Lettre à Denis Monière

Revue Politique, janvier 1982

Depuis quelque temps, un sujet vient fréquemment alimenter les discussions et les conversations dans votre cours. Il s’agit de la question de l’intellectuel, de son rôle face à la structure sociale établie, et de son éventuelle implication sur la scène politique.

J’aimerais ici simplement exposer mon point de vue face à ce débat car, depuis ma jeune politisation, j’ai un intérêt pour tout ce qui concerne les intellectuels dans une société.

L’intellectuel possède une légitimité morale. Il se veut la conscience éclairée de la société qu’il analyse et, comme le mentionnait Sartre, il « témoigne de la société car il incarne et intériorise sa déchirure ». L’intellectuel arrive à démasquer les contradictions et tente d’intervenir le plus possible pour lier théorie et pratique. Il n’est pas soumis aux débats partisans et peut donc s’élever au-dessus des intérêts particuliers et à court terme.

Le politicien, pour sa part, tire une légitimité momentanée du peuple. Il est le représentant d’intérêts particuliers, mais prétend agir dans « l’intérêt général et universel ».

L’intellectuel n’a pas de pouvoir concret. Il peut et doit intervenir sur la place publique pour corriger des abus, mais cette intervention ne se fait pas sur le mode politique. Les conditions objectives dans lesquelles évolue l’intellectuel ne lui donnent pas une audience aussi large que celle du politicien et tendent à confiner les intellectuels à des cercles fermés et restreints.

Dès lors, l’intellectuel qui, pour une raison ou pour une autre, ressent fortement le besoin de faire avancer une idée, doit-il se lancer dans l’arène politique et perdre, de ce fait, son rôle de témoin conscient des espoirs de son peuple? La réponse est à notre avis positive.

L’intellectuel, qui sent un blocage ou une situation dangereuse pour l’avenir de la société, et qui est traversé par le besoin d’intervenir directement pour corriger de son mieux cette situation, ne doit pas s’interdire de faire son entrée dans l’arène électorale.

En effet, l’intellectuel, mieux que quiconque, pourra peser les forces en présence, juger objectivement des intérêts qui s’affrontent, prenant des distances face à ses engagements et tenter ensuite de promouvoir la cause qu’il juge la plus favorable pour l’avenir de la communauté.

Dans ce sens, nous soutenons qu’une présence plus prononcée des intellectuels pourrait élever le débat et la discussion politique et entraîner l’avancement de la société.

Bien sûr, l’intellectuel doit éviter l’idéalisme et apprendre à composer avec les règles de la politique (stratégies, tactiques etc.). Ce sont précisément ces règles qui font croire à l’ensemble des étudiants que la politique est le lieu de manigances et des tergiversations de coulisses, d’où le refus de l’engagement politique de l’intellectuel, perçu comme celui qui évite ces compromis malsains et qui se voue à l’intérêt général.

Cependant, l’idéalisme consiste à croire qu’on peur faire avancer un intérêt ou une idée sans passer par l’appareil politique. La politique, quoique que l’on en dise, est le moyen premier pour promouvoir une cause à laquelle on croit, le seul chemin, quoique long et sinueux, pour justifier devant l’électorat une idée qu’on juge primordiale pour le destin d’une population.

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