous la rage populaire durant les jours suivants la Révolution tunisienne du 14 janvier 2011.

Belhassen, le parrain du régime, à l’abri, parmi nous
Parlant des Trabelsi : on n’a plus de nouvelles, du tout, du parrain présumé de ce régime de copinage, Belhassen Trabelsi, beau-frère du président, qui a fui de nuit vers Montréal suite à la révolution de jasmin, il y a de cela déjà plus de trois ans.

Son nom est bien sûr cité dans l’étude de la Banque mondiale, qui rappelle sa vaste emprise notamment dans la cimenterie, le sucre, le secteur aérien. Ah que Belhassen devait se trouver malin de faire tant de pognon. Qu’il devait se sentir tout léger à faire la grosse vie, avec ses frères, ses sœurs et sa belle-famille Ben Ali ! Savait-il que sa famille était, toutes classes confondues, honnie par la population tunisienne ? On peu en douter tant dorée était la bulle dans lequel il vivait, au sein d’une dictature caricaturale, qui ressemblait à la Corée du Nord, notamment en matière de culte de la personnalité et de liberté d’expression.

Notre nouveau résident d’origine tunisienne profite de la protection d’un État de droit, le Canada, pays avec des règles de bonne gouvernance qu’il a pourtant largement piétinées dans son pays, venant chez nous protéger sa peau avec de l’argent acquis grâce à son copinage avec son beau-frère Ben Ali.

Que lui arrive-t-il ? Bien difficile de le savoir.

Restera-t-il ici aussi longtemps que le Rwandais Léon Mugesera, qui a vécu… 17 ans parmi nous, au Québec, avant d’être finalement expulsé dans son pays afin d’y être jugé pour ses actes présumés génocidaires ? Belhassen semble bien parti pour cela. Comme quoi notre système juridique, certes enviable, car indépendant, mais aux procédures combien longues, complexes, protège aussi, hélas, les personnages au passé douteux.

Avis aux profiteurs magouillant autour des dirigeants des États corrompus. Un seul petit pied posé à même notre sol et vous pourrez respirer en toute tranquillité : les avocasseries canadiennes vous mettront longtemps à l’abri, dans le plus paisible anonymat.