La revanche du Québécois de souche ?

www.tolerance.ca, avril 2007
M.Sc., Science politique, U de M. MBA, Université Concordia.

Depuis les résultats spectaculaires de l’ADQ aux élections du 26 mars 2007, les commentateurs ont parlé de la revanche de la banlieue, de la classe moyenne, de la couronne 450, et aussi de celle du Québécois de souche enfin debout face aux Montréalais, ces initiateurs de l’accommodement raisonnable qui s’écraseraient devant des immigrants par trop revendicateurs.

On ne se gênerait même plus d’affirmer son désir de vivre entre gens de « race blanche », comme semble le faire le père du nouveau député de Marguerite-D’Youville (cité dans La Presse, 7 avril, Cahier Plus, p.3). Celui-ci déclare avoir choisi l’« homogénéité » de la banlieue face à une île de Montréal peuplée de plus en plus d’ « étrangers » aux valeurs probablement vues par lui, comme bien d’autres, comme trop dissonantes.

Loin de moi, qui ai passé mon enfance en banlieue (et où y vit encore presque toute ma famille) de tomber dans un faux clivage qui séparerait les Montréalais « ouverts d’esprit et porteurs de modernité » des banlieusards « passéistes et revanchards ». La réalité est bien sûr plus complexe.

Ma famille, pourtant de souche et banlieusarde, a accueilli à bras ouverts mon épouse d’origine étrangère, avec sa langue et sa religion différentes : je continue de croire que cette ouverture franche et sans arrière-pensée est une caractéristique centrale de la culture québécoise et nous distingue d’autres peuples moins tolérants. De cela, j’en suis fier.

Parlant d’immigration, je voudrais toutefois rappeler une vérité bien simple mais bonne à redire : si nous accueillons des immigrants, c’est que nous avons besoin d’eux. Là-dessus, soyons clairs : arrêtons de nous targuer d’une tolérance qui est aussi de l’utilitarisme bien senti. Et rappelons aussi que nous choisissons nos immigrants, par un système essentiellement méritoire, où ceux-ci sont évalués selon leurs compétences générales. Cette approche méritocratique soulève d’ailleurs l’indignation de nombreux milieux en Europe par son caractère élitiste. C’est pourquoi les immigrants que nous sélectionnons ont souvent une éducation universitaire.

Cela dit, les Montréalais peuvent aussi adresser quelques reproches aux banlieusards. Un premier reproche est cette peur, irrationnelle, de fonder une famille et de vivre ici, sur l’île de Montréal. Aussitôt bébé arrivé, vite, c’est la fuite vers la banlieue (et pas seulement pour les prix moindres de l’immobilier) : la mono-ethnicité est vue par plusieurs comme plus propice à l’éducation de leurs enfants. Pour ma part, j’ai réalisé l’inverse. Je suis sorti d’un milieu plutôt« homogène>) pour venir fonder famille dans le quartier Côte-des-Neiges-Notre-Dâme-de-Grâce, berceau de l’immigration. C’est un des meilleurs choix que j’ai fait dans ma vie.

À la garderie, à l’école, au parc, nos deux filles et leurs amis entendent parler, sans faire dans l’épate, au moins huit langues (français, anglais, italien, espagnol, coréen, chinois, russe, ourdou et j’en passe). Elles fréquentent des enfants d’immigrants et ont une ouverture sur le monde comme jamais je n’ai eu à cet âge…et comme ne pourront l’avoir les enfants banlieusards, encore baignés complètement dans la culture « de souche », comme le souhaitent ouvertement des parents. (Et ce même si, à la maison, ces mêmes parents, fort soucieux de l’avenir de leurs enfants, leur louent l’importance des langues et de l’ouverture aux autres. Nous ne sommes pas à une contradiction près…).

Pendant ce temps, à Montréal, le fait que ce monde soit pluriel (bien plus que l’on ne pense) est une réalité déjà acquise pour les enfants de mon qua1tier. Ceux-ci, bilingues, voire trilingues à un jeune âge, font peu de cas des origines ethniques de leurs pairs : pour eux, ce sont des amis, point à la ligne. Je suis convaincu qu’ils grandiront avec cette indifférence « bienveillante » face aux différences culturelles qui les entourent (mais sans en même temps tout accepter). C’est véritablement un Québec nouveau qui se forme.

Un autre reproche des Montréalais envers les banlieusards : alors que certains dans les banlieues, peu ouverts aux accommodements, disent ainsi vouloir protéger la culture québécoise auprès d’immigrants qu’ils ne fréquentent pas du tout, ils se comportent souvent à Montréal comme des…immigrants.

Qu’est-ce que j’entends par là ? Trop souvent, des non Montréalais arrivent sur l’île comme s’ils n’étaient plus au Québec, et que le français n’y avait pas droit de cité. Dès qu’ils voient un teint basané ou entendent un accent qui n’est pas le leur, ils s’adressent aux personnes …en anglais, alors que, parfois, ces mêmes immigrants n’y entendent rien à la langue de Shakespeare, et sont venus au Québec justement pour vivre en français. J’ai trop vu cela des dizaines de fois et trop entendu des immigrants se plaindre de cette réalité pour ne pas la souligner.

Devant cet état de fait d’un Québec de plus en plus multiculturel, nous avons le choix : ou bien nous nous figeons, vivons entre nous, Québécois de souche, à l’écart des autres et affichons « à la dure » nos valeurs ; ou bien nous tentons de faire évoluer notre culture, en en créant une nouvelle, toujours francophone, mais différente, en lien étroit avec l’ancienne mais ouverte et évolutive, faisant place aux immigrants, venus ici se refaire une vie dans la dignité et le respect. Pour ma part, j’ai choisi résolument la deuxième voie. Je garde confiance que les « résidents du 450 », et leur progéniture, veulent, réflexion faite, participer à cette formidable aventure.

N.D.L.R. Le chiffre 450 désigne le code régional téléphonique des banlieues entourant Montréal.

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