L’autocensure est le pire ennemi de la perestroïka

Le Devoir, le 2 novembre 1987

Le véritable obstacle au succès de la perestroïka (restructuration) en Union soviétique ne vient pas tant de la résistance de vieux bureaucrates, mais de la peur psychologique que ressent une population encore craintive de voir cette expérience rabrouée du jour au lendemain par les autorités.

L’autocensure est la pire ennemie de la perestroïka, estime M. Melor Stourova, journaliste au Izvestia, et invité d’une table-ronde organisée vendredi par la Société culturelle Québec-URSS. La population soviétique adopte la même St-Thomas qui disait ne pas croire en une chose avant de l’avoir vue. Nombreux, dès lors, sont ceux qui n’entreprennent rien de peur d’être condamnés et censurés plus tard par le Parti, précise-t-il.

Présent au panel, le ministre de la Santé de la république de Russie, M. Léon Patapov, insiste pour sa part sur l’ampleur des bouleversements initiés par le secrétaire général du PC soviétique, M. Mikhaïl Gorbatchev. La glasnost (ouverture) et la perestroïka s’inscrivent dans une volonté de renouveau révolutionnaire sans précédent depuis l’avènement de la révolution d’Octobre. Tous les secteurs de la vie sociale sont touchés afin d’améliorer la qualité de vie en URSS et empêcher que ne s’effondrement les gains acquis depuis la venue du socialisme. Sans ouverture démocratique, dit-il, ces changements ne pourront survenir.

M. Stourova reconnaît que des erreurs, voir des crimes, ont été commis dans le passé. « Auparavant, il y avait des thèmes où la critique n’était nullement permise, par exemple en politique étrangère. Aujourd’hui, avec la glasnost, le gouvernement permet, et même favorise ces critiques. Il y a une atmosphère plus que jamais propice à la liberté d’expression et à la formation de revues indépendantes, mais la crainte d’agir paralyse encore des milieux intellectuels », déplore-t-il.

Depuis quelques mois des éditeurs indépendants tentent de faire leur percée. C’est le cas de la revue Glasnost qui éprouve cependant de la difficulté à obtenir une autorisation officielle et dont les dirigeants ont été récemment harcelés par la police.

Dans le domaine du cinéma, M. Stourova présente le film Repentir comme une des plus grandes œuvres de l’histoire du cinéma soviétique. « Ce film fait une lecture objective des crimes qui furent commis dans notre pays au cours de la dictature stalinienne », dit-il.

Pas question toutefois selon MM. Stourova et Patapov de remettre en cause le système socialiste. La glasnost et la perestroïka favorisent l’avancement du socialisme et de la justice sociale. La création d’entreprises individuelles, notamment dans le secteur des services (restauration, taxis) leur apparaît comme un pas en avant dans la modernisation de l’Union soviétique. « Même si les gouvernements occidentaux usent de la planification, ils ne sont pas pour autant taxés de socialistes. C’est la même chose pour nous. Certes, des firmes familiales sont créées dans certaines industries, mais nous ne voulons pas, malgré cela, instaurer le capitalisme dans notre pays », dit M. Stourova.

De plus l’URSS ne s’occidentalise pas. « Ceux qui nous comparent à l’Occident se trompent, fait-il remarquer. Le changement, c’est que nous reconnaissons nos erreurs et changeons notre regard sur différents aspects de la vie sociale. » Il cite en exemple les agriculteurs qui vendent leurs marchandises librement, hors du contrôle de l’État. Auparavant considérés comme des spéculateurs, ils sont maintenant perçus comme des rouages de la vie économique.

Autre élément de réforme : la bureaucratie. Omniprésente, elle pêche souvent par inefficacité, soutient M. Patapov. De nombreux contrats de commerce extérieur ont déjà été perdus en raison de négociations traînant en longueur, décourageant ainsi maints partenaires commerciaux. La signature de contrats en coparticipation constitue une démarche encourageante, car elle permettra l’accès plus rapide à des techniques modernes, ajoute-t-il. Depuis plusieurs années, l’Union soviétique voit se creuser l’écart qui la sépare de l’Occident au plan technologique.

Interrogé sur la vision qu’on les Soviétiques de la politique étrangère canadienne, M. Patapov vante le « réalisme » et la « sobriété » du Canada. « Contrairement à votre voisin du Sud, votre pays n’analyse pas tous les conflits à la lumière des rapports Est-Ouest. Dans notre esprit, la différence entre le Canada et les États-Unis est bien nette », dit-il. « Cependant, avec l’accord de libre-échange, vous allez vers une plus grande intégration », conclut le ministre.

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