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Irak et Syrie : le retour de l’Histoire

Huffington Post, 25 juin 2014

Les férus d’actualité internationale auront noté l’émergence d’un nouveau nom dans le paysage médiatique pour désigner le terrorisme islamique dans le monde arabe : l’ISIL, pour Islamic State of Iraq and the Levant, principalement actif en Irak. Ce groupe est même en voie de remplacer Al-Qaïda comme principale menace terroriste dans le monde arabe et pour l’Occident.

L’ISIL profite de la déconstruction de l’Irak et de la Syrie, deux pays maintenant divisés selon des lignes de fracture religieuse et communautaire. La tension historique entre les sunnites et les chiites, qui remonte au premier temps de l’islam, y a resurgi de manière dramatique.

Dans ces deux pays, la communauté chiite détient le pouvoir. En Irak, les chiites, majoritaires, semblent prendre une certaine revanche sur la communauté sunnite, qui détenait le pouvoir du temps de Saddam Hussein. En Syrie, les chiites, dont fait partie la famille régnante des Al-Assad, sont minoritaires, mais conservent officiellement le pouvoir, même s’ils ne règnent plus que sur une fraction du pays.

Comment en sommes-nous arrivés à une telle décomposition ?

L’Irak et la Syrie ne sont pas des pays créés d’une volonté commune des populations, d’une évolution politique « naturelle ». Ces États découlent de la colonisation anglaise et française du début du 20e siècle, soit à la suite des accords Sykes-Picot entre la Grande-Bretagne et la France en 1917 pour le partage de zones d’influence dans la région.

Ils ont été créés « par le haut », avec des frontières mal réfléchies, pour satisfaire à des intérêts coloniaux. Au surplus, dès le départ, ces nouveaux États ont immédiatement été soumis à des dictatures féroces et claniques, bloquant toute possibilité d’émergence de sociétés fonctionnelles comme on l’entend : indépendance du système judiciaire, presse libre, mobilité sociale basée sur l’effort et le mérite, efficacité, bonne gouvernance.

Bref, les conditions n’ont jamais été mises en place pour faciliter leur transition d’États artificiels vers des entités inclusives, permettant, sur la durée, de bâtir une identité commune assez forte, construite autour d’avancées politiques et économiques, se superposant au clivage religieux traditionnel.

Ce n’est pas que les populations locales, avec leurs variantes religieuses ou ethniques, ne transigent pas, au jour le jour, en toute intelligence, et ce depuis des temps immémoriaux. Mais leurs différences identitaires sont immédiatement exploitées, notamment par des forces externes, dès que l’État démontre des signes de faiblesse.

En Irak, le gouvernement actuel a manqué une opportunité historique, suite à l’invasion américaine, de créer des conditions démocratiques inclusives, au profit de toutes les communautés (sunnites, chiites, kurdes). Résultat : les sunnites se sentent exclus, et plusieurs ont pris les armes, notamment en rejoignant l’ISIL. Les Kurdes, quant à eux, ne veulent ni plus ni moins qu’un État indépendant.

En Syrie, suite aux contestations démocratiques suivant le déclenchement du Printemps arabe, la dictature de la famille Al-Assad, qui domine le pays depuis des décennies avec des résultats médiocres, s’est immédiatement repliée sur son clan pour maintenir, coûte que coûte, même au prix du sang, sa grippe sur un État en déliquescence.

Comme c’est toujours le cas, et surtout au Moyen-Orient, il faut revenir à l’Histoire pour mieux saisir les développements en cours. Malheureusement, dans le cas de l’Irak et de la Syrie, l’histoire semble avancer à reculons.

 

 

Tunisie et corruption du régime Ben Ali : les pires doutes sont confirmés

Huffington Post Québec, 31 mars 2014

Quelle étude à point nommé nous a livrée la Banque mondiale, le jeudi 27 mars, sur la corruption en Tunisie sous le régime Ben Ali! Dans un papier scientifique au titre accrocheur, «All in the Family: State Capture in Tunisia», trois chercheurs de l’institution basée à Washington confirment la corruption et les avantages indus que se donnait le clan Ben Ali dans la Tunisie pré-révolutionnaire.

Même si l’étude apporte la preuve sur ce qu’on savait tous, soit que la Tunisie était devenue un terreau dont les affaires les plus lucratives atterrissaient dans le petit clan familial du président, elle met des chiffres et toute la rigueur de la science sur cette corruption.

Elle révèle en effet, corrélations mathématiques à l’appui, que le clan Ben Ali manipulait les lois et les réglementations en sa faveur, si bien qu’en 2010, il s’accaparait à lui seul… 21 % des profits de tout le secteur privé tunisien.

Sans vergogne, le clan Ben Ali parasitait de plus en plus l’économie du pays: il investissait dans des secteurs lucratifs, qu’il protégeait ensuite de toute concurrence, grâce entre autres à des décrets présidentiels. Pas moins de 220 entreprises étaient ainsi sous leur coupole, pour une valeur de plus de 13 milliards de dollars, soit le quart du PNB tunisien en 2011 : du capitalisme de copinage, comme l’écrit la Banque mondiale (crony capitalism).

La supposée « ouverture » aux investisseurs dont se vantait tant la Tunisie était en somme un « mirage », disent les auteurs de l’étude. Ce mirage explique notamment pourquoi la diplomatie canadienne, pas dupe des manœuvres du régime, déployait peu d’efforts en Tunisie, et envisageait même de fermer son ambassade.

L’étude de la Banque mondiale est d’autant plus indiquée que les rumeurs d’enrichissement facile et illicite ont largement contribué au ras-le-bol révolutionnaire. Un ras-le-bol grandement dirigé contre la famille Ben Ali, mais, peut-être plus encore, contre la famille de sa deuxième femme, les Trabelsi, dont les maisons ont été complètement saccagées sous la rage populaire durant les jours suivants la Révolution tunisienne du 14 janvier 2011.

Belhassen, le parrain du régime, à l’abri, parmi nous
Parlant des Trabelsi : on n’a plus de nouvelles, du tout, du parrain présumé de ce régime de copinage, Belhassen Trabelsi, beau-frère du président, qui a fui de nuit vers Montréal suite à la révolution de jasmin, il y a de cela déjà plus de trois ans.

Son nom est bien sûr cité dans l’étude de la Banque mondiale, qui rappelle sa vaste emprise notamment dans la cimenterie, le sucre, le secteur aérien. Ah que Belhassen devait se trouver malin de faire tant de pognon. Qu’il devait se sentir tout léger à faire la grosse vie, avec ses frères, ses sœurs et sa belle-famille Ben Ali ! Savait-il que sa famille était, toutes classes confondues, honnie par la population tunisienne ? On peu en douter tant dorée était la bulle dans lequel il vivait, au sein d’une dictature caricaturale, qui ressemblait à la Corée du Nord, notamment en matière de culte de la personnalité et de liberté d’expression.

Notre nouveau résident d’origine tunisienne profite de la protection d’un État de droit, le Canada, pays avec des règles de bonne gouvernance qu’il a pourtant largement piétinées dans son pays, venant chez nous protéger sa peau avec de l’argent acquis grâce à son copinage avec son beau-frère Ben Ali.

Que lui arrive-t-il ? Bien difficile de le savoir.

Restera-t-il ici aussi longtemps que le Rwandais Léon Mugesera, qui a vécu… 17 ans parmi nous, au Québec, avant d’être finalement expulsé dans son pays afin d’y être jugé pour ses actes présumés génocidaires ? Belhassen semble bien parti pour cela. Comme quoi notre système juridique, certes enviable, car indépendant, mais aux procédures combien longues, complexes, protège aussi, hélas, les personnages au passé douteux.

Avis aux profiteurs magouillant autour des dirigeants des États corrompus. Un seul petit pied posé à même notre sol et vous pourrez respirer en toute tranquillité : les avocasseries canadiennes vous mettront longtemps à l’abri, dans le plus paisible anonymat.

Centrafrique: un homme tenace nommé premier ministre

Huffington Post, 30 janvier 2014

Samedi 25 janvier, André Nzapayeke, 62 ans, est devenu premier ministre de la République centrafricaine (RCA), nommé par la nouvelle présidente, Catherine Samba-Panza.

Économiste à la Banque africaine de développement (BAD), il a été élu, suite à une élection en 2009, président du Conseil du personnel de l’institution, représentant les employés auprès du bureau de la présidence.

La fonction en est une à temps plein. M. Nzapayeke s’est distingué par sa fougue, son énergie, sa détermination.

J’ai bien connu l’homme, étant dans son équipe, comme secrétaire général bénévole de ce Conseil du personnel. Pendant l’année qui a suivi son élection, nous échangions sur une base quotidienne, sur différents enjeux lies à la gestion de l’institution.

Ce que j’ai apprécié d’André Nzapayeke, c’est son dévouement, son attitude axée sur l’action et les résultats. Contrairement à une certaine image de l’Africain francophone porté sur les palabres et les formules grandiloquentes, André est entièrement dédié à l’atteinte de résultats concrets, et y met toute son énergie.

Ses habiletés de négociation et de persuasion ont permis de faire avancer des dossiers difficiles et sensibles auprès du département des ressources humaines de la BAD, qui le trouvait particulièrement tenace. Personne ne l’intimide, car il croit fermement dans les causes qu’il défend, notamment la bonne gouvernance.

L’homme, travailleur infatigable, m’a un jour confié entretenir des rêves de gentleman-farmer dans son pays, à sa retraite. Projet surprenant pour un hyperactif comme lui, lui ai-je répondu. Il n’entrevoyait certes pas le destin funeste de la RCA, devenu un État failli aux prises avec le démon des haines religieuses.

Il aura besoin de tous ses talents de négociateur pour calmer le jeu, et ensuite tenter de faire redécoller son pays, pour l’heure complètement démembré. Tâche immense, mais l’homme, tel que je l’ai connu, s’y consacrera corps et âme, jour et nuit.

Tunisie: la seule avancée démocratique réelle dans le monde arabe

Huffington Post, 14 janvier 2014

Yvan Cliche a été fonctionnaire à la Banque africaine de développement, à Tunis, entre 2007 et 2011 et a vécu sur place la Révolution tunisienne. Il écrit régulièrement sur le monde arabe et l’Afrique depuis 30 ans.

La Tunisie est présentement engagée dans un sprint visant à finaliser sa nouvelle Constitution avant le 14 janvier, soit trois ans jour pour jour après sa Révolution historique de 2011 qui a déclenché le Printemps arabe. La route qui a mené à cet aboutissement tant souhaité a été tout sauf linéaire.

Deux raisons expliquent l’accouchement difficile de ce document historique: le caractère inattendu de la Révolution tunisienne et l’absence d’une force politique structurée canalisant cette poussée démocratique.

Un rappel des événements, tels que vécus sur place
Mercredi 12 janvier 2011, à Tunis. Je me rends à l’heure du lunch rue Habib-Bourguiba, la principale artère de la capitale, pour mieux prendre le pouls de l’agitation sociale qui habite le pays depuis le suicide, par immolation, d’un jeune marchand de fruits-légumes dans une bourgade oubliée de la Tunisie profonde.

Mon pronostic: avec la quantité innombrable de flics et d’indicateurs qui encadrent la ville, le peuple tunisien semble avoir bien peu de chances de franchir la passerelle vers sa liberté…toutes ces manifestations spontanées depuis un mois ne seraient-elles donc qu’un feu de paille, un sursaut vite réprimé et oublié ?

Puis les événements se précipitent. Dès le lendemain, moi et mes collèges de travail recevons, à la mi-journée, une consigne de notre employeur de quitter immédiatement la ville, de plus en plus couverte par la fumée de gaz lacrymogènes provenant des policiers chargeant des manifestants. Je quitte dans le tohu-bohu général, une main sur le volant de ma voiture, l’autre sur le visage pour éviter l’irritation rapide causée par ces gaz.

Puis, le lendemain, soit le vendredi 14 janvier, en fin d’après-midi, l’impensable survient. Réfugié avec ma famille dans notre résidence, sise sur une rue au nom prédestiné, soit le 1, rue du Jasmin (la révolution tunisienne sera qualifiée de «Révolution du jasmin», fleur mythique de ce pays), je suis figé devant le téléviseur de mon salon, saisi par le spectacle de l’Histoire qui s’écrit à la stupeur de tous.

Car à la télé nationale, trois dirigeants invoquent un obscur article de la Constitution pour justifier un changement à la direction du pays, dirigé par le même homme depuis 23 ans, le dictateur Zine Ben Abidine Ben Ali, qui a fui dare-dare le pays suite à une importante manifestation dans la capitale.

Partout dans ce petit pays d’Afrique du Nord, et dans le monde, la consternation est complète, totale. Rien de moins qu’une révolution politique vient d’avoir lieu dans un pays arabe.

La joie cède rapidement la place à l’incertitude
Les jours suivants, un couvre-feu est imposé dès la tombée du jour par l’armée, qui semble prendre le contrôle face à une institution policière omnipuissante, mais détestée en Tunisie.

Car des coups de feu sont entendus chaque nuit. (Pour moi qui est passionné d’Histoire et qui a vu tant de documentaires sur les grands événements, je me dis que, cette fois, ce n’est pas un film que je visionne, confortablement installé dans le salon de ma résidence au Canada, mais des bouleversements en direct : les balles entendues de si près… en sont de vraies).

Les citoyens sont forcés d’assurer eux-mêmes leur sécurité, avec une vigile permanente de leur quartier. Des membres de la garde rapprochée de Ben Ali, hier si puissants et craints, sont emprisonnés. D’autres quittent de nuit, dont Belhassen Trabelsi, le beau-frère honni du président, vers Montréal; sa résidence à Tunis, comme celles d’autres membres de sa famille, est pillée et saccagée. Plusieurs étrangers, inquiets de ce désordre si subit, tranchant grandement avec l’ancien ordre imposé par une police pléthorique, prennent d’assaut les aéroports. Les affiches à la gloire de Ben Ali, qui étouffent le paysage national depuis deux décennies, sont déchirées. Les rumeurs (souvent fausses) abondent, mais les pénuries surviennent, rapidement.

Bref, la rupture est radicale. Si bien que, pour tous, la joie cède rapidement le pas à l’inquiétude, l’insécurité, car on ne sait plus qui dirige le pays et où il s’en va.

Mais, au-delà de ces troubles, pour la première fois dans le monde arabe, la «rue», dont on a souvent déploré l’apparente apathie, s’est enfin réveillée, et demande plus de pain, et de dignité.

Une évolution en dents de scie, mais l’optimisme est permis
Avancée rapide trois ans plus tard, où en est la Tunisie? Malgré des avancées et des reculs, dont des assassinats de leaders politiques, la stagnation économique, l’émergence de la mouvance islamiste autrefois réprimée, le pays tient bon: il s’avère finalement le seul du Printemps arabe à laisser entrevoir les fruits de sa Révolution.

Car, durant ces trois dernières années, dans les pays touchés par ce nouveau « printemps des peuples», la Libye a sombré dans un quasi-chaos, l’Égypte joue du surplace avec une armée qui s’accapare tout, la Syrie compte ses morts et est encore aux prises avec un dictateur sanguinaire et illégitime.

Seule la petite Tunisie semble avancer, à petits pas, difficilement. Le pays a au moins vu éclore, pour la première fois depuis son indépendance, la liberté de presse, de parole et de réunion. Ce n’est pas une mince avancée pour un État qui, durant ses plus de 50 ans d’indépendance, le disputait à la Corée du Nord en matière de contrôle de l’information: la moindre parcelle de critique contre le pouvoir était en effet bannie, les opposants étroitement surveillés.

Après un beau parcours suivant les premiers mois de la révolution, avec une assemblée constituante élue dès la fin 2011, la situation depuis semble moins linéaire: le débat politique est acerbe, marqué par une profonde division entre les tenants d’une société davantage fondée sur le religieux, et les tenants d’une société laïque. Les prochaines élections ne devraient se tenir qu’en 2014, alors qu’elles étaient initialement prévues fin 2012.

Chose certaine, aucun parti, aucun leader n’émergent avec assez de force pour «guider» le pays vers un avenir plus florissant.

L’économie souffre de cette instabilité politique: la croissance n’est pas assez vigoureuse pour résorber le chômage des jeunes et les clivages régionaux. Le ralentissement économique de l’Europe, depuis quelques années, qui est le principal partenaire économique de la Tunisie, arrive à un bien mauvais moment.

Malgré cela, un optimisme prudent est de mise. Après avoir été à l’avant-garde du monde arabe sur le plan social, notamment par le statut accordé aux femmes, la Tunisie est en voie de s’afficher de nouveau comme un modèle cette fois sur le plan démocratique. On lui souhaite tellement de réussir.

Egypte : retour à la case départ

www.kapitalis.tn, 17 août 2013
Canadien, l’auteur a vécu en Tunisie entre 2007 et août 2011, et a aussi voyagé en Égypte.

La démocratie n’a pas été « sauvée » par l’armée en Égypte. Au contraire, le régime du général Al Sissi fait reculer l’Égypte à ses vieilles pratiques sombres et autoritaires d’avant 2011.

Le nombre déplorable et insensé de morts qu’il y a eu mercredi en Égypte s’ajoute aux centaines de personnes qui ont perdu la vie depuis le déclenchement du Printemps arabe.

Telle la «chronique d’un massacre annoncé», les dirigeants de ce pays avaient proclamé, à l’avance, qu’ils allaient faire place nette des manifestations (sit-in) organisées par les Frères musulmans, en l’appui au président Mohamed Morsi, destitué en juillet par l’armée.

Un règlement de compte
Des morts, donc, avec leurs parents, leur famille, leurs amis: des êtres chers à plusieurs, maintenant à jamais disparus. Des manchettes pour nous, de la souffrance qui prendra du temps à cicatriser pour les gens en cause.

Ces morts causés en toute impunité, cette violence gratuite, cette forte agitation qui perdure en Égypte depuis la fin du régime Moubarak en mars 2011: ce n’est pas le scénario angélique que la plupart espéraient suite au déclenchement du Printemps arabe.

Avec l’écroulement de la dictature tunisienne, le premier régime arabe à tomber, plusieurs s’étaient mis à entrevoir, un peu comme après la chute du Mur de Berlin en 1989 pour les pays d’Europe de l’Est, l’avènement d’un monde nouveau, où la démocratie, le respect des minorités, la primauté du droit, la liberté de parole et de pensée, s’implanteraient tout naturellement dans un monde arabe caractérisé par des régimes oppressifs.

Malheureusement, ce n’est pas ce qui se passe en ce moment: en Égypte notamment, nous avons plutôt droit à un règlement de compte entre les deux composantes politiques qui comptent, soit les islamistes et l’armée. Aucune n’est une force démocratique.

Les Frères musulmans, une association qui existe depuis presque 100 ans, ont déçu tout le monde durant leur seule année de pouvoir avec leurs manœuvres non démocratiques, leur agenda trop axé sur leur idéologie islamiste, au demeurant utopiste et combien irrespectueuse des millions de chrétiens qui habitent ce pays.

Les pratiques autoritaires d’avant 2011
Quant à l’armée, on se rappelle maintenant davantage depuis les massacres de mercredi qu’elle a été le principal soutien du président Moubarak, qui s’est éternisé au pouvoir pendant 30 ans, et dont le départ était la principale revendication des manifestants en mars 2011.

Elle vient de restaurer l’état d’urgence dans la moitié du pays, ce qui lui permettra, comme sous Moubarak, d’emprisonner des gens, des années durant, sans justification. Elle a aussi une mainmise sur plusieurs activités économiques, sur lesquelles on sait bien peu de choses. Bref, ce n’est pas avec de telles forces politiques qu’une saine démocratie naitra dans le plus important pays du monde arabe.

Pris dans la tourmente, les États-Unis ne peuvent plus arguer, comme ils l’ont fait quelques jours après que l’armée ait écarté le président élu Morsi, que la démocratie a été «sauvée» en Égypte. Il est clair maintenant que les Américains doivent se distancer considérablement de régime du général Al Sissi, qui fait reculer l’Égypte à ses vieilles pratiques sombres et autoritaires d’avant 2011.

Egypte : l’armée contre les Frères musulmans

La Presse, 6 juillet 2013
L’auteur a travaillé à la Banque africaine de développement (Tunis, 2007-2011). Il écrit sur l’islam et le monde arabe depuis plus de 25 ans.

Nous sommes à la fin août 2009. Au premier jour de classe à l’école américaine de Tunis, j’aperçois cet homme barbu et souriant, prenant des photos de son enfant, dans la même classe que ma fille. Plus tard dans l’année, lui et moi parcourons quelques fois, dans sa voiture, la route menant de l’école jusqu’au siège de la Banque africaine de développement (BAD), à Tunis, où nous travaillons tous deux.

Cet homme, c’est Hisham Kandil : désormais ex-premier ministre de l’Égypte, destitué mercredi. Sa nomination il y a un an, comme deuxième dirigeant du pays après le président Mohammed Morsi, le président, illustre l’ampleur du bouleversement politique survenu dans ce pays depuis la venue du Printemps arabe.

Rien ne prédestinait M. Kandil à ces responsabilités. Spécialiste de l’agriculture à la BAD, menant une vie tranquille de fonctionnaire expatrié avec sa famille, l’homme se voit catapulté, du jour au lendemain, à la suite de la chute du clan Moubarak, ministre, puis ensuite à la tête du conseil des ministres du plus important pays du monde arabe. À posteriori, sa nomination se comprend bien : comme M. Morsi, il est ingénieur, formé aux États-Unis. Et tous deux expriment une sympathie manifeste pour l’idéologie des Frères musulmans, soit que l’islam a la solution à tous les problèmes.

Cette intime conviction, cela fait maintenant plus de cent ans que des musulmans la promeuvent : au tout début du 20e siècle, avec le mouvement dit salafiste (en arabe : retour aux sources). Cette mouvance islamiste s’incarne ensuite dans les Frères musulmans, organisation fondée en 1928. Depuis, le mouvement survit, quoique continuellement réprimé par l’armée, mais avec le temps officieusement toléré. Il est, sans conteste, la principale organisation politique du pays.

Grâce à ses nombreuses actions de terrain, auprès du petit peuple, l’organisation se voit confier la présidence, lors des élections démocratiques de 2012. Cela n’a vraiment rien d’étonnant : les Frères récoltent, à la force du poignet, ce qu’ils ont labouré, des générations durant.

Mais la prémisse sur laquelle repose l’idéologie de ce mouvement est des plus contestables. Rien dans le retour à l’islam ne donne d’indications, de recettes adéquates, claires, sur les enjeux macro-économiques d’une société moderne : chômage; inflation ; sécurité énergétique ; gestion de la dette ; promotion du tourisme ; développement social ; qualité de l’éducation ; rôle de l’armée ; démocratie. Et autres enjeux difficiles des États modernes.

Si le mouvement islamiste agit haut, depuis toujours, sur le plan de la moralisation des moeurs, et notamment en ce qui concerne la pudeur, il n’a pas développé de réflexion profonde sur la gestion efficace d’un pays et sur ses enjeux si multiples et contradictoires. Sans compter qu’il n’a pas, on l’a bien vu depuis un an, l’expérience du pouvoir, notamment en démocratie, où le flair et compromis s’imposent.

En ce sens, l’impréparation, voire le cafouillage des dirigeants maintenant déchus, notamment sur le plan économique, y compris celle de mon ex-collègue Kandil, n’ont rien d’étonnant. C’est bien le contraire qui aurait surpris. Mais cela a donné une justification opportune à l’armée pour retirer aux Frères musulmans égyptiens la direction des affaires de l’État qui leur avait légitimement confiée.

Si bien que le combat entre les Frères musulmans, et ceux qui détiennent vraiment le pouvoir en Égypte, l’armée, nantie de ses immenses privilèges, se poursuit. C’est essentiellement l’histoire de ce pays depuis un siècle.

Avis aux Tunisiens : il faut un développement politique inclusif

www.kapitalis.tn, 16 octobre 2012
Canadien, vivant à Montréal, ex-résident de la Tunisie, 2007-août 2011.

L’élite tunisienne, et notamment celle au actuellement pouvoir, serait bien avisée d’éplucher le livre Why Nations Fail?, publié cette année et ayant obtenu un succès retentissant dans les milieux intellectuels à travers le monde.

L’ouvrage, écrit par deux chercheurs de deux universités américaines de renom, l’un du MIT (D. Acemoglu), l’autre de Harvard (J. Robinson), ont fouillé à fond l’Histoire, et le processus de développement de plusieurs pays de tous les continents, pour tenter de comprendre pourquoi certains ont pu décoller, et procurer ainsi une qualité de vie enviable à la majorité de leurs citoyens, tandis que d’autres, face à des possibilités similaires, ont manqué le bateau, et poursuivi dans la médiocrité, avec un système ne profitant qu’à une minorité.

Le politique prime sur l’économique
L’argument fondamental du livre est d’un grand intérêt pour la Tunisie. Il confirme que le pays est effectivement en train de bâtir son avenir, qui sera, selon les actions posées par les élites actuelles, rayonnant, propulsé vers le haut, ou sinon stagnant, bref une moche continuation de l’ancien régime.

Cet argument est le suivant: ce sont les institutions politiques, et non l’économie, qui expliquent pourquoi certains pays réussissent, et pourquoi d’autres échouent. Bref, disent les auteurs, le politique domine l’économique quant au destin des nations. Ni la géographie, ni la culture ne jouent un rôle significatif; ce sont les institutions politiques qui ont le rôle déterminant, celui qui entraine ou non le succès d’un pays et qui expliquent les inégalités mondiales. Une croissance économique soutenue et viable à long terme est impossible, insistent les auteurs, sous un gouvernement autoritaire. Avis à la Chine.

Le cas de la Corée l’illustre à merveille: voilà deux pays (Corée du Sud, Corée du Nord) ayant une histoire commune, une langue commune, une culture commune. Pourtant l’un, la Corée du Sud, est un pays développé, moderne, allant de l’avant. L’autre, la Corée du Nord, complètement fermé et imperméable au débat, est pauvre, aux mains d’une famille dynastique ayant tout à perdre de tout changement.

Le caractère novateur de ce propos est qu’il va à l’inverse d’un dogme généralement admis, qui dit qu’il faut créer de la richesse avant d’ouvrir le champ politique: seul un «dictateur éclairé» peut poser la table à l’ouverture éventuelle du champ politique. Souvenons-nous que le dictateur Ben Ali avait ses nombreux supporters, notamment dans la classe politique française, qui pensait que le développement de la Tunisie pouvait faire fi des droits démocratiques, supposément le prix à payer pour aller de l’avant sans trop de «perturbations». (L’Histoire démontre que, dans la grande majorité des cas, cette ouverture politique ne survient jamais d’elle-même, dixit le cas tunisien qui a dû procéder finalement par une révolution).

Il est vrai qu’une ouverture réelle ne peut arriver du jour au lendemain: elle s’est accomplie, notamment en Occident, que sur une très longue période. Mais le livre mène tout de même une charge frontale contre l’argument d’un pouvoir centré sur quelques personnes, fermant le débat politique pour mieux assurer la stabilité et l’ordre supposément nécessaires au développement.

Les pays pauvres, disent les auteurs, le sont car ils sont dirigés par une élite peu nombreuse, s’accaparant les richesses, favorisant les monopoles, et ayant organisé la vie politique pour assurer sa survie. De plus, signalent-ils, cette élite est bel et bien consciente de ce dysfonctionnement, mais bloque le changement, car elle sait qu’elle y perdra ses privilèges.

Face à cette réalité, le constat est que, pour qu’un pays décolle sur le plan économique, il faut un bouleversement politique profond, une évolution d’institutions politiques dites extractives (au profit d’une clique), vers des institutions politiques inclusives, qui assurent une meilleure redistribution de la richesse au profit du plus grand nombre.

Ce qui différencie les pays qui fonctionnent de ceux qui ne fonctionnent pas, ce sont des institutions politiques inclusives donc, préalable au partage de la richesse économique qui s’en suit.

Le changement comme « destruction créative »
Le livre s’attarde beaucoup sur le cas de la Grande-Bretagne, pour les auteurs le berceau des institutions politiques inclusives du monde moderne.

Le changement dans ce pays, ce que les auteurs nomment une «destruction créative», un point tournant, s’est opéré en 1688, car l’Angleterre (ainsi connue à l’époque) y effectue une transformation capitale du politique: de nouvelles élites, et le peuple, ont combattu, pour des droits politiques accrus, le pluralisme, l’émergence de règles claires et applicables pour tous, qui ont ensuite été utilisées pour mieux tirer profit d’opportunités économiques. Une «Révolution glorieuse» s’expliquant par des évènements fortuits: notamment la découverte des Amériques, amenant les nouveaux riches anglais à exiger la fin de l’absolutisme royal.

Un avertissement est formulé par les auteurs: il n’y a pas de déterminisme historique, l’Histoire n’est pas une suite inexorable vers le progrès. Un pays peut régresser, car il n’y a pas de cumulation automatique vers le haut. De petits, ou de gros évènements, imprévisibles (une épidémie par exemple), enchainés à d’autres évènements de nature politique ou autre, peuvent pousser un pays vers la décroissance, politique et économique. D’où l’importance d’une société civile forte maintenant les «contraintes» sur les élites en faveur de la démocratie, et d’une presse libre et responsable.

Que peut tirer la Tunisie de cet enseignement? Si on suit les auteurs, impossible de soutenir ceux qui prétendent qu’il faut se préoccuper uniquement d’économie, de pain et de beurre, et laisser la politique aux politiciens du moment. Une telle attitude faciliterait au contraire la mainmise de la richesse économique du pays par un petit nombre, ensuite tentée de mettre les institutions politiques à son service. Et la Tunisie de retomber dans son histoire récente, dont elle cherche à se débarrasser.

Certes, la Tunisie ne peut maitriser tout entier son destin, car des forces extérieures forceront certains de ses choix. Mais le renforcement de la société civile, de la police, des médias, de la magistrature, agissant comme un sain contrepoids au pouvoir politique, est de mise.

Un souhait donc : que le pouvoir actuel parcourt cet ouvrage, riche d’avis et de conseils sur les méfaits profonds des tentations autoritaires et anti-démocratiques.

Au service du clan al-Assad, l’armée syrienne n’a aucun sens de l’État

www.lapresse.ca, 19 mars 2012
Ex-fonctionnaire international, l’auteur a vécu en Tunisie entre 2007 et 2011.

La communauté internationale vient de souligner la première année du début de la révolte de la population syrienne contre le régime brutal et dictatorial de Damas.

Contrairement à la Tunisie et à l’Égypte, les mouvements engagés en Syrie n’ont pas encore permis de faire tomber la caste dirigeante au pouvoir dans ce pays. Avec la violence extrême déployée par Damas pour mater les révoltes, et l’inaction de la communauté internationale, forcée en partie par la position pro-Damas de Beijing et de Moscou, on voit difficilement comment le clan al-Assad pourra être chassé à court terme d’un pouvoir devenu sa propriété exclusive depuis plus de quatre décennies.

La réaction violente démontrée par Bachar al-Assad est pourtant éminemment prévisible. Le régime actuel réagit maintenant, avec démesure, comme il l’a toujours fait dans le passé. Depuis que la famille al-Assad s’est établie au pouvoir dans ce pays, en 1970, à la faveur d’un coup d’État, les cas de répression sanglante contre toute opposition sont pléthores et ont malheureusement permis aux al-Assad de se maintenir en place.

Le cas le plus tristement connu est la tuerie aveugle de milliers de personnes dans la ville de Hama en 1982, en rébellion contre le régime. Au bas mot, 10 000 résidents ont été tués, ce qui se rapproche du triste bilan de la répression actuelle, estimé à 9 000 citoyens.

D’autre part, contrairement à l’Égypte et à la Tunisie, États « naturels », la Syrie est une création artificielle. Le pays résulte des ententes Sykes-Picot de 1916, par lequel la France et la Grande-Bretagne se sont partagé cette région du monde, actes coloniaux dont les effets restent encore très concrets un siècle plus tard.

Création artificielle donc, qui a pour conséquence que l’État « national » n’y a que peu de légitimité : l’État en Syrie, et encore plus depuis la mainmise total sur le pouvoir dans ce pays par la famille al-Assad (Hafez en 1970, son fils Bachar en 2000), est devenu une chasse gardée pour la promotion de la communauté alaouite, qui est d’obédience chiite, une branche minoritaire de l’islam, et qui constitue environ 12 % de la population syrienne.

Il n’y a donc pas en Syrie d’armée nationale, républicaine, avec un minimum de sens de l’État, mais une armée et une garde militaire essentiellement claniques, au service absolu et inconditionnel du régime en place. Ces corps armés n’ont pas comme rôle de protéger le territoire et le peuple, mais de munir le clan d’une milice, dont le seul but est son maintien au pouvoir et de ses privilèges.

La férocité de la « guerre » que mènent ces milices actuellement est d’autant plus impitoyable qu’elle se fait sur fond de division chiite/sunnite et d’une lutte d’influence sans merci entre l’Arabie saoudite (en majorité sunnite) et ses alliés du Golfe, et l’Iran, chiite, dont le prosélytisme est craint et honni, et qui est depuis longtemps un allié indéfectible du clan al-Assad.

Plongée dans cette logique malsaine et avec son bilan passé, que cette soi-disant « armée nationale » tire à feu roulant et sans retenue sur une population qui remet en cause l’usurpation du pouvoir à Damas n’a rien d’étonnant, malheureusement.

Le tourisme en Tunisie doit sortir des sentiers battus

www.kapitalis.tn, 22 février 2012
Canadien, résident de la Tunisie entre 2007 et août 2011.

La Tunisie est mûre pour développer une offre touristique plus diversifiée, pouvant attirer davantage de touristes intéressés à vivre une expérience différente.

On le sait, le tourisme et ses artisans sont une des principales victimes de l’instabilité post-révolutionnaire en Tunisie.

Les statistiques indiquent une baisse significative du nombre de voyageurs (7 millions en moyenne annuellement avant la Révolution). Cela s’avère un dur coup pour une économie si dépendante du tourisme et aussi un dur coup pour la Révolution.

Remise à niveau de ce secteur névralgique
Le succès de cette dernière ne se fera pas seulement par la mise en place d’une nouvelle Constitution, d’un nouveau système politique. Il dépendra pour beaucoup de l’amélioration concrète des conditions de vie de la majorité, et de leur espoir renouvelé que ces conditions s’améliorent, de jour en jour, pour eux et pour leurs enfants.

Cette amélioration passe nécessairement par une remise à niveau de ce secteur névralgique de l’économie de la Tunisie. Maintenant que la dictature paralysante est disparue, il est temps que les énergies et la créativité des Tunisiens se libèrent, et agissent concrètement pour renouveler ce secteur.

Car de renouvellement, le tourisme tunisien en a bien besoin : bien avant la Révolution, nombreux étaient les observateurs qui critiquaient vertement les dirigeants nationaux et privés pour leur manque d’innovation, leur « paresse » à confiner la destination Tunisie à un lieu de sable et de soleil pour touristes du Nord en manque de chaleur et de luminosité.

Bref, à offrir uniformément le même produit, le pays ne faisant que présenter que ce qu’il a, au naturel, sans aucune valeur ajoutée.

Ce qui se reflète sur les dépenses journalières par touriste : « la Tunisie enregistre, avec la Jordanie, la dépense journalière moyenne par touriste la plus faible (60 dollars), là où d’autres en sont à 75 (Égypte), 89 (Algérie), 97 (Syrie), 122 (Maroc), 199 (Turquie) et même 334 dollars (Liban) », indique un site web marocain. L’offre « sable et soleil » a encore sa place en Tunisie, car elle répond à un besoin réel exprimé par nombre de touristes.

Mais elle ne saurait suffire à assurer l’avenir du tourisme national, un secteur qui, au surplus, subit la concurrence sans pardon d’autres pays de la région, dont le Maroc, qui a atteint son objectif ambitieux, établi il y a plusieurs années, de 10 millions de touristes par an.

Qu’est-ce qui pourrait re-dynamiser le secteur touristique national et permettre ainsi à la Tunisie de développer une offre plus large, proposant d’autres types d’attraits, pour d’autres catégories de voyageurs?

Après avoir visité la Tunisie, en long et en large, et en dehors des circuits touristiques, je me permettrais de faire quelques suggestions.

L’accueil à l’aéroport Tunis-Carthage
Commençons par le commencement : l’accueil à l’aéroport. Cet accueil cimente la toute première impression qu’on se fait d’un pays.

Les autorités vigilantes d’autres pays y consacrent d’ailleurs une attention toute particulière, grâce à une gestion efficace des files d’attente aux douanes, une signalisation claire, une bonne gestion des bus et des taxis au départ pour le centre-ville.

Premier constat à l’arrivée en Tunisie : la longueur des files aux douanes et le temps de traitement des entrées. On a déjà vu pire certes, mais il est clair que la gestion de ces files peut être améliorée : bien des aéroports y arrivent malgré un flot de passagers bien plus important.

Deuxième point : les règles anti-tabac dans l’aéroport. Elles ne sont pas respectées! On fume à tout vent, malgré les affiches d’interdiction du tabac visibles un peu partout dans l’enceinte. Cela donne une image de relâchement peu propice à une première bonne impression.

Troisième point : les taxis. Prendre un taxi à Tunis-Carthage et, à fortiori à la fin d’un long vol qui vous a usé les nerfs, se transforme souvent en un parcours du combattant.

Le problème est si sérieux que, durant notre séjour en Tunisie, moi et ma femme avions un système où, lors du déplacement de l’un hors du pays, l’autre allait garer l’auto dans le stationnement de l’aéroport, et ce pour une seule raison : éviter le cafouillage qui règne dans le stand de taxis, notamment le soir, et les désagréables 10 minutes de négociation avec un chauffeur, sur le juste coût de la course pour revenir à la maison.

Plusieurs autres résidents font de même. De cette pratique, les chauffeurs de taxi tunisiens sont les principaux perdants, car ce sont des dizaines de courses, et de précieux dinars, qui leur échappent annuellement.

Nul doute, les autorités de Tunis-Carthage doivent impérativement y voir, pour améliorer la qualité de l’expérience touristique en Tunisie.

Une solution : imposer aux touristes des prix fixes plus élevés que les nationaux pour les courses depuis l’aéroport, en contrepartie d’une interdiction de négocier toute autre augmentation.

La plupart des touristes préfèrent nettement payer un prix majoré, mais raisonnable et transparent, plutôt que de négocier un tarif avec la désagréable impression de se faire arnaquer.

Améliorer les infrastructures touristiques existantes
Plusieurs noms de la Tunisie touristique, avantageusement classés dans les guides internationaux (restaurants, hôtels, sites), font confiance à la même formule, depuis des années.

Certains restaurants, par exemple, semblent se contenter de leur localisation avantageuse (en bord de mer notamment), et offrent aux touristes le même menu, inchangé, dans le même décor suranné, et avec une qualité du service qui laisse à désirer, un enjeu généralisé dans tout le pays.

Si cette formule peut plaire à certains, il est bon de se remettre en question, de voir comment les clients pourraient encore mieux apprécier la cuisine, le site, le décor, le service, l’ambiance. Je n’ai pas senti cette volonté s’affirmer durant mon séjour.

Lors d’une mission à l’étranger, moi et un collègue tunisien sommes revenus enchantés d’un pays africain où les restaurants offraient des plats principaux à base de thon des plus savoureux : une belle expérience culinaire. Pourquoi la Tunisie, paradis du thon, ne ferait-elle pas de même ?

Kairouan, ville mal mise en valeur
Ce sentiment d’uniformité se manifeste dans des lieux qui pourraient être magiques, mais qui sont mal exploités. Le cas le plus «grave», je l’ai vécu avec la ville de Kairouan.

Voilà la première ville maghrébine de l’islam, et la 4e ville sainte d’une grande religion universelle, et le touriste se prépare à une visite avec hâte et appréhension.

Or, une fois sur place, la déception est grande.

Depuis des décennies, la ville présente le même tableau, suggère la même visite, balance le même produit, sans y avoir ajouté une seule petite touche qui pourrait soutenir le visiteur dans sa quête de compréhension historique.

Un musée multimédia sur la naissance et la propagation de l’islam au Maghreb, par exemple, donnerait un cachet supplémentaire des plus appréciés à la visite des lieux.

Avec en plus une quantité restreinte de bons hôtels et de restaurants décents, Kairouan constitue une expérience touristique à mille lieux du potentiel que la ville sainte pourrait offrir.

Il en est de même d’autres sites, romains ceux-là : ils se présentent tels quels, sans appui (exhibition ou musée décrivant la vie de l’époque) en faveur du touriste motivé, pouvant lui permettre de transformer sa visite en une riche occasion d’apprentissage, faisant agir le bouche-à-oreille parmi les touristes étrangers.

Développer des offres touristiques différentes
Si on brosse à gros traits, la Tunisie offre essentiellement le sable, le soleil, les sites romains et le désert. Pourtant, elle recèle d’autres endroits où on se verrait bien passer une semaine, au calme, à faire des randonnées, en auto ou à pied.

Durant mes expéditions, il m’est souvent arrivé de m’arrêter sur un lieu magique, où le silence le disputait à la sérénité, et d’y imaginer l’installation d’une auberge offrant des activités familiales.

Je pense à la région de Dougga, par exemple, où on peut jouir de coups d’œil de toute beauté.

Pourquoi si peu d’auberges (du genre « bed and breakasft ») en Tunisie, dans des lieux méconnus mais pourtant non dénués de charme ? Le souvenir me vient du village Ken (Bouficha), sans surprise le coup de cœur de plusieurs résidents étrangers qui veulent plus de la Tunisie que ses plages achalandées.

Bref, le pays est, selon moi, dorénavant mûr pour développer à moyen terme une offre touristique plus diversifiée, qui pourrait attirer les touristes, Tunisiens ou étrangers, plus aventuriers, intéressés à vivre une expérience différente, laissant à d’autres le séjour classique plages/tours en chameaux à 20 dinars la demi-heure.

Cela demande d’innover, de sortir des sentiers trop battus, de se dégager de sa zone de confort, mais l’avenir économique du pays, et le succès de la Révolution, en dépendent, en partie.

Tunisie. Lettre à Abdelaziz Ben Dhia d’un ex-voisin canadien de La Marsa

www.kapitalis.tn, 31 janvier 2012
Blogueur, ex-résident de la Tunisie (2007-2011), Montréal, Québec, Canada.

Au moment où j’écris ces lignes, je ne saurais dire comment vous vous portez.

Je sais qu’au moment de la Révolution, vous avez été placé en résidence surveillée, le 23 janvier 2011, puis emprisonné le 12 mars de la même année, dans l’agglomération de Tunis.

Pourquoi cette missive, de moi, pur inconnu, à vous, un des barons de l’ex-régime dictatorial tunisien ?

C’est que le hasard de la vie a voulu que, pendant plus d’un an, nous avons été voisins, rue Ali Kallel à La Marsa, dans votre pays, la Tunisie.

J’y louais une maison avec ma famille dans le cadre d’un emploi que j’y avais pour une organisation internationale basée à Tunis.

Dès mon installation, j’avais bien sûr noté la présence permanente, 24 heures sur 24, 365 jours par année, d’un policier se tenant au devant de votre résidence. Cela m’avait bien sûr intrigué et, un soir, j’avais demandé au policier de faction quelle personne habitait cette résidence.

Il m’avait répondu dans son français bancal «un personnage très, très important. Grand ami de Ben Ali».

Et puis est venu, fin 2008, un numéro d’un magazine international, publié en France, dont un article portait sur la Tunisie. Dans ce texte, on y parlait des hommes proches du président du pays.

À ma stupeur, je vous ai reconnu dans une des photos publiées.

Cette découverte ne m’a guère laissé indifférent. C’était la première fois que je vivais, pour une longue période, sous une dictature. Vivre dans un pays fermé à la libre circulation de l’information, à l’expression libre des idées m’a rempli de sentiments troubles.

Accro d’informations, j’en étais venu à délaisser de plus en plus la lecture des médias tunisiens, tous soumis à une chape de plomb rendant absolument impossible le compte-rendu de l’actualité réelle dans votre pays.

Et je m’offusquais, quasi quotidiennement, de la peur qui régnait parmi les citoyens dans une Tunisie pourtant à une heure de vol de l’Europe. Peur de dire ce qu’ils pensent, ressentent, même si ces commentaires seraient utiles à être entendus pour contribuer à un sain débat public dans le pays.

Porté par ces émotions, je me suis ainsi renseigné sur votre compte. Rapidement, j’ai appris que vous étiez un des piliers du régime, peut-être même le numéro deux, après le président Ben Ali.

En apprenant davantage sur votre profil (via Wikipedia), j’ai été secoué. Par le contraste entre vous et l’ex-dictateur.

Tout, votre origine sociale, votre éducation, vous éloignait de Ben Ali. Je vous croyais, au départ, homme du sérail sécuritaire. J’ai découvert un homme de la bourgeoisie, de La Marsa, cité intellectuelle par excellence du pays.

Docteur en droit, formé en France, ex-directeur de la Faculté de droit de Tunis : bref tout, dans votre parcours, faisait de vous un homme éminemment fréquentable. Un homme tout en contraste avec votre ami Ben Ali, petit flic peu instruit, s’étant construit une carrière dans la répression et le renseignement.

Et pourtant.

Vous êtes devenus tous les deux de fidèles et indéfectibles alliés. On disait même de vous que vous étiez son plus fidèle lieutenant, voire plus dévoué à l’homme qu’au régime.

Lors de la campagne présidentielle de 2009, dont l’issue ne faisait bien sûr aucun doute, je lisais vos propos dans les médias staliniens du pays et tous vos commentaires pointaient vers les qualités d’homme quasi surhumain attribuées à Ben Ali, présenté comme la toute seule alternative raisonnable, envisageable pour votre pays.

Porté par ces incompréhensions envers votre rôle d’estafette, votre fidélité aveugle à un dictateur, pour moi une caricature de despote oriental, j’étais parfois tenté, en vous voyant dans la rue, de vous aborder.

Et de vous poser ces questions : Pourquoi vous, homme de culture, êtes-vous allié à la vie et à la mort à un tel personnage?

Pourquoi cet acharnement à le voir rester au pouvoir ? La Tunisie n’est-elle pas capable de «produire» un autre président, mieux adapté aux circonstances ?

Êtes-vous conscient que personne, ou presque, appuie vraiment le régime ? Tout le monde sait que vous menez une mascarade, une comédie, que vous truquez les élections ; le savez-vous ou faites-vous semblant ?

Ne savez-vous pas que toute la communauté étrangère parle de la Tunisie comme étant en fin de régime, qu’un renouvellement s’avère impérieux ?

Êtes-vous sensible au fait qu’une des personnes avec laquelle vous composez régulièrement, soit la femme du président, est unanimement détestée par le peuple et qu’elle met votre survie politique en péril ?

J’avais bien d’autres questions à vous poser. Mais je n’ai jamais eu l’occasion, ni la témérité de vous aborder.

Et puis est survenue la Révolution, qui vous a fait basculer du mauvais côté de l’Histoire.

Et c’est à elle que doit être laissé le soin de vous juger.

Mais je crains qu’elle ne vous range, si ce n’est déjà fait, dans un registre, celui de conseiller mal avisé d’un tyran honni, que vous n’avez jamais envisagé.