Attentats de Madrid : la filière marocaine

La Presse, 12 juillet 2005
L’auteur écrit régulièrement sur le monde arabe depuis 20 ans. Il a séjourné récemment au Maroc.

Comme pour ceux de Casablanca et de Madrid, des terroristes d’origine marocaine sont soupçonnés d’être derrière l’attentat de Londres.

Depuis quelques années, on a entendu plus d’une fois dans une même phrase les expressions
« ressortissants marocains » et « terrorisme ». Il y a de quoi : les attentats de Casablanca en 2003, les explosions meurtrières à Madrid en 2004, l’assassinat de Théo Van Gogh la même année aux Pays-Bas, sont tous reliés directement à des Marocains. Or, voilà que l’on soupçonne de nouveau un groupuscule lié à ce pays du Maghreb d’être associé aux attentats de Londres.

Pourtant, avant les événements de septembre 2001, le Maroc apparaissait aux yeux des observateurs comme à l’abri de la mouvance terroriste, mieux comme l’exemple de pratique d’un islam tolérant insensible aux mirages millénaristes d’Al-Qaeda.

Comment expliquer cette présence en apparence active d’une poignée de Marocains dans l’international terroriste ? On peut recenser à la fois des éléments de fond et d’autres raisons liées aux événements politiques récents dans ce pays.

Le Maroc est devenu, depuis quelques années, un des endroits à la plus forte émigration au monde. Quiconque voyage dans ce pays rencontrera un Marocain qui a de la famille à l’étranger, souvent à Montréal, si ce n’est lui-même qui vous informe de ses démarches officielles pour venir s’établir au Québec ou ailleurs. Dans le même moment, et chaque jour, des centaines de Marocains se jettent littéralement dans la Méditerranée pour atteindre illégalement l’Espagne à la nage ou dans des embarcations de fortune, et nombreux sont ceux qui y perdent la vie.

Bon an mal an, c’est environ 14 000 individus qui sont ainsi interceptés. Quand ils ne sont pas refoulés, ils tentent de se faire une petite niche en Europe. Un petit nombre, le dépaysement, l’acculturation et t’isolement aidant, deviennent au demeurant des candidats pour les prêcheurs islamistes établis sur le continent, qui invoquent leur misère en Occident pour les confirmer dans un supposé préjugé anti-islam de la société d’accueil.

Pourquoi cette émigration ?
Mais pourquoi cette émigration massive et cet intense rêve de départ, qui constitue le projet central de la plupart des jeunes du Maroc ? En bonne partie, ce phénomène est dû aux failles de l’État marocain. Le règne du roi Hassan II, qui a dirigé le pays de 1961 à 1999, n’a pas permis une véritable avancée en termes de développement et d’accès à la modernité. Un des principaux échecs du Maroc est son taux élevé d’analphabétisme, qui s’établit à près de 50 % de la population, malgré les-nombreux programmes lancés à cette fin ces dernières décennies. Les femmes en sont les principales victimes, et principalement dans les campagnes.

Alimentés par un exode rural qui se poursuit encore, presque 50 ans après l’indépendance du pays, les problèmes de l’habitat pèsent aussi lourdement dans la frustration ambiante. Les bidonvilles sont visibles dans les grandes villes : des milliers s’y entassent dans des conditions inacceptables. Le désespoir y est un sentiment fort, et est source de maints dérapages potentiels : les attentats de Casablanca ont été commis par des jeunes désœuvrés d’un bidonville de la mégapole marocaine.

Espoirs déçus
L’arrivée au trône du fils du roi défunt, Mohammed VI, a certes suscité maints espoirs de réformes majeures, mais force est de constater que le bilan du régime est tiède, ou que les changements apparaissent trop lents. Certes M6, comme on le nomme communément au Maroc, le s Roi des pauvres », a posé quelques gestes spectaculaires : la mise à l’écart de l’ex-homme fort du régime, Driss Basri ; introduit un code de la famille (Moudawana) plus favorable aux femmes ; détruit les infâmes prisons politiques ; et permis plus de liberté de parole. Mais le véritable décollage, notamment économique, n’a pas eu lieu. Reste à voir si son initiative de développement humain, lancée le 19 mai, amènera de meilleurs résultats pour réduire l’extrême pauvreté.

Actuellement, seul le secteur du tourisme fait relativement bien, mais ne contribue pas à faire fléchir le chômage endémique des jeunes, y compris chez les diplômés, qui voient en plus l’important débouché qu’est le textile mis à mal par la concurrence chinoise. Pire, et c’est là le drame, la perception reste très ancrée que la façon de fonctionner du pays, basée sur la magouille et les relations, y compris dans le système judiciaire, n’a guère changé et le Makhzen (l’élite proche du Roi) continue de jouir de ses privilèges en toute impunité.

Résultat : après un espoir de renouveau, la majorité de la population s’est replongée dans la morosité et ne croit plus dans les chances d’évolution du régime. Désillusionnée par les partis traditionnels, elle reporte maintenant sa faveur sur les partis islamistes, qui fournissent non seulement un exutoire idéologique mais un soutien concret en éducation et dans tous les secteurs où l’État apparaît comme absent, sinon décrédibilisé.

Avec le programme de promotion de la démocratie déployé avec force par les États-Unis dans le monde musulman, la presse in dépendante se sent d’autant légitimée de repousser les « barrière’ rouges », de parler de réforme constitutionnelle, voire de la fil de la monarchie, pourtant un sujet tabou et passible d’emprisonne ment sous Hassan II.

Cette réforme constitutionnelle et politique, couplée à un pro gramme économique avec des effets concrets, s’avère probable ment l’issue au blocage actuel di Maroc et contribuerait à éloigne’ certains de ses membres des chi mères islamistes.

 

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