Ramadan, pause spirituelle des musulmans

La Presse, 13 novembre 2001
L’auteur, politologue de formation et spécialiste en affaires internationales, a vécu et voyagé dans plusieurs pays arabes. Il a passé une partie du Ramadan 2000 au Maroc.

LE 16 OU LE 17 novembre 2001 (selon les caprices du calendrier lunaire), à l’aube, quand on pourra « distinguer un fil blanc d’un fil noir » (Coran, verset II, 187) débutera le Ramadan, 9e mois du calendrier musulman de l’année 1422 de l’hégire.

Autant à Riyadh et à Casablanca que dans les lointaines contrées de l’Indonésie, en passant par les capitales occidentales abritant des membres de l’oumma (communauté des croyants musulmans), il sera formellement interdit, tant que paraîtra la lumière du jour, de boire, de manger, de fumer ou d’avoir toutes relations sexuelles. « Telles sont les Lois de Dieu ; ne les transgressez pas », révèle le Prophète Mohammed aux croyants, dans l’un des rares versets consacrés aux prescriptions à observer durant cette période singulière de l’année en terre d’islam.

Chaque soir, lorsque retentira l’appel à la prière du Maghreb, signalant le coucher du soleil, les pratiquants rompront le Jeune, souvent en avalant quelques dattes et du lait, mets préféré du Prophète et qui procure, disent les initiés, un sursaut immédiat d’énergie.

Seuls les personnes malades, les femmes enceintes, les enfants de moins de 12 ans et les voyageurs en sont exemptés, mais l’Islam, précautionneux à cet égard, prévoit explicitement que les jours manqués devront être rattrapés, une fois l’empêchement éclipsé.

Priver le corps pour raffermir l’esprit
Le Ramadan constitue l’un des cinq piliers de l’islam, obligations constitutives de la foi islamique. La première entre toutes est la profession de foi en un Dieu unique, la chahada (« Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohammed est son Prophète »). Les autres obligations sont la prière (salat) cinq fois par jour, l’aumône (zakat) au profit des plus démunis et le pèlerinage (hajj) à La Mecque, une fois dans sa vie, si la santé et la fortune le permettent.

Le caractère sacré du ramadan vient du fait que ce fut durant cette période qu’ont été transmis à Mohammed les premiers versets du Coran, livre saint des musulmans.

Moment unique, le Ramadan mêle à la fois le sens du sacrifice et celui de la fête, dans une alternance de privation journalière et de festin nocturne qui s’étend sur 30 jours, culminant par la « petite fête » de l’AId El Fitr, indiquant la fin du Ramadan. Fête la plus importante de l’islam, elle est un peu l’équivalent de notre Noël, où les proches se rassemblent pour partager un repas généreux, composé notamment de sucreries et animé par la remise de cadeaux.

La vie publique en est profondément bouleversée : les heures de bureau sont réduites, plusieurs commerces ferment boutique, les gros projets sont, suspendus. La nuit, normalement calme, devient plus agitée, les citoyens profitant d’une longue promenade familiale après le premier repas du soir.

Le jeûne (saoum) vise plusieurs fins. Il permet aux croyants de se rappeler la souffrance des pauvres et ainsi de mieux partager leur fortune. En purifiant le corps et l’esprit, il doit inciter à une plus grande ferveur spirituelle et à une meilleure assimilation de la parole divine.

Malgré son caractère contraignant, on peut avancer que ce mois reste, en raison de la convivialité qu’il fait naître, la période de l’année la plus appréciée de la majorité. Certes, ce n’est guère la période propice aux gens d’affaires locaux ou étrangers, à qui on recommande de mettre entre parenthèses toute transaction d’envergure. « C’est Ramadan, vous comprenez, se fera-t-on souvent répondre par un interlocuteur peu empressé, qui sous-tend par là l’impossibilité à faire quelque zèle que ce soit quand on est astreint au jeûne et qu’on oeuvre à des fins moins
« matérielles ».

Les penseurs de l’islam, oulémas (docteurs de la foi) et autres imams n’ont de cesse durant ce mois de rappeler les fins spirituelles du Ramadan et ils ont parfois fort à faire. Comme dans les pays occidentaux où certains déplorent le caractère commercial de la fête de la Nativité, les leaders religieux redisent aux fidèles que le jeûne ne vise pas à punir le corps, mais à élever l’esprit, condamnant ainsi la paresse et les excès de table et de sommeil qu’affectionnent certains pratiquants.

Si le Ramadan incite au recueillement et à une plus grande cohésion familiale et sociale, il agit également comme un terreau favorable à l’action des militants islamistes.

Le sens communautaire y étant raffermi, le Ramadan permet une certaine consolidation d’une certaine identité secouée par l’expansion de la culture occidentale. Les efforts de recrutement vont ainsi bon train et la propagande misant sur la lutte contre l’Occident reçoit une oreille parfois plus attentive. Il est à penser que ce sera encore plus le cas cette année, à la suite des attaques militaires consécutive aux attentats tragiques du 11 Septembre.

Le Ramadan étant le moment idéal des échanges religieux, les discussions autour du jihad (guerre sainte), officieusement considéré comme le 6e pilier de l’islam, auront assurément une tournure « civilisationnelle », les ripostes américaines étant déjà perçues par les extrémistes comme la volonté mise à nue de l’Occident de combattre l’islam.

Dans ce contexte, peut-on se demander, doit-on poursuivre durant le Ramadan les frappes contre les terroristes ? Les opinion ne manqueront certainement pas diverger. Assurément, les musulmans en général ressentiront négativement la poursuite de la guerre durant leur mois sacré.

Mais tout argument de leur part pourra être mis à mal par leur propre attitude en période de conflit. L’Irak et l’Iran ne se sont-ils pas fait une guerre acharnée durant presqu’une décennie, sans se donner de pauses durant le Ramadan. Aucune prescription religieuse ne force catégoriquement les musulmans à effectuer une trêve avec l’ennemi durant cette période.

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