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Des nuages se profilent à l’horizon sur la filière batterie

Le Journal de Montréal, 4 novembre 2023

FRANCIS HALIN

Des investissements de 16 milliards $ de Ford sur pause, un projet de 7 milliards $ de Honda et General Motors (GM) avorté, des ventes d’électriques qui plombent de 50% en Europe pour Volkswagen, sans parler du prix des matières premières… Faut-il s’inquiéter des milliards de fonds publics injectés dans notre filière batterie?

«Si le marché de production de véhicules électriques s’effondre, ça sera inquiétant», prévient Sylvain M. Audette, professeur invité en marketing et membre associé de la Chaire de recherche en gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal. 

«Nous sommes autour de 10%, soit 10 millions de véhicules électriques. Ce sera où en 2035? 20, 30 ou 50 millions? C’est ça la grande question», résume celui qui observe le marché mondial.

Heureusement, la méga usine de la suédoise Northvolt, qui sera construite en banlieue de Montréal, est en bonne posture, estime-t-il. Northvolt a comme premier actionnaire l’allemande Volkswagen, qui a encore de l’appétit pour les batteries.

Course industrielle

Pour Yvan Cliche, ex-délégué commercial à Hydro-Québec International (HQI), aujourd’hui au Centre d’études et de recherches internationales (CÉRIUM), l’inflation, la hausse des taux d’intérêt, le coût encore élevé viennent jouer les trouble-fête.

«Le Québec, malgré le contexte présentement moins favorable pour les véhicules électriques, doit aller de l’avant, au risque de prendre du retard sur ses concurrents», observe-t-il.

Selon lui, Québec doit garder le cap pour répondre à l’urgence climatique, rester dans la course industrielle et se défaire de la mainmise de la Chine dans les chaînes.

Fitzgibbon reste optimiste

Questionné à ce sujet vendredi par Le Journal, le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, qui fait de la filière batterie son projet-phare, a reconnu un certain essoufflement.

«Est-ce qu’il y a un ralentissement mondial de l’adoption des transports électriques parce que les prix sont encore trop élevés? Peut-être», a-t-il analysé.

La construction de la première phase de 30 GWh de l’usine de Northvolt commencera d’ici la fin de l’année. MAQUETTE FOURNIE PAR NORTHVOLT

«Avec le ralentissement économique et l’inflation, les gens ne veulent pas payer la prime peut-être», a-t-il poursuivi, en marge d’une annonce dans la métropole.

Pierre Fitzgibbon reste toutefois optimiste. Il dit sentir encore l’effervescence. Signe qu’il y a de l’intérêt, il raconte qu’encore récemment un gros joueur lui a fait part de son désir de bâtir six usines comme Northvolt et a demandé au Québec d’y participer.

«Le seul [projet] qui a été annoncé, et qui n’est pas nécessairement encore dans les cartons, c’est BASF, annoncé il y a deux ans, mais honnêtement, aujourd’hui avec la pénurie de mégawatts, on a trois cathodiers, on a GM, Ford et Northvolt, on est bien positionné», a-t-il conclu.

DES SIGNES DE RALENTISSEMENT…

Batteries

Panasonic, qui fournit les batteries à Tesla, a ralenti sa production en raison d’une baisse de l’appétit mondial pour les véhicules électriques. Le chef financier de LG Energy a prévenu que la demande pour les électriques «pourrait être plus basse que prévue l’an prochain». Le fabricant de puces Onsemi vient de licencier 900 personnes parce qu’il s’inquiète de la demande des véhicules électriques, qui faiblit. Cela dit, le marché de la batterie pourrait tout de même atteindre 400 milliards $ d’ici 2030, selon McKinsey.

Constructeurs automobiles

Le PDG de Tesla, Elon Musk, a récemment affirmé que la hausse des taux d’intérêt faisait mal au portefeuille des consommateurs et qu’il pourrait baisser une fois de plus ses prix. Volkswagen a vu ses ventes d’électriques piquer du nez de 50% en Europe. Ford a mis sur pause ses investissements de 16 milliards $ parce que les Américains sont plus frileux qu’elle le pensait. Honda et l’américaine General Motors (GM) ont mis fin à leur projet de 7 milliards $ de voiture électrique «à bon prix».

Minéraux critiques et stratégiques

Des minéraux qui vont dans les batteries de voitures électriques ont vu leur prix dégringoler ces derniers mois. Or, d’après le magazine InsideEVs, le fait de voir le lithium chuter de 67% et le cobalt, de 20% est bien mauvais signe. «Si la demande baisse, ils [les fabricants] achètent moins de matières premières. Et les producteurs, pour allouer plus de matières premières au marché, baissent leurs prix. En fin de compte, les prix baissent parce que les fabricants produisent moins», analysait le média.

Le Québec s’engage dans la bataille mondiale des batteries

Yvan Cliche

  • 16 octobre 2023

Blogue du CORIM

Le Québec est entré dans la bataille mondiale des batteries. En effet, ces derniers temps, nos gouvernements (fédéral et provinciaux) ont multiplié les annonces spectaculaires concernant la mise en place d’une filière de production de batteries pour propulser les véhicules électriques (VÉ). Avec, à la clé, des milliards de dollars en appui financier aux entreprises venant s’installer au Canada.

Ainsi, fin septembre, les gouvernements canadien et québécois dévoilaient le plus important investissement privé de l’histoire du Québec : celui de la méga-usine de batteries de la firme suédoise Northvolt Batteries North America, en banlieue de Montréal, qui devrait entrer en exploitation en 2026. Un projet de sept milliards de dollars, avec la création prévue de 3000 emplois.

D’autres annonces avaient précédé celle-ci, comme la venue en sol québécois de gros acteurs de l’industrie des véhicules, entre autres Ford et General Motors.

Bref : il y a beaucoup de mouvement dans ce secteur d’activités, au Québec et ailleurs, et la question se pose : le Québec peut-il vraiment devenir un acteur important de cette filière en pleine progression ?

Chose certaine, l’ambition est là. 

Au Québec, le gouvernement, dont Investissement Québec, qui détient le rôle de chef de file, Hydro-Québec, les municipalités, au premier chef Bécancour, cœur de la nouvelle Vallée de la transition énergétique, affichent une volonté, commune, celle de faire du Québec une plaque tournante de la filière des batteries en Amérique du Nord.

La clé de voute de cette belle volonté : une électricité presque sans émission de CO2, donc la mise en place d’une filière « verte » de batteries, qui séduit les investisseurs. 

Dans les officines gouvernementales en Amérique du Nord, on chuchote que c’est cet alignement des forces, cette concertation étroite menée depuis quelques années, qui constitue finalement le principal atout du Québec : tous les acteurs tirent dans la même direction, s’informent, s’entraident dans la réalisation de ce vaste projet.

Un marché mondial en ébullition

Sans surprise, le marché mondial des batteries est en pleine ébullition. Selon McKinsey, les ventes mondiales de batteries devraient croître de plus de 30 % par an d’ici 2030, pour atteindre 400 milliards. Ici même au Québec, les objectifs de décarbonation du secteur de transports individuels sont très ambitieux. Le gouvernement ne vise pas moins que 2 millions de véhicule zéro émission d’ici 2030, soit dans à peine sept ans. C’est dire l’importance de la disponibilité de batteries, la composante la plus essentielle d’un véhicule électrique.

Pour le moment, c’est la Chine qui domine la chaine d’approvisionnement en batteries, avec plus des trois quarts des capacités de production. La Chine abrite six des dix plus grands fabricants de batteries au monde. 

Objectif : faire du Québec un acteur majeur de l’industrie des batteries, pouvant alimenter une grande partie du marché nord-américain. Certains parlent de parts de marché atteignant les 30 %.

La transition énergétique, une course industrielle

Avec la pandémie et les enjeux d’approvisionnement de matériels médicaux, souvent disponibles qu’en Chine, et la guerre en Ukraine, qui a exposé la vulnérabilité de l’Europe envers la Russie sur le plan énergétique, le monde occidental a pris un tournant. Il entend se défaire de la dépendance, donc d’une vulnérabilité, envers la Chine et d’autres pays aux régimes autoritaires, potentiellement soumis aux caprices d’un chef d’État omnipotent. Mais ces mêmes États veulent en même temps se positionner en force dans la révolution industrielle amorcée par la transition vers les énergies propres. 

Ce tournant a été pris aux États-Unis avec l’adoption de l’Inflation Reduction Act (IRA), à l’été 2022. Cette loi sans précédent accorde de généreux crédits pour le déploiement de technologies à faible émission de carbone, surtout si celui-ci se fait sur le territoire américain. Les Américains souhaitent refaire un tissu industriel décimé par la mondialisation et, selon les dirigeants démocrates, une des causes de l’émergence du trumpisme.

Washington vise également à ce que les États-Unis prennent la place de meneurs dans la course à la transformation vers un système énergétique décarboné. Celui-ci entrainera la multiplication de panneaux solaires, de parcs éoliens et, en matière de transport terrestre, de batteries pour remplacer les moteurs à essence. Le Canada a aussi dû entrer dans la danse. Lors du budget du printemps 2023, le gouvernement fédéral a annoncé des aides aux technologies propres estimées à quelque 80 milliards.

La valse des aides gouvernementales

Bref, plusieurs États cherchent à se positionner dans ce qu’ils considèrent comme l’émergence de l’économie de demain. Dans cet esprit, ils ouvrent les cordons de la bourse. Ottawa et l’Ontario ont ainsi réussi à attirer dans cette province les firmes Stellantis/LG Energy Solutions et Volkswagen, grâce à une aide phénoménale de quelque 28 milliards de dollars jusqu’en 2032 pour l’installation d’usines de batteries pour VÉ.

Le gouvernement du Québec s’est lui aussi clairement lancé dans la course mondiale aux batteries. On ne vise rien de moins que la formation d’une nouvelle grappe industrielle, aussi importante que celle de l’électricité, ou celle de l’aéronautique, deux secteurs d’excellence au Québec. Pour le gouvernement, il est temps de marquer le coup, de faire preuve de la même audace que celle qui a menée à la nationalisation de l’électricité sous l’égide d’Hydro-Québec et plus tard au développement de complexes hydroélectriques à la baie James.

La Stratégie québécoise du développement de la filière batteries affiche ces grandes ambitions, soit une présence dans tout le cycle de production d’une batterie. C’est-à-dire de l’exploration et l’extraction des minéraux requis pour les batteries, forte consommatrice de minéraux ; la production des composantes des batteries ; la récupération des matériaux en fin de vie, en vue d’une réutilisation (recyclage) ; et la R&D : le Québec compte en effet plus de 850 brevets en matière de recherche dans cette filière. 

Objectif : faire du Québec un acteur majeur de l’industrie des batteries, pouvant alimenter une grande partie du marché nord-américain. Certains parlent de parts de marché atteignant les 30 %.

Les atouts du Québec

Il faut dire que les atouts québécois ne manquent pas : 

– la capacité de produire les batteries grâce à une électricité déjà décarbonée, à faible coût, un facteur clé dans une économie de demain axée sur une production industrielle sans émission polluante;  

– un important potentiel minier pour les composantes de batteries, dont le précieux lithium, avec une industrie minière en mesure de faire valoir le caractère éthique de ses activités, une exigence des investisseurs, des clients et des parties prenantes; 

– une main-d’œuvre qualifiée, à coûts compétitifs; 

– un bassin d’universités de calibre mondial, un facteur clé pour l’innovation;

– la proximité de l’important marché américain, accessible aisément par trains, par bateaux; 

– et, bien sûr, notre qualité de vie, un enjeu majeur pour les entreprises hors Québec afin de convaincre leurs meilleurs talents à s’établir au Québec.

Devant ce marché en très forte expansion, et devant la domination chinoise qui perdurera encore de longues années, la croissance fulgurante prévue aux États-Unis, le Québec se fera-t-il une petite niche dans cette filière ou deviendra-t-il un acteur central ?

Il est encore trop tôt pour le dire. Les investissements, ici comme ailleurs, sont annoncés, mais les usines ne sont pas encore sorties de terre. Comme dans toute aventure industrielle, certaines entreprises feront moins bien que prévu, d’autres seront à la hauteur des attentes, d’autres prendront une expansion imprévue en raison de la qualité de leur produit et de prix concurrentiels. 

Le gouvernement du Québec a un grand rôle à jouer, surtout en amont, pour attirer les gros joueurs sur notre territoire, si possible les meilleurs et aussi avant les autres. C’est un aspect critique car, une fois installées, ces entreprises mondialisées resteront chez nous longtemps, attirant avec eux toute une série de fournisseurs, de talents. Mais les gouvernements ne sont pas redevables de l’exécution de la stratégie d’affaires et de la performance de ces entreprises, de leurs habiletés concurrentielles.

Le premier bilan de ces grandes annonces donc, et de celles à venir, ne pourra être amorcé que dans environ 5 ans, voire dans une période de 10 ans. Mais de ce bilan dépendra, clairement, la puissance industrielle du Québec et la place qu’il occupera dans l’économie mondiale de demain. Chose certaine, le terrain semble présentement bien labouré, et nos atouts, hautement alléchants.

Article rédigé par:

Yvan Cliche

Fellow et chercheur en énergie au CÉRIUM

Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

LES 4000 ANS D’HISTOIRE DE JÉRUSALEM. UNE BD REMARQUABLE

La Voix sépharade, septembre 2023

Entrevue avec son coauteur, l’historien Vincent Lemire
« Tous les lecteurs, sans aucune exception, doivent se sentir accueillis dans cette histoire de Jérusalem, car c’est la vocation même de cette ville »

par Yvan Cliche

Vincent Lemire

Résident de Jérusalem, où il dirige le Centre de recherche français (CNRS-MAE), Vincent Lemire est le coauteur, avec le dessinateur Christophe Gaultier, d’un ouvrage hautement original relatant l’histoire de Jérusalem, mais en bande dessinée (Éditions Les Arènes BD, 2023).

Le livre est composé de dix chapitres bien étoffés couvrant tous les tournants de la richissime histoire de cette cité unique. C’est son huitième livre sur Jérusalem.

Vincent Lemire a accordé une entrevue à La Voix sépharade.

Comment une idée aussi originale, soit de rédiger un ouvrage avec un contenu aussi riche, mais en utilisant non pas tant les mots, mais le dessin, a-t-elle germée? Pourquoi cette approche singulière?

En fait, le projet est venu d’un éditeur, les Éditions Les Arènes, à Paris, qui se distinguent dans les Serious Comics. Cette approche a prouvé sa popularité avec l’ouvrage Le monde sans fin de Jean-Marc Jancovici, portant sur les changements climatiques, qui a été le livre le plus vendu en France en 2022. La BD s’ouvre à des sujets de plus en plus divers, et cela permet de toucher un plus large public. Quand on pense BD, on pense surtout à la jeunesse, mais aussi au fait de toucher des personnes plus âgées, qui sont souvent moins enclines à se tourner vers des pavés de 800 pages. La BD va leur paraître plus accessible, tout en leur offrant un contenu de qualité. Cela les replonge aussi dans de beaux souvenirs d’enfance, cette belle sensation éprouvée tout jeune à lire à plat ventre sur la moquette. Cette forme éditoriale permet de faire passer beaucoup de contenu complexe, et le dessin, qui est son support, oblige à rendre les choses plus concrètes.

Jusqu’à quel point la conception de cette BD a-t-elle représenté pour vous un défi d’écriture, notamment en interagissant avec un dessinateur, en comparaison d’un texte classique?

C’est mon huitième livre sur Jérusalem, mais c’est celui qui m’a demandé le plus de travail! Il a représenté six ans d’efforts acharnés, alors qu’au départ j’estimais que sa rédaction ne me demanderait que six mois! La raison principale : je voulais proposer une vraie BD, par un exposé magistral sous format illustré. Je tenais à produire une BD classique, avec des scènes, des personnages et des dialogues. Et puis je suis historien de formation, j’ai donc opté pour une méthode complètement inédite : aucun dialogue n’est inventé. Tous les personnages parlent à travers des sources authentiques, ce qui m’a bien sûr obligé à retourner vers les archives, les livres, la correspondance, les récits de voyage, l’archéologie. Cette exigence s’est avérée beaucoup plus chronophage que le simple fait d’inventer des dialogues, mais cela donne un récit plus solide et mieux incarné, grâce également aux superbes dessins de Christophe Gaultier et aux couleurs de Marie Galopin.

BD  Jérusalem

Comment avez-vous pu garder une neutralité tout au long de cet ouvrage qui retrace l’histoire d’une ville où les émotions et les partis pris ne manquent pas?

Pour moi, cette neutralité est un aspect absolument fondamental de mon métier d’historien. D’autant plus sur un enjeu aussi sensible que Jérusalem. Je considère que le mandat d’un historien, c’est de s’adresser à tous les publics potentiels, à des lecteurs qui ont des perspectives divergentes, croyants ou non croyants, de culture juive, chrétienne ou musulmane, pro-israéliens ou pro-palestiniens, etc. Tous les lecteurs, sans aucune exception, doivent se sentir accueillis dans cette histoire de Jérusalem, car c’est la vocation même de cette ville. Et c’est aussi pour cela que la question des sources authentiques était tellement fondamentale. À la fin du livre, toutes ces sources sont mises à la disposition du lecteur qui voudrait aller plus loin.

Le narrateur du livre est un olivier, situé au mont des Oliviers, qui plonge ses racines dans le sol depuis 4000 ans. Pourquoi avoir voulu faire porter le récit par un arbre multimillénaire?

J’ai mis beaucoup de temps à identifier ce narrateur, et il a fallu deux ans avant d’arrêter mon choix sur un olivier. Je voulais un narrateur unique, qui puisse s’inscrire dans la durée, soit 4000 ans. Je voulais aussi un narrateur qui ne soit pas assigné à une seule identité religieuse, donc ni Juif, ni chrétien, ni musulman. Mais je voulais surtout qu’il soit natif de Jérusalem. Je souhaitais enfin pouvoir raconter la ville au ras des pavés, sans oublier la vie quotidienne de ses habitants, autour d’un « personnage » rassembleur, rassurant, accessible, qui posséderait une forme de détachement. Zeitoun, qui veut dire « olivier » en hébreu et en arabe, remplissait tous ces critères!

À lire votre ouvrage, on a l’impression que les relations entre les communautés religieuses à Jérusalem se corsent surtout à partir du 20e siècle, avec le découpage du monde en États. Pouvez-vous commenter?

J’ai en effet la même intuition. Jérusalem rassemble plusieurs religions, plusieurs langues, qu’elle arrive à réguler lorsque le politique n’est pas trop prégnant. À partir du moment où l’État-nation émerge, cela est effectivement devenu plus compliqué pour une ville à vocation multiculturelle comme Jérusalem.

À la fin de votre livre, vous évoquez différents scénarios pour Jérusalem d’ici quelques décennies, mais sans indiquer celui qui, selon vous, pourrait être prévalent. Comment envisagez-vous le devenir à moyen et long terme de cette ville unique?

Notre olivier a vécu 4000 ans, il n’y a donc pas de raison qu’il meure en 2023! Il imagine effectivement cinq futurs possibles pour Jérusalem : un « Bible-Land » transformé en parc d’attractions pour touristes; une ville universelle et neutralisée par l’ONU; une ville théocratique, dans laquelle les religieux fondamentalistes auraient définitivement pris le pouvoir; une ville en ruines, détruite par une nouvelle guerre de religion; ou bien une ville ouverte et partagée, capitale pour deux États confédérés. Bien sûr, ce dernier scénario est le plus optimiste!

Jérusalem, c’est votre vie. Vous y vivez, vous étudiez son passé, son présent. Qu’est-ce qui anime chez vous une telle passion, qui perdure?

Pour un historien, Jérusalem est un terrain de jeu incomparable. D’abord, bien sûr, parce que la ville possède un passé particulièrement riche et varié. Mais surtout parce que son étude exige d’être rusé, imaginatif et patient. Finalement, on peut dire que c’est une ville en tension constante, ce qui la rend très excitante sur le plan intellectuel, mais aussi très exigeante.

Yvan Cliche

Les 4000 ans d’histoire de Jérusalem, une BD remarquable

Entrevue avec son coauteur, l’historien Vincent Lemire

La Voix sépharade, septembre 2023 (pp.64-65)

Résident de Jérusalem où il dirige le Centre de recherche français (CNRS-MAE), Vincent Lemire vient de produire, avec le dessinateur Christophe Gaultier, un ouvrage hautement original, relatant l’histoire de Jérusalem, mais en bandes dessinées (éditions Les Arènes BD).

Le livre est composé de 10 chapitres bien étoffés couvrant tous les tournants de la richissime histoire de cette cité unique. Il s’agit de son huitième livre sur Jérusalem.

LVS a pu s’entretenir avec M. Lemire via Zoom le 30 mars 2023.

Rédiger un ouvrage avec un contenu aussi riche, mais en utilisant non pas les mots, mais le dessin… Comment une idée aussi originale a-t-elle germée? Pourquoi cette approche singulière ?

En fait, le projet est venu de mon éditeur, les éditions Les Arènes, à Paris, qui se sont fait une spécialité des serious comics, qui permettent d’apprendre de façon à la fois ludique et sérieuse. Cette approche a prouvé sa popularité avec l’ouvrage Le monde sans fin, de Jean-Marc Jancovici, portant sur la crise climatique, et qui a été le livre le plus vendu en France en 2022. La BD s’ouvre donc aujourd’hui à des sujets de plus en plus divers, et cela permet de toucher un plus large public. Quand on pense BD, on pense d’abord à la jeunesse, mais la BD permet aussi de toucher des personnes plus âgées, qui hésiteraient à lire un pavé de 800 pages. La BD est plus accessible, tout en offrant un contenu de qualité, et le dessin apporte quelque chose de plus par rapport au texte. La BD replonge aussi dans les souvenirs d’enfance, cette belle sensation éprouvée tout jeune à lire à plat ventre sur la moquette. Cette forme éditoriale permet finalement de faire passer des contenus très complexes, et le dessin oblige à rendre les choses plus concrètes.

Jusqu’à quel point cette écriture BD a-t-elle représenté pour vous un défi d’écriture, notamment en interagissant avec un dessinateur, en comparaison d’un texte classique ?

C’est mon 8e livre sur Jérusalem mais c’est celui qui m’a demandé le plus de travail ! Il a représenté 5 à 6 ans d’effort acharné, alors qu’au départ j’estimais que sa rédaction ne me demanderait que 6 mois ! La raison principale c’est que je voulais proposer une vraie bande dessinée, par un exposé magistral sous format illustré. Je tenais à produire une BD classique, avec des scènes, des personnages et des dialogues. Et puis je suis historien de formation et donc j’ai opté pour une méthode complètement inédite : aucun dialogue n’est inventé. Tous les personnages parlent à travers des sources authentiques, ce qui m’a bien sûr obligé à retourner vers les archives, les livres, la correspondance, les récits de voyage, l’archéologie. Bien sûr, cette exigence s’est avérée beaucoup plus chronophage que le simple fait d’inventer des dialogues… mais cela donne un récit plus solide et mieux incarné, grâce également aux superbes dessins de Christophe Gaultier et aux couleurs de Marie Galopin.

Comment avez-vous pu garder une neutralité tout au long de cet ouvrage, dans une ville où les émotions, les partis pris, ne manquent pas ?
Pour moi, cette neutralité est en aspect absolument fondamental de mon métier d’historien. D’autant plus sur un enjeu aussi sensible que Jérusalem. Je considère que le mandat d’un historien c’est de s’adresser à tous les publics potentiels, à des lecteurs qui ont des perspectives divergentes, croyants ou non croyants, de culture juive, chrétienne ou musulmane, pro-israéliens ou pro-palestiniens, etc. Tous les lecteurs, sans aucune exception, doivent se sentir accueillis dans cette histoire de Jérusalem, car c’est la vocation même de cette ville. Et c’est aussi pour cela que la question des sources authentiques était tellement fondamentale, et d’ailleurs à la fin du livre toutes ces sources sont mises à la disposition du lecteur qui voudrait aller plus loin.  

Le narrateur du livre est un olivier, situé au mont des Oliviers, et qui plonge ses racines dans le sol depuis 4000 ans. Pourquoi avoir voulu faire porter le récit par un arbre multimillénaire ?
J’ai mis beaucoup de temps à identifier ce narrateur, et il a fallu deux ans avant d’arrêter mon choix sur un olivier. Je voulais un narrateur unique, qui puisse s’inscrire dans la durée, soit 4000 ans. Je voulais aussi un narrateur qui ne soit pas assigné à une seule identité religieuse, donc ni juif, ni chrétien, ni musulman. Mais je voulais surtout qu’il soit natif de Jérusalem. Je souhaitais enfin pouvoir raconter la ville au ras des pavés, sans oublier la vie quotidienne de ses habitants, autour d’un « personnage » rassembleur, rassurant, accessible, qui possèderait une forme de détachement. Zeitoun, qui veut dire « olivier » en hébreu et en arabe, remplissait tous ces critères!

À lire votre ouvrage, on a l’impression que les relations entre les communautés religieuses à Jérusalem se corsent surtout à partir du 20e siècle, avec le découpage du monde en États. Pouvez-vous commenter ?

J’ai en effet la même intuition. Jérusalem rassemble plusieurs religions, plusieurs langues, qu’elle arrive à réguler lorsque le politique n’est pas trop prégnant.  À partir du moment où émerge le modèle de l’État-nation, cela est effectivement devenu plus compliqué pour une ville à vocation multiculturelle comme Jérusalem.

À la fin de votre livre, vous évoquez différents scénarios pour Jérusalem d’ici quelques décennies, mais sans indiquer celui qui, selon vous, pourrait être prévalent. Puis-je vous demander d’indiquer comment vous envisagez le devenir à moyen et long terme de cette ville unique ?

Notre olivier a vécu 4000 ans, il n’y a donc pas de raison qu’il meurt en 2023 ! Il imagine effectivement 5 futurs possibles pour Jérusalem : un Bible-Land transformé en parc d’attraction pour touristes; une ville universelle et neutralisée par l’ONU; une ville théocratique, dans laquelle les religieux fondamentalistes auraient définitivement pris le pouvoir; une ville en ruines, détruite par une nouvelle guerre de religions; ou bien une ville ouverte et partagée, capitale pour deux États confédérés. Bien sûr, ce dernier scénario est le plus optimiste !

Jérusalem, c’est votre vie. Vous y vivez, vous étudiez son passé, son présent. Qu’est-ce qui anime chez vous une telle passion, qui perdure dans le temps ?

Pour un historien, Jérusalem est un terrain de jeu incomparable. D’abord, bien sûr, parce que la ville possède un passé particulièrement riche et varié. Mais surtout parce que son étude exige d’être rusé, imaginatif et patient. Finalement on peut dire que c’est une ville en tension constante, ce qui la rend très excitante sur le plan intellectuel, mais aussi très exigeante.

Entrevue avec Pierre Cléroux, vice-président, Recherche, et économiste en chef de la Banque de développement du Canada (BDC)

L’inflation a diminué, mais n’est pas encore jugulée

La Voix sépharade, septembre 2023 (pp.22-23)

Yvan Cliche

Pierre Cléroux, vice-président, Recherche, et économiste en chef de la Banque de développement du Canada (BDC), décrypte au jour le jour l’évolution de l’économie canadienne depuis 2012.

Au cours de l’entrevue qu’il a accordée à La Voix sépharade, cet économiste chevronné a analysé les enjeux et les conséquences de la crise inflationniste à laquelle le Canada est confronté depuis plus d’un an.

Au Canada, depuis le début de 2022, l’inflation s’est fortement emballée. Quelles sont les principales raisons de cette poussée inflationniste ?

Il y a trois raisons. 1-Un excès de la demande de biens et services. Cela s’explique par le fait que les gouvernements ont alloué beaucoup d’argent durant la pandémie de COVID-19 pour aider les citoyens et les entreprises les plus durement affectés. 2-La guerre en Ukraine a fait augmenter le prix des matières de base, dont celui du blé, un intrant clé dans la chaîne alimentaire mondiale, et celui de l’énergie (pétrole, gaz). 3-Il y a eu des problèmes dans les chaînes d’approvisionnement, fortement perturbées durant la pandémie. Cette grave crise sanitaire a provoqué des pénuries, qui ont aussi contribué à la hausse des prix. Nous avons fait face à une tempête parfaite.

Les autorités monétaires n’avaient pas d’autres choix que d’intervenir avec célérité ?

Au Canada, en juin 2022, le taux d’inflation était de 8,1 %. Le niveau le plus élevé depuis 40 ans. Quatre fois plus élevé que le niveau d’inflation de 2 % que nous avons connu durant plusieurs années.

Face à cette situation unique, la Banque du Canada a été contrainte d’augmenter les taux d’intérêt. Il y a un consensus en économie : l’inflation, ce n’est pas sain pour les Canadiens, car cela gruge leurs revenus, ni pour les entreprises, qui voient leurs coûts augmenter, ce qui nuit à leur compétitivité. Comme société, on a besoin d’une stabilité des prix.

Donc, la Banque du Canada, comme les autres banques centrales à travers le monde, a dû augmenter les taux d’intérêt pour juguler l’inflation. Cela a fonctionné! On est passé d’une inflation de plus de 8 % en 2022 à 4,4 % en 2023. Pour le moment, la stratégie s’est avérée efficace, l’économie continue de bien se porter.

À 4 %, l’inflation ne demeure-t-elle pas élevée ?

L’inflation semble avoir atteint un plateau : elle ne diminue plus. Cependant, les salaires continuent d’augmenter, d’environ 4 %-5 % par année. C’est pourquoi il est difficile de ramener le taux d’inflation à 2 %, l’objectif visé, quand les salaires augmentent bien davantage.

De plus, le prix des maisons a recommencé depuis peu à remonter.  Quant au prix du logement et de la nourriture, il ne fléchit pas. Oui, l’inflation demeure encore trop élevée, ce qui rend un peu nerveuses les autorités monétaires.

Peut-on caresser l’espoir d’un retour prochain à la normalité ?

Il y a un débat parmi les économistes. Certains estiment qu’il ne faut pas continuer à hausser les taux d’intérêt. D’autres pensent, dont moi, le contraire, car l’économie n’a pas montré jusqu’ici des signes d’essoufflement. Le marché du travail a à peine ralenti. Cela s’explique en partie par le vieillissement de la population. Ainsi, malgré la hausse des taux d’intérêt, le chômage reste faible, autour de 5 %, soit le plus bas depuis 50 ans. Bon nombre de Canadiens prennent leur retraite, ce qui maintient une faible disponibilité de la main-d’œuvre. Cette pénurie de travailleurs entraîne une pression à la hausse des salaires.

L’inflation accroît-elle la pauvreté ?

Oui, parce que quand les prix augmentent, dont celui de la nourriture, ce sont les gens à faible revenu ou avec des revenus fixes, comme les pensionnés, qui en font les frais. Or, depuis deux ans, les biens de base, essentiels à la vie de tous les jours, ont considérablement augmenté. Pour les plus nantis, le manque à gagner dû à l’inflation est moins perceptible. Leur style de vie ne changera pas. Ce n’est pas le cas pour les personnes à faible revenu.

La hausse de l’inflation n’a-t-elle pas pour effet une érosion de la classe moyenne, des individus et des familles basculant dans la pauvreté ?

C’est pourquoi nous surveillons de près le taux de défaut des hypothèques. Celui-ci n’a pas encore augmenté, ce qui est un peu surprenant. Comme les gens, y compris avec des revenus moindres, ne perdent pas leur emploi, ils conservent leur capacité de payer. Au Québec, en 2022, les salaires ont augmenté en moyenne de plus de 8 %. Ce qui est énorme. De plus, les gens avaient de l’épargne, engrangée durant la pandémie : jusqu’à maintenant, ils ont été en mesure d’absorber ce choc.

Mais la situation devrait se corser durant la deuxième moitié de 2023. Le paiement moyen des hypothèques au Canada a augmenté de 22 % depuis un an. C’est beaucoup. On commence à voir un ralentissement de la consommation, mais pas de manière marquée au point d’envisager une baisse significative de l’inflation.


L’aide des gouvernements aux citoyens, particulièrement durant la pandémie, n’a-t-elle pas contribué à attiser l’inflation ?

L’enjeu est de taille : les gouvernements, pour aider les citoyens et les entreprises, ont injecté de l’argent dans l’économie, ce qui a nourrit l’inflation. Compte tenu de l’augmentation des taux d’intérêt, les gouvermemts ont maintenant pour défi d’être plus nuancés dans leurs dépenses pour ne pas nuire à la politique monétaire.

Qu’en est-il du taux d’épargne depuis le début de la période inflationniste ?

Celui-ci beaucoup augmenté pendant la pandémie. L’insécurité a fait épargner les consommateurs, comme on le constate dans toutes les crises. Beaucoup d’argent a été versé par les gouvernements aux citoyens les plus mal pris. Avec les restrictions sanitaires, les gens n’ont pas voyagé ni beaucoup consommé. En 2022, l’épargne est passée d’environ 15 milliards à 200 milliards. Aujourd’hui, le taux d’épargne est de l’ordre de 40 milliards. Les gens ont beaucoup dépensé depuis la fin de la pandémie, ils se sont rattrapés. Cela a même entraîné une pénurie de « chips », composante essentielle dans les appareils technologiques et électroniques.

Comment sortir de cette spirale : les prix augmentent et pour compenser, les travailleurs revendiquent de meilleurs salaires…?  

C’est pour cette raison que la Banque du Canada est intervenue rapidement pour hausser les taux d’intéret, afin de revenir à la situation connue d’une inflation à 2 %. Le but est de casser cette spirale dangereuse, qui déstabilise l’économie.

Êtes-vous optimiste ou pessimiste en ce qui a trait aux perspectives économiques d’ici la fin 2023 ?

La stratégie de la Banque du Canada fonctionne, elle a permis une réduction significative de l’inflation. L’économie roule encore à plein régime. On peut donc s’attendre à ce que les taux d’intérêt augmentent un peu, ce qui devrait ralentir l’économie, mais sans créer une récession. Mais le risque d’une telle récession existe. Il y a présentement beaucoup d’incertitude. C’est pourquoi il faut rester prudent et bien attentif.

Silvio Orvieto, le « Morning man » de la Radio italienne de Montréal

La Voix sépaharade, septembre 2023 (pp.58-59)

Yvan Cliche

Dans les années 80, après avoir obtenu sa maîtrise en science politique à l’Université de Montréal, Silvio Orvieto a débuté une carrière enviable d’analyste de marché à la délégation commerciale d’Italie à Montréal. Mais, se sentant un peu à l’étroit dans cette fonction professionnelle, il a bifurqué vers une autre voie, celle le portant vers ses aspirations artistiques. Quelque trois décennies plus tard, il ne le regrette pas. Bien au contraire.

  Il est, depuis 2009, le « Morning man » bien connu de la Radio italienne de Montréal.

   Dans une fête ou lors d’une rencontre individuelle, on ne s’ennuie jamais avec Silvio. Avec ses yeux pétillants, ses gestes démonstratifs et son humour toujours prêt à dégainer, ce natif de Milan, issu d’une famille juive sépharade originaire d’Égypte, a la répartie facile, en italien, en français ou en anglais, trois langues qu’il maîtrise parfaitement.
 Mais c’est dans sa langue maternelle, l’italien, que ce résident de l’agglomération Saint-Laurent, arrivé tout juste avant l’âge adulte au Québec en 1977, commence sa journée.

  Les jours de semaine, Silvio se lève aux aurores, vers 4 h 30 du matin, pour préparer son émission de radio matinale, à la station CFMB (1280 AM) de Montréal, qui dure quatre bonnes heures, soit de 6 h à 10 h. Durant ce temps, il présente avec entrain l’actualité québécoise, canadienne et italienne, tout en faisant une belle part à la culture d’ici, sans oublier au passage quelques sketchs humoristiques.

  Quand on lui demande si ce rythme de vie très matinal lui pèse, il répond que le plaisir qu’il éprouve au quotidien à livrer l’actualité et à interagir avec son public l’emporte largement sur toute autre considération. Il se sent pleinement dans son élément dans un studio.

 Ce bonheur professionnel vécu en cabine radiophonique le matin, Silvio le prolonge en après-midi et en soirée, mais cette fois dans un rôle d’acteur, au théâtre ou à la télévision.

   En avril dernier, il a foulé les planches dans un rôle central dans la pièce Communication à une académie de Frank Kafka, où il a interprété avec aplomb le rôle d’un « singe parlant », « domestiqué » par les humains.

   Il joue ainsi depuis 30 ans des personnages divers, passant d’un rôle de concierge à celui de garde du corps, dans des drames et des comédies.

  Cette vocation tardive, après avoir mené une courte carrière fructueuse en promotion des relations commerciales entre l’Italie et le Canada, Silvio la doit en fait à sa femme, Denise Agiman, native aussi de Milan, docteure en théâtre de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Elle a souvent joué à ses côtés et l’a dirigé dans de nombreux projets artistiques. En 1998, elle met en scène, au Théâtre de Quat’Sous, la pièce Mort accidentelle d’un anarchiste de Dario Fo, prix Nobel de littérature en 1997. Le spectacle est vivement apprécié par les critiques et le public. Silvio, qui interprète le rôle principal, s’y fait grandement remarquer. On apprécie ses talents naturels, lui qui n’a pourtant jamais formellement étudié pour devenir acteur.

   Dans les années 2000, sa nouvelle carrière dans les médias et dans l’art commence à prendre forme. Il quitte son poste d’analyste de marché. Lui, qui avait déjà débuté une prestation à temps partiel à la Radio italienne, le dimanche en matinée, prend la barre de l’émission de l’après-midi puis, quelques années plus tard, celle du matin.

  En parallèle, il accepte des rôles au théâtre, à la télé et aussi dans des films. Il y joue des prestations d’envergure, notamment dans des pièces de Molière ou d’autres auteurs renommés montées par la célèbre metteuse en scène québécoise Denise Filiatrault. Celle-ci s’entiche tellement du talent de Silvio qu’elle en fait un régulier dans plusieurs de ses spectacles.

   Au printemps 2023, Silvio, Denise et leurs deux enfants, Arielle et Joël, maintenant adultes, ont réalisé une expédition familiale un peu spéciale en Égypte. Voyage prévu en 2021, mais annulé en raison de la pandémie de COVID-19.  Silvio cherche notamment à s’imprégner des quartiers du Caire où ont vécu ses parents, Aldo et Gaby Orvieto, décédés.

  Une histoire parentale très liée au 20e siècle. Ses parents, comme un grand nombre de Juifs installés depuis plusieurs générations en Égypte, ont quitté subitement leur pays natal au milieu des années 1950.

  « Il est intéressant de remarquer qu’étant en Égypte avant Nasser, mes parents ont souffert indirectement du fascisme qui commence alors à faire rage en Italie dans les années 1930 car, en tant qu’Italiens (pas en tant que Juifs), ils étaient considérés comme des alliés de l’Allemagne nazie. Les Britanniques, qui exerçaient encore une grande influence sur le pays, même après la fin de leur protectorat (1922), avaient mis sur pied des « camps d’internement » commme au Canada d’ailleurs. Mon oncle Ivo y fût interné pendant quatre ans. Je n’ai jamais su comment mon père y avait échappé. »

  Puis Nasser devint président de l’Égypte.

    « Après la nationalisation du Canal de Suez en 1956 et la promotion d’une politique panarabe de Nasser, il est de plus en plus difficile de vivre en Égypte en tant que Juif et en tant qu’Européen. Or, mes parents avaient ces deux identités. La petite entreprise que mon père a fondée avec mon oncle a été confisquée du jour au lendemain par les autorités égyptiennes. Mes parents décident donc volontairement de partir vers l’Italie pour chercher une maison et du travail. Malheureusement, dans cette histoire, leur maison en Égypte sera confisquée plus tard, par la force, par un soldat venu supposément la visiter pour un éventuel achat », raconte Silvio.

 Ses parents se réfugient en Italie. Silvio y fréquentera pendant quelques années le lycée juif de Milan où il assiste souvent à des conférences des survivants de la Shoah viennent parler, notamment lors de commémorations.

  « Cette mémoire ainsi partagée fait partie de mon identité », dit-il.

  Après plus de 20 ans passés à Milan, las des soubresauts politiques qui frappent l’Italie dans les années 1970, avec son lot continuel de manifestations et de grèves, la famille Orvieto – Aldo, Gaby et leurs deux enfants, Silvio et Serena, leur fille aînée – émigre au Québec.

   L’intégration de Silvio dans la société québécoise a été rapide. Il faut dire qu’il avait déjà un rapport étroit avec la langue française : ses deux parents, polyglottes, maîtrisaient si bien le français qu’ils se parlaient régulièrement dans cette langue au quotidien.

 Comment envisage-t-il le futur?

   Silvio se voit longtemps encore exercer ses deux métiers, celui de communicateur radio et d’acteur.

   « Après tout, est-ce vraiment travailler quand on fait tous les jours ce qu’on aime? », conclut-il.

Pax Medicalis. Le dialogue entre Israéliens et Palestiniens par l’entremise de la médecine

Entrevue avec le Dr Jacques Kadoch, spécialiste renommé de la fertilité

La Voix sépharade, septembre 2023 (pp.44-45)

Yvan Cliche

Les photos et les vidéos de son site Facebook sont sublimes. Du 23 au 30 avril derniers, le Dr Jacques Kadoch, gynécologue-obstétricien, sommité dans le domaine de la fertilité, y raconte au quotidien son « voyage pour la paix » en Israël et dans les Territoires palestiniens dans le cadre d’une mission organisée par Pax Medicalis. 

  Cette association bénévole, fondée en France en 2003 par le Dr Daniel Bensoussan, organise annuellement une mission d’étude et de rencontres entre des médecins de France, du Québec et des homologues israéliens et palestiniens. Au programme : visite des principaux hôpitaux, cliniques, facultés de médecine et centres de recherche d’Israël et des Territoires palestiniens.

  Né à Rabat (Maroc) en 1971, Jacques Kadoch a complété ses études de médecine en France. Il s’intéressait initialement à l’oncologie gynécologique, mais sa rencontre avec le réputé Pr René Frydman, expert mondialement reconnu dans le domaine de la fertilité, le mène vers un autre champ médical : les traitements pour la fertilité. Cette rencontre déterminante avec le Pr René Frydman l’ancre définitivement dans cette spécialité. Il a participé, aux côtés de ce dernier, à la conception du premier bébé à partir d’une technique médicale révolutionnaire en 2000 : la maturation in vitro.

   Fort de cette expérience médicale, le Dr Jacques Kadoch est recruté en 2003 par l’Université de Montréal (UdeM), où il est aujourd’hui professeur agrégé de clinique. Il a été directeur du programme d’endocrinologie gynécologique de la reproduction et de l’infertilité de l’UdeM. Il exerce au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM). Il est également membre fondateur de la clinique Ovo, spécialisée entre-autres dans le domaine de la santé reproductive et obstétricale, où il occupe la fonction de directeur médical. Il est aussi le directeur de la recherche de Fertility Partners, un consortium regroupant treize cliniques de fertilité au Canada. Il est le lauréat du prix Marinko M. Biljan Memorial, que lui a décerné la Société canadienne de fertilité et d’andrologie (CFAS) pour ses contributions majeures au domaine de la fertilité et de la recherche.

  L’édition 2023 Pax Medicalis a eu un cachet fort particulier. Pour la première fois, une délégation de médecins provenant du Maroc, venus découvrir les réalités médicales propres à la région, y a participé.  Plusieurs d’entre eux se sont sentis tout à fait chez eux en Israël : le pays compte en effet près d’un million de Juifs originaires du Maroc, dont un bon nombre parlent l’arabe dialectal marocain.

  La mission a permis la signature d’ententes de collaboration entre des hôpitaux israéliens et des hôpitaux marocains. Un bel accomplissement dont les bénévoles de Pax Medicalis sont particulièrement fiers.

  Dans une entrevue accordée, en mai, à la chaîne de télévision israélienne i24 News, le président et fondateur de Pax Medicalis, le Dr Daniel Bensoussan, a rappelé que l’édition 2023 de cette mission s’inscrivait dans l’esprit des accords d’Abraham, scellés fin 2020 entre Israël et le Maroc. Objectif : bâtir, sur le plan médical, une coopération entre les deux pays qui s’est déjà fructueusement déployée dans d’autres domaines : l’énergie, l’agriculture, le tourisme, la défense, etc.

 Le Dr Mohammed Zarkaoui, chirurgien marocain spécialisé en infertilité et en endiométriose, a indiqué pour sa part que cette collaboration entre le Maroc et Israël « ne fait que commencer », avec à venir une intensification des partages d’expériences et des recherches conjointes, qui ne peuvent qu’améliorer la prestation médicale dans les deux pays.

 Un autre moment fort du voyage : la rencontre très émouvante entre un sommité de l’oncologie pédiatrique en Israël, la Pre Myriam Ben-Arush de l’hôpital Rambam de Haïfa et sa consœur, la Pre Laïla Hsissen, cheffe du service d’oncopédiatrie de l’Hôpital Ibn Sina de Rabat. Elles collaborent étroitement depuis trois ans sur divers projets médicaux et se parlaient jusqu’ici virtuellement toutes les semaines. 

 Sur le terrain, une entraide existe-t-elle entre entités médicales israéliennes et palestiniennes?

  « J’ai été fort agréablement surpris, répond le Dr Jacques Kadoch. Il y a une collaboration extraordinaire et un respect mutuel entre les corps médicaux israélien et palestinien dont on n’a pas idée. J’ai connu des spécialistes palestiniens formés en Israël qui soignent, en arabe ou en hébreu, des patients en Israël et dans les Territoires palestiniens. »

 Fait surprenant : les moyens dont disposent les hôpitaux palestiniens. D’après le Dr Jacques Kadoch, la plupart des centres hospitaliers palestiniens n’ont rien à envier à ceux du Québec. Les équipements dont ils sont dotés sont dernier cri.

   « À l’Hôpital Augusta Victoria, sis à Jérusalem-Est, le plus grand centre d’oncologie qui traite chaque année des milliers de patients palestiniens, l’équipement est très moderne, rien à envier à celui que nous avons à Montréal. En tant qu’obstétricien, j’ai constaté que les couveuses dans les hôpitaux palestiniens sont plus modernes que celles de certains hôpitaux de Montréal. L’Hôpital Augusta Victoria a trois accélérateurs de particules. Un radio-oncologue marocain a constaté aussi de visu la grande qualité des équipements médicaux dans les hôpitaux des territoires palestiniens.  Il nous a dit que les hôpitaux marocains n’en possédaient pas d’aussi modernes. Les hôpitaux palestiniens n’ont rien à envier aux hôpitaux nord-américains ou européens. »

 Le Dr Jacques Kadoch en était à sa 4e édition de Pax Medicalis. Il l’admet d’emblée : il est devenu « accroc » à ces voyages annuels qui, il faut l’indiquer, sont ouverts aussi à des personnes qui n’exercent pas la profession médicale.

  En fait, dès qu’il a été mis au courant de cette initiative, il a été fortement séduit par ce concept où la médecine agit comme une « passerelle de paix ».  

  Même s’il a séjourné plusieurs fois en Israël, les missions de Pax Medicalis lui ouvrent une perspective différente du pays et de la région, souligne-t-il.

  « L’idée de promouvoir la paix, le dialogue, par le truchement de la médecine, je trouve cela génial. »

  Après ces quatre voyages, n’a-t-il pas tout appris de ce qu’il y a essentiellement à savoir de la réalité médicale en Israël et dans les Territoires palestiniens?

  « À chaque mission, j’apprends de nouvelles choses, je fais la rencontre d’homologues intéressants, inspirants, je suis exposé aux réalités changeantes et aux contraintes propres au travail de confrères pratiquant dans cette partie du monde. C’est très stimulant et gratifiant. Chaque fois, je suis fier et heureux de constater que ma profession, la médecine, arrive à tisser des liens constructifs entre les peuples, au-delà des divisions propres à la politique. »

SOIRÉE DE SOLIDARITÉ AVEC LES VICTIMES DU SÉISME AU MAROC ET LEURS FAMILLES

La Voix sépaharde, 12 septembre 2023

Le 12 septembre dernier, à la Congrégation Or Hahayim, à Côte-Saint-Luc, la Communauté sépharade du Québec a exprimé sa profonde solidarité avec les victimes de la terrible tragédie qui a affligé le Maroc à la suite du tremblement de terre qui a dévasté la région de Marrakech et qui a fait des milliers de morts et de blessés.

Autant de vies fauchées et de destins gravement affectés. Une catastrophe naturelle qui a causé de vives douleurs pour les familles et les proches des victimes.

Au cours de cette soirée solennelle de recueillement et de prières, à laquelle étaient présentes une soixantaine de personnes, Marco Moyal, nouveau président d’Or Hahayim, annonça le lancement d’une campagne urgente de levée de fonds au profit des victimes de ce violent seisme.

Il a chaleureusement remercié pour leur profonde solidarité les représentants religieux, dont ceux de la communauté marocaine musulmane, les élus politiques et les autres personnalités rassemblés à l’occasion de cette cérémonie de prières et de condoléances dédiée à tous les Marocains.

Le Dr Rabbin Moïse Ohana, leader spirituel de la Congrégation Or Hahayim, prit ensuite la parole.

Il fit part de la fierté de sa congrégation d’avoir pu réunir, en un si court laps de temps, autant de leaders communautaires et de personnalités publiques pour cet événement de solidarité avec le Maroc, pays d’origine de la majorité des personnes présentes.

« Nous sommes tous très interpellés par cette tragédie, a déclaré le Rabbin Ohana. Le Maroc est un pays qui nous est très cher, il a laissé sa marque dans nos cœurs. Même à l’étranger, le Juif marocain a ce pays dans le sang, dans le cœur. Nous sommes ensemble pour affirmer notre volonté d’aider nos compatriotes marocains, présentement en détresse. Nous voulons aussi envoyer nos meilleures pensées aux dirigeants du Maroc, pour qu’ils aient toute la sagesse et le savoir-faire pour que ce grand malheur soit aussi accompagné de réconfort, de sollicitude et d’une aide concrète en faveur des proches des victimes. »

Le Rabbin Ohana a émaillé ses vœux de psaumes, dont un, lu en hébreu, spécialement dédié à la mémoire des disparus.

À ses côtés, le Hazan de la Congrégation Or Hahayim, Daniel Lasry, récita une prière à la mémoire des victimes de ce séisme.

En conclusion, le Rabbin Ohana déclara : « Il faut aussi penser aux survivants. Nous leur envoyons nos meilleurs souhaits de résilience et de guérison. Nos frères et sœurs marocains ont été frappés par cette tragédie très malheureuse. Que Dieu les protège et guérisse vite les nombreuses personnes blessées. Nous prions pour leur santé, leur bien-être, leur consolation. Nous, Juifs marocains du Québec, sommes à leurs côtés. »

Parmi les personnalités présentes à cette cérémonie : Karen Aflalo, présidente de la Communauté sépharade unifiée du Québec (CSUQ), Benjamin Bitton, directeur général de la CSUQ, Avraham Elarar, président de la Fédération sépharade du Canada, Steve Sebag, nouveau président du conseil d’administration de la Fédération CJA, David Birnbaum, ancien député de la circonscription de D’Arcy McGee à l’Assemblée nationale du Québec, Gregory Libman, représentant d’Anthony Housefather, député de la circonscription de Mont-Royal et membre du Parlement canadien, Mohamed Khallad, président de l’Institut musulman de Montréal, Wassila Tazi, coprésidente de l’Association judéo-musulmane marocaine Mémoire et Dialogue, et Rachid Najahi, directeur général du Groupe Atlas Média.

Yvan Cliche

Les grands défis du nouveau PDG d’Hydro-Québec, Michael Sabia

Plan rapproché d'un homme qui parle dans un micro en pointant le doigt lors d'une conférence de presse.

Michael Sabia devient officiellement le nouveau président-directeur général d’Hydro-Québec mardi. Il succède à Sophie Brochu. (Photo d’archives)

PHOTO : LA PRESSE CANADIENNE / GRAHAM HUGHES

  • David Beauchamp

Site web Radio-canada, 1er août 2023

Tandis qu’il entame mardi un mandat de cinq ans, le nouveau PDG d’Hydro-Québec, Michael Sabia, hérite de plusieurs défis à relever, notamment en ce qui a trait à la transition et à l’efficacité énergétiques ainsi qu’au prix de l’électricité. Selon des experts, il devra également être en mesure de donner confiance à la population québécoise dans le rôle qu’elle peut jouer pour atteindre ces objectifs.

M. Sabia affirmait le 2 juin dernier que la période où l’électricité est abondante est derrière nous et qu’il faut garder un esprit ouvert et regarder l’ensemble des options pour améliorer l’offre énergétique au Québec. Ce constat est partagé par trois experts en questions énergétiques, qui qualifient son entrée en fonctions de moment charnière pour l’avenir de la société d’État et même du Québec.

La transition énergétique au cœur des préoccupations

Yvan Cliche, ancien délégué commercial d’Hydro-Québec et chercheur au Centre de recherches et d’études internationales de l’Université de Montréal (CERIUM), est optimiste et pense que le nouveau PDG d’Hydro-Québec pourra poursuivre l’orientation stratégique adoptée par la société d’État il y a un an.

L’entrée en poste du nouveau PDG est à marquer d’une pierre blanche parce qu’il s’agit du grand coup de départ de la transition énergétique.Une citation deYvan Cliche, ancien délégué commercial d’Hydro-Québec et chercheur au CERIUM, à ICI RDI

Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, est moins optimiste et affirme que M. Sabia devra rapidement mettre sur pied un plan de transition énergétique clair puisqu’il n’y en a toujours pas à l’heure actuelle.

Tout ce que le gouvernement du Québec et Hydro-Québec ont montré jusqu’à présent est insuffisant en matière de transition énergétique, a-t-il affirmé à ICI RDI.

Pour les experts, la capacité de la société d’État de mettre en œuvre des projets efficaces est tributaire de la bonne gestion de l’efficacité énergétique. Selon eux, les projets perdront en légitimité s’ils arrivent à saturation trop rapidement.

La confiance devra donc caractériser le mandat de Michael Sabia puisqu’il devra rassurer les Québécois quant aux décisions que prend Hydro-Québec en matière de transition énergétique tout en assurant l’efficacité de son réseau.Des climatiseurs sont installés dans des fenêtres.

Hydro-Québec devra mettre la main à la pâte pour convaincre la population de réduire sa consommation d’électricité, notamment lors de canicules.

PHOTO : RADIO-CANADA / IVANOH DEMERS

L’efficacité énergétique exigera des ruptures dans la tarification et dans la manière dont on gère l’énergie dans la province parce que la légitimité des prochains projets sera grandement affectée si on n’arrive pas à maintenir l’efficacité. Il va falloir que les citoyens s’impliquent pour contribuer à réduire la consommation générale d’électricité, explique M. Pineau

Consommer moins, consommer mieux

Les trois panélistes s’entendent pour dire que la société d’État est arrivée à un point de non-retour quant à son utilisation du kilowattheure (kWh) et qu’elle devra déployer les efforts nécessaires pour maximiser son efficacité énergétique tout en contribuant à la décarbonation et en assurant le développement économique du Québec.

Jean-Pierre Finet, analyste au Regroupement des organismes environnementaux en énergie, soutient que l’électricité qui coûte le moins cher est celle que l’on ne consomme pas. Ces propos illustrent la nécessité pour Hydro-Québec et pour son nouveau président de mieux gérer l’électricité déjà présente

sur le réseau.

La gestion de chaque kilowattheure sera un des principaux défis de Michael Sabia à la tête d’Hydro-Québec.

À ce chapitre, M. Finet croit que les capacités d’économies énergétiques au Québec existent et qu’elles peuvent être exploitées.

Le potentiel d’économies d’énergie a explosé dernièrement. À mon avis, il est possible d’économiser 30 térawattheures [TWh] sur 10 ans si le gouvernement implante des mesures rentables, comme améliorer le Code de la construction et mettre sur pied un système de cotation énergétique pour les résidences, comme c’est le cas en Europe, a-t-il expliqué à l’émission Le 15-18, à ICI Première.

Nous ne sommes plus dans la vertu mais bien dans la réalité des choses puisqu’Hydro-Québec et le gouvernement se voient contraints de mieux utiliser le kilowattheure. Beaucoup d’efforts vont devoir être faits pour réduire de 3000 mégawatts la consommation électrique à l’heure de pointe, ajoute M. Cliche à ce sujet.

Revoir la vente d’électricité

Revoir les modalités de la vente d’électricité, tant à l’extérieur de la province qu’aux résidences au Québec, sera aussi une des tâches de M. Sabia. Les experts interrogés pensent qu’Hydro-Québec peut atteindre cet objectif tout en réalisant la transition énergétique et en assurant un maximum d’efficacité du réseau.

À ce sujet, M. Pineau est d’avis qu’il doit y avoir une augmentation des tarifs et une révision de la structure tarifaire de la société d’État, tout cela à l’avantage de la population québécoise.

Le gros de notre tarification est au kilowattheure, mais on devrait aussi payer en fonction des kilowatts de pointe qu’on apporte sur le réseau. Payer plus cher ne sera pas au détriment de la population, au contraire : ce sera nous enrichir en permettant à Hydro-Québec d’économiser et d’ensuite investir dans les programmes que les Québécois veulent avoir.Un pylône électrique au-dessus de la cime d'arbres.

Le Québec achemine beaucoup d’électricité aux États-Unis grâce aux nombreux barrages du Labrador.

Pour ce qui est de la vente d’électricité hors Québec, notamment dans le Nord-Est américain, Yvan Cliche souligne l’importance de l’électricité québécoise pour la décarbonation de tout le monde en insistant sur le rôle et sur les gains financiers que le Québec peut obtenir en poursuivant dans cette direction.

Il ne faut pas oublier que chaque kilowattheure aide nos voisins à décarboner. Un gaz à effet de serre ne regarde pas la provenance géographique, donc si notre électricité peut contribuer à décarboner, je ne vois pas pourquoi on s’en priverait.
Une citation deYvan Cliche, ancien délégué commercial d’Hydro-Québec et chercheur au CERIUM

Une lettre plutôt qu’une conférence de presse

Bien qu’il n’ait pas accordé d’entrevue lors de sa première journée en tant que nouveau PDG d’Hydro-Québec, Michael Sabia a envoyé une lettre à ses employés dans laquelle il cible cinq grandes priorités pour la société d’État, celles-ci rejoignant les priorités établies par les experts interrogés par Radio-Canada.

En plus de vouloir miser sur la sobriété en carbone et sur une meilleure consommation de l’électricité, M. Sabia souhaite établir des partenariats avec les communautés autochtones du Québec. Je crois sincèrement que travailler dans un esprit de partenariat constitue le meilleur chemin vers la réconciliation, a-t-il indiqué dans sa missive.

M. Sabia compte approfondir sa réflexion au cours des prochains mois afin de prioriser ce qui est important.

Avant ce rôle, Michael Sabia a été à la direction de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) de 2009 à 2020. Il était d’ailleurs présent lors de la phase de démarrage du projet du REM, officiellement mis en service lundi.

Subventions à l’industrie pétrolière Le Canada (un peu) moins fou

La Presse, 25 juillet 2023

PHILIPPE MERCURELA PRESSE

Subventionner l’industrie pétrolière et gazière est « la définition même de la folie », a déjà dit l’émissaire américain pour le climat John Kerry.

À ce chapitre, le Canada est le fou en chef du G20. Les chiffres varient selon les sources, mais le pays soutient son industrie des combustibles fossiles à coups de milliards chaque année (15 milliards de dollars canadiens annuellement, selon l’organisme Oil Change International).1

Le fédéral encourage ainsi, à même nos taxes et impôts, le plus important problème de notre époque. Et il fait preuve d’une incroyable contradiction. D’une main, Ottawa taxe (avec raison !) la pollution. De l’autre, il la subventionne. Ne cherchez pas la logique, il n’y en a pas.

La bonne nouvelle, c’est que le Canada est (un peu) moins fou depuis lundi. Le gouvernement fédéral vient en effet d’abolir les subventions directes à l’industrie jugées « inefficaces ».

Non, la mesure n’est pas parfaite. Et oui, elle reste assez limitée. Avant de répondre aux journalistes qui réclamaient avec insistance des chiffres sur les dollars qui seront économisés par Ottawa, les fonctionnaires fédéraux ont longuement tergiversé. Aucune subvention déjà accordée ne sera retirée, ont-ils répondu, et il s’agit de prévenir les dérives futures.

Mais à combien s’élèvent aujourd’hui les subventions jugées « inefficaces » selon le nouveau cadre ? Une source au cabinet du ministre de l’Environnement Steven Guilbeault a fini par avancer le chiffre de 1 milliard par année. Considérant l’ampleur des subventions versées par Ottawa, c’est peu.

On aimerait d’ailleurs voir le fédéral faire preuve de davantage de transparence sur l’ampleur de son soutien à l’industrie pétrolière et gazière et sur les impacts chiffrés des mesures qu’il annonce.

Il existe aussi un malaise à voir l’industrie pétrolière pouvoir continuer à toucher certaines subventions dites « efficaces ». Celles qui sont offertes à tous les secteurs industriels, par exemple, pourront continuer d’être utilisées par les producteurs d’or noir.

Les subventions à la capture et au stockage du carbone sont elles aussi jugées « efficaces »… même si ces technologies n’ont jamais démontré leur efficacité à grande échelle. C’est pour le moins paradoxal.

On comprend évidemment l’idée d’embarquer les grandes entreprises pétrolières dans la transition énergétique. L’expert Yvan Cliche a toutefois montré récemment que celles-ci délaissent cette transition, et ce, malgré les profits records engrangés en 20222.

Disons qu’il faut être optimiste pour penser que des subventions fédérales dites « efficaces » parviendront à faire pivoter ce gros navire.

Malgré ces bémols, il existe quelques raisons d’applaudir. La première est qu’en vertu de ses engagements internationaux, le Canada avait jusqu’en 2025 pour abolir les subventions « inefficaces » à l’industrie pétrolière. Or, il a devancé l’annonce de deux ans et devient ainsi le premier pays au monde à le faire. Dans un domaine où on a l’habitude de voir les élus se traîner les pieds, une telle proactivité est réjouissante.

Cela place le Canada dans une excellente position pour exiger de l’action de la part des autres pays. Ça s’appelle du leadership.

Sachant à quel point les questions énergétiques divisent le Canada et opposent les provinces productrices de pétrole aux autres, il faut aussi parler d’un certain courage politique de la part du gouvernement Trudeau.

L’autre raison d’être optimiste est qu’il faut prendre l’annonce de lundi dans l’ensemble du plan d’action d’Ottawa sur les subventions à l’industrie pétrolière.

Avant cela, le fédéral avait déjà aboli ou « rationnalisé » neuf mesures de soutien fiscal destinées à l’industrie pétrolière. L’an dernier, il avait aussi cessé son soutien aux initiatives internationales visant cette industrie.

Le gros morceau est quant à lui attendu l’an prochain. Il s’agit d’aller au-delà des subventions directes et de retirer toutes les aides publiques (comme les prêts ou garanties de prêt) destinées à l’industrie pétrolière. C’est là que le Canada se montre le plus généreux, notamment par l’entremise d’Exportation et développement Canada (EDC).

Il est encourageant de savoir qu’Ottawa travaille à cette troisième étape, même si on aimerait la voir se déployer plus rapidement.

Face à l’urgence climatique qui n’attend pas pour faire sentir ses effets, les réponses politiques n’apparaissent jamais assez rapides ni décisives. Au moins, le Canada a reconnu son problème de soutien à l’industrie pétrolière et travaille à la sevrer de nos deniers publics. Si on veut voir le verre à moitié plein, il s’agit d’une première étape encourageante.

1. Consultez le rapport Past Last Call : G20 Public Finance Institutions are still Bankrolling Fossil Fuels (en anglais)

2. Lisez la lettre d’opinion « Les grandes pétrolières délaissent la transition énergétique »

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