Vivre la Révolution tunisienne

www.tolerance.ca, www.kapitalis.tn, 11 décembre 2011

Le samedi 14 janvier 2012, la Tunisie fête la première année de sa Révolution : c’est le jour du départ du dictateur Zine El Abidine Ben Ali vers l’Arabie saoudite, suite à une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes dans le pays, et notamment au centre ville de Tunis, rue Bourguiba.

Étant résident depuis trois ans en Tunisie à l’époque et présent sur place avec ma famille durant toute la période révolutionnaire, j’ai eu à répondre auprès de mes proches et amis à des questions sur le déroulement de cet événement historique.

Une Révolution, comment cela se passe-t-il ?

En fait, les éléments les plus importants se mettent en place avant !

Dans le cas de la Tunisie, quelques signes avant-coureurs sont rassemblés et il ne faut ensuite qu’un élément déclencheur pour produire le coup de tonnerre fatal : c’est l’immolation du jeune Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010, dans un village perdu et oublié du pays, suite à une humiliation qu’il a subie de la part de la police locale.

Son immolation est à l’image de la flambée révolutionnaire qui s’en est suivie : subite et rapide, comme un feu qui se consume en peu de temps.

Et le profil de ce jeune (démuni, sans instruction, gagnant au jour le jour sa pitance) est aussi représentative des événements qui ont suivi : la Révolution tunisienne a été spontanée, elle appartient au peuple (et non seulement à un groupe, comme les intellectuels) et, plus généralement, elle est refus, ras-le-bol, de l’humiliation.

Les dysfonctionnements de la Tunisie
Qu’est-ce qui ne fonctionne pas en Tunisie en ce début 2011, pays pourtant visité par des millions de touristes avides de soleil et de plages ?

Ce qui me surprend à mon arrivée fin 2007, c’est la stagnation du pays.

Il m’apparait clair que les dirigeants, Ben Ali et ses principaux conseillers, tous fort âgés, devenus incapables de toute réforme, se satisfont d’une stabilité jugée plus importante que tout autre enjeu.

Un fossé apparait manifeste, entre des dirigeants vieillissants et repus, et des jeunes, formant la majorité, ne se reconnaissant pas dans ce régime ossifié, d’autant qu’ils disposent de moins en moins de possibilités de se faire une vie décente.

La première fracture est donc économique. Il existe un contraste saisissant entre le discours répété jusqu’à plus soif du pouvoir en place sur la bonne performance de la Tunisie sur le plan socio-économique et la réalité observée sur le terrain.

Car à Tunis, mais aussi dans les régions, la pauvreté est visible et est ignorée des leaders en place.

Une deuxième fracture s’observe sur le plan idéologique, celui des valeurs : plus personne, ou presque, ne croit le discours du pouvoir et plusieurs trouvent excessive et étouffante la chape de plomb pesant sur le pays.

Frappante est la schizophrénie entre l’adhésion proclamée, haut et fort par le régime aux valeurs de progrès et de liberté, aux droits de l’Homme, et son extrême sensibilité, voire sa hargne, contre toute critique, même minime, sur son bilan, passé ou présent.

Cette absence de liberté, de droits réels du citoyen, rend l’atmosphère irrespirable, d’autant que les frasques et l’enrichissement de membres du clan Ben Ali et Trabelsi (la femme du président) alimentent des rumeurs nauséabondes et un dégoût de plus en plus ressenti.

Ces sentiments seront accentués lorsque les inféodés au régime en place décident de lancer une campagne pour que Ben Ali se représente encore aux prochaines élections présidentielles, au mépris des règles constitutionnelles du pays. C’est une manoeuvre de trop.

Le déroulement de la Révolution tunisienne
Quand on vit sur place pareil événement, tout apparait aller très vite.

Certes, on constate bien que, suite au geste dramatique de Bouazizi, les manifestations spontanées dans divers villes du pays inquiètent lé pouvoir. On sent bien aussi que celui-ci est partagé entre le désir de lâcher de la pression, pour calmer les ardeurs, et la tentation répressive, qui lui est naturelle.

Mais une majorité doute que ces manifestations puissent aboutir à quoi que ce soit tellement est omnipuissant l’appareil sécuritaire, notamment une police en surnombre misant au surplus sur des milliers d’indicateurs.

Or cette fois la violence du pouvoir, car il y a des morts, surtout des jeunes lâchement assassinés par la police, s’avère peu payante. Elle alimente au contraire, notamment grâce à la diffusion de messages et de vidéos sur Facebook, la hargne des manifestants, apparemment décidés à en découdre.

Devant cette résistance populaire qui perdure, Ben Ali essaie la carte de la conciliation, cédant de plus en plus sur des pans importants de son pouvoir absolu : fin de la présidence à vie, promesse de liberté de presse, hausse des subventions aux biens de première nécessité, entre autres.

Mais le mal est fait : le peuple ne croit plus Ben Ali, trop habitué à ses subterfuges et à ses mensonges.

Le rôle de l’armée tunisienne
Malgré cette forte montée de la tension, elle n’est pas encore assez forte pour faire aboutir la rupture finale. Il faudra l’aide d’éléments conjoncturels clés, mais que personne ne peut prévoir.

Le rôle de l’armée par exemple. Celle-ci, républicaine, donc relativement indépendante du pouvoir en place contrairement à la norme dans d’autres dictatures, refuse de céder au jusqu’au-boutisme pour soutenir à tout prix le pouvoir en place, en clair de tirer sur les manifestants.

Protégé par une police déjà déconsidérée, mais non par l’armée, le régime voit une brèche, fatale, se créer.

Cette brèche entraine, en ce vendredi 14 janvier 2011, en fin d’après-midi, le départ, inattendu et précipité, du tyran, fuyant en avion vers l’étranger, sous le cri unanime des manifestants qui lui disent à l’unisson : « Dégage ».

Du coup, l’Histoire prend sa plume et, à partir de là, on sait que chaque événement qui suit peut faire basculer le destin du pays dans un sens ou dans l’autre.

L’instabilité de la Révolution tunisienne
Ainsi, en ce 14 janvier, trois personnages apparaissent à la télévision et affirment assumer les rênes du pouvoir. Preuve que la situation est mouvante, un sort très différent attend ces trois hommes : un deviendra président intérimaire, un autre, le Premier ministre, sera rapidement chassé du pouvoir par la rue et un autre sera emprisonné.

C’est donc l’incertitude. Si le peuple tunisien célèbre le départ du dictateur, il ne peut le faire qu’un soir durant.

Car dès le lendemain, le 15 janvier, des coups de feu sont entendus un peu partout, surtout la nuit venue. Les chars de l’armée, autrefois invisibles, se mettent à sillonner les rues du pays, y compris dans la capitale.

S’en suivent de longues semaines de stress, marquées de couvre-feux, peu à peu allégés, de pénuries subites (pain, eau, essence), de rumeurs, certaines vraies, d’autres totalement loufoques.

Symbole fort de la Révolution : la photo, omniprésente du dictateur dans tous les endroits publics, est arrachée. Et on assiste, nulle surprise, au saccage des résidences des personnalités liées au régime, surtout des familles Ben Ali et Trabelsi : leurs maisons mutilées et pillées deviennent rapidement un lieu de pèlerinage prisé.

Une pointe d’anxiété est atteinte lorsqu’un prêtre étranger est assassiné : tous craignent un meurtre motivé par la religion. Or, peu de temps après, la police met la main sur le criminel et l’affaire ne serait qu’une triste histoire d’argent. On respire.

Les étrangers, quant à eux, surtout ceux travaillant pour des firmes étrangères, en majorité françaises, le personnel d’ambassade, prennent d’assaut les aéroports et quittent en masse dans l’espoir de revenir lors de jours plus heureux.

Une fuite mal organisée, qui met à mal la diplomatie française particulièrement, et au premier chef son ambassadeur, qui sera rappelé et muté à d’autres fonctions. La diplomatie française, principale alliée extérieure de Ben Ali, aura eu tout faux du début à la fin des événements en Tunisie, et ceci expliquera son activisme en Libye.

Les citoyens tunisiens obligés de se prendre en mains pendant ce temps, les citoyens-car l’armée, qui est débordée, le lui dit, sont laissés à eux-mêmes. Dans tous les quartiers, les citoyens s’organisent et forment des groupes d’auto-défense.

Avec des moyens de fortune (pierres, branches d’arbres), ils ferment l’accès à leur quartier, quand tombe le couvre-feu.

Des mesures d’autoprotection qui sont justifiées : car dans tout le pays, des prisonniers s’évadent, et aucun mystère n’est fait que quelques caciques armés encore fidèles à Ben Ali ont décidé de faire la politique de la terre brûlée et d’instaurer un maximum de désordre.

Fait à noter : les services publics (eau, électricité) continuent de fonctionner, ce qui, malgré le désordre ambiant, donne une certaine confiance dans l’avenir et montre que la Tunisie dispose d’une base saine pour recommencer à neuf.

Tout de même, le jour, quand tout est plus calme, les visages sont longs, inquiets. On se prépare pour le soir, car les nuits sont écourtées par des séances de surveillance du quartier et par le bruit quasi incessant des coups de feu et des hélicoptères de l’armée.

Ces scènes irréelles, dignes de films hollywoodiens ou de documentaires normalement regardés confortablement dans son salon, resteront pour nous inoubliables. Cette fois, se dit-on, ce n’est pas du cinéma, mais de vraies balles que nous entendons tout près de nos résidences, de vrais ennemis que l’armée pourchasse. Et on ne sait plus très bien qui dirige le pays.

La parole se libère en Tunisie
Côté public, petit à petit, les médias, autrefois complètement soumis au régime, reprennent timidement leur parution.

L’expression « Révolution du jasmin », du nom de la fleur emblématique de la Tunisie, est avancée pour nommer le changement survenu dans le pays. (Ce qui nous touche particulièrement, moi et ma famille, car nous habitons au 1, rue du Jasmin dans une banlieue de Tunis ).

À mesure que le temps passe, la plume se libère en effet et, de la retenue, on passe à l’expression de la grogne contre Ben Ali et sa clique. Chaque jour, on dévoile leurs méfaits et tous constatent combien le régime n’était plus qu’un carton de pâte, totalement tourné vers ses intérêts pécuniaires et sa simple survie.

Dans les cafés, la politique remplace le foot, une passion nationale, comme sujet de discussion numéro un.

Si on note ensuite, après quelques semaines, un certain retour au calme, des manifestations régulières contre le gouvernement provisoire mis en place, et des grèves spontanées (notamment celle des éboueurs, à Tunis, avec les désagréments que l’on devine), nous rappellent à quel point la Tunisie a changé.

Ces désordres nouveaux font surgir chez les Tunisiens une prise de conscience. Si l’ordre ancien a disparu, le plus dur reste à faire : créer un pays neuf, faire évoluer les mentalités, amener la démocratie, relancer l’économie, notamment le tourisme, sans surprise mis à mal par l’incertitude politique.

Avec les élections constituantes réussies du 23 octobre 2011, il est paradoxal de constater que cette tâche historique incombe, en partie, et pour le moment, aux islamistes : ils n’ont pas joué un rôle clé dans la Révolution, et l’économie, la priorité du pays, n’a jamais été leur principal atout.

Mais laissons-leur le temps de faire leurs preuves. Car après tout, les islamistes ont aussi été cruellement privés sous Ben Ali de ce qui faisait gravement défaut à ce pays : la dignité, la liberté.

Je dédie ce texte à ma femme Naïma qui, tout au cours de la Révolution tunisienne, a démontré beaucoup d’aplomb et de courage, et à nos filles Nora et Myriam.

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