Globalement, le régime soviétique jouit de l’appui de la population, dit un expert

Le Continuum, 9 avril 1984

M. Luc Duhamel est professeur de sciences politiques à l’Université de Montréal depuis 1976. Il est l’auteur du livre « Les Soviétiques et les voies de la révolution en Europe occidentale » et prochainement il publiera un « Manuel sur le système politique de l’URSS ».

« Le régime soviétique se caractérise par sa stabilité. Rien ne nous fait croire qu’il existe un mouvement de masse pour abattre le régime. Globalement, le régime soviétique jouit de l’appui de la population ».

Non, il ne s’agit pas de propagande pro-soviétique. Ces propos sont ceux de M. Luc Duhamel, professeur de sciences politiques à l’Université de Montréal, spécialiste en soviétologie.

Pour le commun des mortels en Occident, l’URSS n’est ni plus ni moins qu’un pays totalitaire, anti-démocratique et qui maintient une population dans un système qui nie toute initiative personnelle. Pour M. Duhamel, une telle vision des choses est erronée et exige des nuances.

« Ce que veulent les citoyens soviétiques, c’est des solutions à leurs problèmes quotidiens (le déneigement des routes, la qualité de l’enseignement, etc.). Certes, ils ne peuvent critiquer le Parti. Mais, tout comme en Occident, les Soviétiques se préoccupent avant tout de pain et de beurre. Les Questions plus abstraites (tel le pluralisme politique), ce sont les intellectuels qui en discutent).

« Ce qu’il faut comprendre, poursuit M. Duhamel, c’est que depuis la Révolution de 1917, les gens ont connu une augmentation de leur niveau de vie. Par rapport à leurs grands-parents, les actuels citoyens soviétiques sont bien mieux nantis. Bien sûr, en comparaison du train de vie occidental, l’URSS a du rattrapage à effectuer. Mais la majorité des citoyens ne connaissent pas le niveau de vie en Occident et ils ont plutôt tendance à faire des comparaisons avec ce qu’ont vécu leurs parents et grands-parents. Et, à ce niveau, ils constatent une amélioration ».

À ce titre, la place des minorités ethniques est cruciale dans le fonctionnement du système soviétique. L’URSS constitue une mosaïque de minorités (par exemple, 18% de la population soviétique, soit 47 millions d’individus, est d’obédience musulmane). Et nombre d’observateurs ont dit de ces communautés ethniques qu’elles étaient littéralement « prisonnières » de la domination russe.

Encore une fois, M. Duhamel s’inscrit en faux contre les croyances qui tendraient à nous faire croire que les importantes minorités d’URSS peuvent à terme faire éclater le régime.

« Ce sont probablement les minorités ethniques d’Asie centrale qui soutiennent le plus fermement le régime soviétique. Depuis 1917, ces minorités sont passées du Moyen-Âge à l’ère moderne, tant au plan social (la place des femmes, par exemple), qu’au plan culturel et économique. En outre, lorsqu’elles comparent avec d’autres communautés d’autres pays, les minorités d’Asie centrale ne sont pas poussées à être très revendicatives ».

Mais est-ce que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes en URSS? Bien sûr que non. L’URSS est avant tout un régime coercitif, mais qui jouit d’un relatif consentement populaire. Pour apaiser d’éventuels mécontentements généralisés, le régime dispose de puissants appareils idéologiques.

Primo, la société « civile » se charge elle-même d’identifier les éventuels opposants (le professeur qui en dénonce un autre, par exemple). Secundo, lors de périodes « troubles », le régime a la possibilité de détourner « l’agressivité » du peuple en lui offrant plus d’émissions télévisées populaires, de la vodka à bon marché, du sport… en fait tous les biens de consommation tels qu’on les connaît en Occident.

Et enfin, l’existence d’un marché noir, toléré par les dirigeants, est un puissant facteur de récupération : la corruption, en plus de jouer un rôle dans la distribution des richesses, permet d’intégrer dans le système de larges segments de la population. Quant aux dissidents, en majorité des intellectuels, l’objectif est de les isoler, par exemple en les envoyant en exil dans une autre région, à l’extérieur de Moscou.

L’exemple du dissident Andreï Sakharov en exil à Gorki est révélateur à ce niveau. D’ailleurs, raconte M. Duhamel, les intellectuels soviétiques et surtout les universitaires, sont, à l’inverse de ce qu’on pourrait penser, les « bastions » du conservatisme social. Ils jouissent, surtout depuis l’ère Brejnev, de nombreux contrats pour divers travaux en criminologie, en psychologie, etc. Il y a donc une certaine complaisance des intellectuels vis-à-vis l’idéologie officielle, quoiqu’une bonne partie d’entre eux souhaite que la lumière soit faite sur le stalinisme.

Que peut-on attendre de l’évolution interne de l’Union soviétique dans le futur ? « La nouvelle génération de dirigeants (les apparatchiks) a été moins marquée par la Seconde Guerre mondiale, elle est aussi plus instruite, plus nuancée, et plus ouverte à la société de consommation. À terme, on peut envisager une certaine décentralisation de l’économie ». Et le rôle de l’armée : « L’armée est un groupe de pression très influent, mais rien ne nous prouve à l’heure actuelle que c’est elle qui dirige le pays et qui le dirigera à l’avenir », conclut M. Duhamel.

Comme on peut le constater, une connaissance véritable de la société soviétique ne résiste pas à une analyse superficielle au sein de laquelle se complaisent nos préjugés. Pour comprendre en profondeur la société soviétique, il faut écarter les discours simplificateurs et faire appel à notre souci d’objectivité et… de complicité.

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