Le piège Nord Stream

Site web CGAI, 7 décembre 2023

BOOK REVIEW

« Le piège Nord Stream (The Nord Stream Trap)« 
by Marion Van Renterghem
Les Arènes / September 2023

Reviewed by Yvan Cliche


The sabotage of the Nord Stream 1 and Nord Stream 2 gas pipelines on September 26, 2022 surprised the international community. Since then, observers have been speculating as to who might have been behind the attacks. Russia, the United States, Ukraine and Poland have all been singled out because of the advantages that rupturing these pipelines might bring them.

Even before the sabotage occurred, the Nord Stream project had fuelled discontent between the Americans and the Germans, and even within Europe itself.

The first pipeline went into service in 2011 and the second, completed in 2022, has not delivered a single molecule of gas, thanks to the Russian invasion.

French journalist Marion Van Renterghem has delved into the story behind the decision to build these two pipelines, which are more than 1,200 km long and lie beneath the Baltic Sea between Russia and Germany.

The author’s thesis is simple: Europe, and especially Germany, has gradually allowed itself to be trapped in the Machiavellian plan that Russian president Vladimir Putin implemented when he took power in 2000.

The plan was to bypass Ukraine, the historical axis for Russian gas supplies to Europe. And then, once Ukraine was out of the picture, the plan was to invade that country, without any decisive reaction from Europe, which meanwhile had become overly reliant on its gas.

The story begins in 2001, with a speech Putin gave in Berlin as the West and Russia stood united against the terrorist acts of 9/11. Putin announced the end of the Cold War and the reorganization of a Russia which had faltered under former president Boris Yeltsin. Putin’s speech was enthusiastically received in Germany.

But the worm was already in the apple. Far from being a leader dedicated to getting his country’s economy off the ground, Putin intended to run an expansionist state, reclaiming territories lost after the Soviet Union collapsed in 1991.

He began in 2001 by using extreme violence to subdue the rebels fighting for Chechnya’s independence.

Putin has grown increasingly vindictive towards NATO’s expansion and the democratic aspirations of former Russian-controlled territories, resulting in violent conflict with Georgia (2008); the seizure of Crimea (2014); and the invasion of Ukraine (2022).

Despite the Russian regime’s repeated use of violence, Germany continued with the Nord Stream project, with marked opposition from allies, notably the United States and Poland. What’s more, Nord Stream has become increasingly central to German energy policy, given Berlin’s plan to move away from both coal and nuclear power.

The naivete of Europe’s elites is key to the success of Putin’s plan to use energy to increase his power. These elites wrongly believed in the purely economic nature of Nord Stream.

Several players were also complicit, especially in Germany, including former chancellor Gerhard Schröder (1998-2005), a major sponsor of the project and an influential member of the Nord Stream AG board of directors since his retirement from politics.

The author laments that Europe’s leaders have never sent Putin a clear message about the price he will pay for his invasions.

The West, but above all Ukraine, has suffered the heavy consequences ever since. Van Renterghem’s highly readable book reminds us of the dangers of depending on tyrants to ensure our energy security.

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« Le piège Nord Stream« 
par Marion Van Renterghem
Les Arènes / September 2023

Revu par by Yvan Cliche

Le sabotage des gazoducs Nord Stream 1 et Nord Stream 2, le 26 septembre 2022, a pris la communauté internationale par surprise. Les observateurs se perdent depuis en hypothèses sur les auteurs présumés de ces attentats : la Russie, les États-Unis, l’Ukraine et la Pologne, ayant chacun été pointé du doigt pour les avantages que la rupture de ces gazoducs pouvait leur donner.

Même avant le sabotage, le projet Nord Stream alimentait la grogne dans les relations entre les Américains et les Allemands, voire à l’intérieur même de l’Europe.

C’est dire le caractère éminemment politique de ces gazoducs, le premier mis en service en 2011. Le second, achevé en 2022, n’a pas livré une seule molécule de gaz, en raison de l’invasion russe.

Avec raison donc, la journaliste française Marion Van Renterghem a compris l’intérêt d’enquêter sur l’histoire derrière la décision de réaliser ces deux tuyaux, d’une longueur de plus de 1200 km sous la mer Baltique, entre la Russie et l’Allemagne.

La thèse de l’autrice est sans appel : l’Europe, mais principalement l’Allemagne, s’est laissée enfermée, petit à petit, dans un plan machiavélique, celui du président de la Russie, Vladimir Poutine, qu’il a mis en œuvre dès sa prise du pouvoir en 2000.

Ce plan visait à contourner l’Ukraine, axe historique pour l’acheminement du gaz russe en Europe. Et, ensuite, une fois l’Ukraine mis hors-jeu, envahir ce pays, sans réaction décisive d’une Europe devenue son otage en matière d’énergie.

L’affaire commence en 2001, avec un discours de Poutine à Berlin. L’Occident et la Russie sont unis contre le terrorisme qui a sévi le 11 septembre 2001 aux États-Unis. Poutine annonce la fin de la guerre froide et la mise en ordre d’une Russie vacillante sous Eltsine. Son discours est accueilli avec enthousiasme en Allemagne.

Mais le vers est déjà dans la pomme. Loin d’être un dirigeant dédié au décollage économique de son pays, Poutine entend diriger un État expansionniste, soucieux de reconquérir des territoires perdus après la chute de l’Union soviétique en 1991.

Déjà, en 2001, il use d’une grande violence pour mater des rebelles indépendantistes tchétchènes.

Avec le temps, il devient de plus en plus vindicatif contre l’expansion de l’OTAN et les velléités démocratiques d’anciens territoires sous contrôle russe : conflit violent avec la Géorgie (2008); prise de la Crimée (2014) ; invasion de l’Ukraine (2022).

Malgré cet usage répété de la violence du régime russe, l’Allemagne poursuit avec le projet Nord Stream, en dépit de l’opposition marquée de certains pays alliés, dont les États-Unis et la Pologne. Pire, Nord Stream devient de plus en plus centrale à la politique énergétique allemande, en raison de la volonté de Berlin de se sortir à la fois du charbon et du nucléaire.

Une des clés de la réussite de ce plan de Poutine d’instrumentaliser l’énergie au service de sa puissance : la naïveté des élites européennes, ayant cru au caractère uniquement économique de Nord Stream.

Et, aussi, la complicité de nombreux acteurs, surtout allemands, dont celle, déterminante, de l’ex-chancelier Gerhard Schröder (1998-2005), grand parrain du projet et, dès après sa sortie de la vie politique, membre influent du Conseil d’administration de Nord Stream AG.

Les dirigeants de l’Europe n’ont jamais envoyé à Poutine un message clair sur le coût qu’il aurait à subir à la suite de ses invasions, déplore l’auteure.

L’Occident, mais au premier plan l’Ukraine, en subit depuis les lourdes conséquences, et il est heureux qu’un tel livre, qui se lit d’un trait, ait été écrit pour rappeler les dangers de dépendre de tyrans pour assurer sa sécurité énergétique.

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