Des clés pour comprendre le 11 septembre

www.tolerance.ca, septembre 2006
Politologue, Yvan Cliche est l’auteur d’un mémoire sur l’intégrisme islamique, déposé à l’Université de Montréal.

Quand Mohammed Atta, considéré comme le cerveau logistique des attentats du 11septembre 2001, pilote le premier avion à s’abattre sur le World Trade Center à New York, il ne se doute certainement pas que son cheminent personnel allait fournir des clés précieuses pour comprendre ces tragiques événements.

L’analyse du passé de ces adeptes d’une lecture littérale de la religion musulmane amenait les spécialistes à tracer d’eux un parcours assez homogène: des hommes, en f01te majorité jeunes, mais provenant de milieux démunis, et dépourvus de tout espoir de se faire une place enviable au sein de leur société.

L’idéal de pureté
Tout comme les présumés terroristes de Londres et de Toronto, Mohamed Atta cadre mal dans cette catégorisation. Égyptien, provenant d’une famille à l’aise, Atta dispose des ressources nécessaires pour acquérir une éducation à l’étranger, ce qui constitue un luxe dans ce pays pauvre. En plus de l’arabe, sa langue maternelle, il parle anglais, ce qui est commun au sein de l’élite égyptienne, mais il parvient à apprendre l’allemand pour commencer un diplôme à Hambourg.

Atta n’est donc pas du tout un homme dépourvu de ressources et d’avenir. Or, au lieu d’un destin enviable, il choisit de manière délibérée de confier sa vie à une cause supposément plus grande, dont l’issue ultime est sa propre mort. Et celle de milliers d’innocents.

Que s’est-il donc passé ? Selon le New York Times du 4 octobre 2001, Mohammed Atta aurait laissé une missive peu avant les attentats, dans laquelle il y décrit le type de cérémonie funéraire souhaité pour sa mort programmée. Croyant manifestement que son corps serait retrouvé, ilinsiste pour être enterré aux côtés de « bons musulmans », pour que la personne chargée d’embaumer son corps porte des gants et ne touche pas ses parties génitales.

Cette recherche de la pureté, de retour à un code de valeurs issu de l’islam originel, à ce moment historique heureux du 7e siècle de la naissance de cette religion, est un thème récurrent de l’idéologie islamiste. Al Qaida, et les Talibans en Afghanistan, ont été les po1te-flambeaux récents les plus connus de cette conception particulièrement radicale.

Pourquoi l’existence en monde arabe et musulman d’une telle idéologie ? Parce que les Arabes et les musulmans, longtemps convaincus de former la meilleure civilisation, car porteurs de la dernière religion révélée, sont maintenant subjugués par l’Occident, devenu nettement supérieur sur les plans militaire et technologique. Un Occident qui, par son rayonnement à outrance, « impose » en accéléré de nouvelles conceptions du monde exogènes à une civilisation islamique encore très attachée à son identité religieuse.

Il en découle chez nombre de musulmans un sentiment de perte d’identité, de sens, un désarroi face à un monde moderne qui secoue grandement leurs repères traditionnels. Les Arabes et les musulmans doivent assumer, contrairement à nous occidentaux, une dualité culturelle, où des valeurs occidentales heurtent de front des valeurs musulmanes fort différentes sur nombre de sujets sensibles, dont la famille, le rôle de la femme, la morale sexuelle, etc.

Cette « schizophrénie culturelle » est d’autant plus difficile à soutenir qu’elle s’alimente des nombreux échecs à la fois économiques et militaires des sociétés arabes et musulmanes, notamment face à Israël et à l’humiliation subie par les Palestiniens et les Irakiens. Des malheurs, amplement relayés par les chaînes de télévision du Golfe persique, que les populations arabes expliquent en partie par l’emprise des Juifs sur la superpuissance américaine. Des Juifs qui étaient autrefois une simple minorité en terre musulmane.

Ce malaise identitaire existe autant chez les peuples de la région que chez les citoyens natifs des pays occidentaux dont les parents sont issus de l’immigration et qui sont partagés entre deux cultures, l’une traditionnelle, l’autre occidentale. Cela explique la présence de terroristes au sein des communautés musulmanes de première ou de deuxième génération.

Pour certains musulmans, très minoritaires il est vrai, ce « mal-être » trouve un exutoire dans la
« résistance » offerte par le mouvement islamiste et à travers l’esprit de groupe qui règne parmi les militants, unis dans une conception étroite de leur religion. Un passage glissement d’autant plus facile pour eux que l’islam fournit, notamment à travers le concept de djihad (guerre sainte), un justificatif offensif idoine. Là, l’ennemi est bien identifié : les États-Unis, leurs alliés sionistes et les dirigeants arabes qui leur sont soumis. Le combat est clair : la civilisation musulmane doit retrouver sa place d’antan, et elle y arrivera si les musulmans se replient sur les enseignements premiers de l’islam qui ont fait leur gloire et en combattant ceux qui l’en empêchent.

C’est probablement dans ce bricolage intellectuel qu’est tombé Mohammed Atta. Frustré de voir son dar al islam (maison de l’islam) asservi par les États-Unis, perçus comme les complices actifs de la souffrance arabe-musulmane, il a voulu faire exploser cet intenable ressentiment par une action aussi violente qu’extrême.

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