Politiciens : tous des pareils ?

La Presse, 11 novembre 2005
L’auteur est politologue.

Dans notre démocratie, on a les politiciens que l’on mérite.

La publication du rapport Gomery sur le scandale des commandites du gouvernement fédéral a réactivé un vieux sport populaire : celui consistant à insulter tous les politiciens et à les mettre tous dans le même panier…

Le jour même de la diffusion du rapport, de manière éminemment prévisible, les responsables des nouvelles télévisées de toutes les chaînes du pays ont envoyé leurs journalistes récolter le sentiment « de la rue ». On y a vu défiler des citoyens désabusés, profiter maladroitement de leurs 15 secondes de gloire pour déverser leur venin sur nos « vautours » de politiciens.

On a ainsi entendu de bons contribuables qualifier tous les politiciens de « bandits », d’« hypocrites », de » voleurs », de « menteurs ». Et les commentateurs de nous rappeler que les politiciens se classent en bas des vendeurs de voitures dans la faveur populaire. C’est dire…

Loin de moi la volonté de défendre à outrance les politiciens, que ce soit du fédéral, du provincial ou du monde municipal. Comme tous les passionnés de la chose publique, il m’arrive souvent de pester contre un politicien, d’hocher la tête, parfois avec dépit, suite à une action ou à une déclaration qui a toutes les apparences de la malhonnêteté, de l’excès de partisanerie, voire du mépris envers l’intelligence des citoyens.

Le rire est aussi au rendez-vous, par exemple face à la méconnaissance de certains élus de nos réalités quotidiennes. On l’a vu récemment avec Pierre Bourque, croyant le prix d’un billet de métro à 60 sous alors qu’il est presque de cinq fois supérieur, à 2,50 $. Pourtant, c’est ce même homme « de proximité », qui disait nous « connaître par coeur », ainsi que le soulignait son slogan électoral…

Mais que voulez-vous, dirait un célèbre personnage. Dans notre démocratie, on a les politiciens que l’on mérite. Notre groupe d’élus, bien nécessaire parce qu’il faut bien des gouvernements, ne forme pas une cohorte détachée de ce que nous sommes, un clan totalement déconnecté des travers des citoyens qu’ils tentent bravement de représenter.

Nous sommes tous des politiciens
D’une part, nos élus agissent ni plus ni moins de la même façon que tous ceux qui ont à gérer des ressources, à arbitrer des situations, à prendre des décisions, à se gagner des faveurs. Prenons un exemple proche de nombreux parents: les activités parascolaires pratiqués par leur progéniture.

Même au sein de ce microcosme de la société, on y voit souvent des alliances entre parents, des clans opposés, des faveurs injustifiées, du chuchotage dans le dos, des mesquineries. Bref, ce que l’on nommerait de la « petite » politique. Très exactement la même chose que l’on condamne chez nos politiciens.

L’employé qui courtise son patron, le comité de parents qui combat un directeur d’école, un organisme de la veuve et de l’orphelin qui démet un administrateur bénévole pour des raisons obscures: tout cela, c’est de la politique. Quand on essaie d’influencer quelqu’un à propos d’un enjeu, on fait de la politique. Nous faisons tous de la politique… Et nous sommes tous des politiciens, à divers degrés. Eh oui. Les politiciens font simplement en public ce que nous faisons nous-mêmes, à plus petite échelle.

D’autre part, notre propre cynisme envers la chose publique alimente ce que l’on reproche à nos politiciens. L’intérêt limité de nombre de citoyens envers les enjeux sociaux, justement sous le couvert que nos responsables sont corrompus, légitime faussement leur désintérêt, et contribue à l’appauvrissement du débat public. Mal informés, nous devenons ainsi plus vulnérables à l’image, à l’impression du moment, à la formule choc, séduisante mais vide de contenu.

Les politiciens et leur entourage le savent, qui doivent capter l’attention de plus en plus restreint de la population en réduisant des sujets complexes à des propos réducteurs. Comme les politiciens cherchent à plaire au plus grand nombre, pour assurer leur influence et leur réélection, la tentation de couper court, de simplifier et de faire appel aux émotions et non à la raison devient la norme.

Si nous étions davantage intéressés par les affaires publiques, les choses fonctionneraient certes autrement, avec des débats plus relevés. Notre propre cynisme nuit donc à la gouvernance publique et à nos propres intérêts.

Pour ma part, je soupçonne fortement les gens de ne pas être, dans le fond, aussi dégoûtés qu’ils le disent. Comment peut-on accepter sinon de payer autant de taxes et d’impôts sans se révolter sur un tel état appréhendé de gabegie ? Comment se fait-il que les personnes qui croient à un état de corruption permanent n’agissent pas activement pour changer les choses ? Après tout, c’est de leur argent qu’il s’agit…

Comme d’autres, j’ai plutôt tendance à penser que la majorité des politiciens sont des gens honnêtes, intègres. Ils consacrent des heures importantes à leurs fonctions, souvent au prix de nombreux sacrifices personnels, au premier chef leur propre réputation.

Derrière les montagnes d’ego et la grande soif de reconnaissance qu’il faut impérativement pour faire de la politique, il existe aussi chez nos élus une abnégation, un amour du public et du service public qu’il faut savoir reconnaître et prendre en considération. Surtout avant de leur crier à la tête qu’ils sont « tous pareils »…

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