Liban : un pays abandonné aux seigneurs de la guerre

Le Continuum, 17 septembre 1984

Jonathan Randal, La guerre de mille ans, Paris, Grasset, 1984.

DEPUIS 1978, guerre, terrorisme, affrontements violents ont ravagé le Liban et causé l’effondrement d’une société pourtant reconnue pour son pacifisme et sa tolérance. Pour l’observateur étranger, rien n’est plus difficile que de comprendre les alliances sans cesse mouvantes contractées par les différents intervenants de ce conflit.

Rares en effet sont les analyses qui permettent une vision dégagée du réseau inextricable d’intérêts imbriqués dans le déclenchement et la perpétuation de la guerre civile libanaise. Pour démêler toutes les ficelles composant l’imbroglio libanais, non seulement faut-il être un expert ès-monde arabe, mais encore faut-il avoir séjourné dans ce pays unique, afin de connaître les craintes, les rêves, les phantasmes et les espoirs de ses habitants.

Journaliste pour l’un des plus prestigieux quotidiens américains, Jonathan Randal a réussi à dépasser les apparences pourtant si mystificatrices du Moyen-Orient pour présenter dans son livre La Guerre des Milles Ans, un traitement original de la guerre libanaise et de l’invasion israélienne de juin 1982.

Sur le ton du récit, Randal, qui a vécu sur place toutes les atrocités de cette guerre, propose un tableau convaincant de la psychologie et des motivations des différents acteurs qui ont contribué à la ruine du pays.

S’appuyant sur des anecdotes et des descriptions fort significatives, Randal, correspondant du Washington Post, dresse dans de livre un cuisant réquisitoire contre l’attitude des chrétiens maronites. L’éducation que ceux-ci reçoivent mentionne Randal, ne fait rien pour promouvoir la compréhension et la coopération entre les différentes communautés du pays.

Aussi, malgré leur mise en minorité face à l’expansion démographique des musulmans, les maronites ont toujours refusé, même au plus fort de la guerre civile, d’envisager le moindre partage du pouvoir et des privilèges qui s’y rattachent.

« Toute menace contre les prérogatives chrétiennes (…) suscitent un réflexe conditionné aussi prévisible que celui des chiens de Pavlov. Cependant, de renchérir le journaliste, dans leur ghetto occidentalisé, coupés de la majorité musulmane, les chrétiens n’ont cessé de se persuader de la justice de leur cause. »

Le chapitre trois intitulé « L’effondrement » fait une description des massacre perpétrés durant la guerre civile déclenchée en 1975-76. Il s’agit d’un témoignage sur les horreurs — le mot n’est certes pas trop fort-, qu’ont vécues les habitants d’un pays, submergé par le fanatisme. La haine viscérale qu’éprouvent les maronites pour les Palestiniens, eux-mêmes cyniques envers les citoyens d’un pays qui les accueille, poussent l’armée phalangistes (milice fondée par Pierre Gemayel, nationaliste chrétien) et les « chamounistes » (partisans de Camille Chamoun) à s’allier avec le diable afin d’expulser à jamais ces « vermines » que sont les Palestiniens.

Selon les conjonctures et les aléas de la situation locale, régionale et internationale, le « diable » en question sera joué par la Syrie, Israël ou les États-Unis.

Dans son analyse, l’observateur américain se fait également impitoyable face au comportement des États-Unis au cours de la crise libanaise. L’inconsistance, voire l’insouciance de la politique étrangère américaine dans cette région a réussi à condamner le Liban. S’ils avaient voulu, les États-Unis auraient pu, surtout avant le mois d’octobre 1982, intervenir au Liban pour forcer l’évacuation des troupes étrangères.

Le malheur pour les Libanais, c’est que les autorités américaines considèrent le Liban comme un problème très secondaire, avec leur façon d’envisager la politique étrangère. Le pansement-adhésif à la main pour soigner tous les bobos, les gouvernements américains successifs sont passés de l’indifférente neutralité de 1975 à la tolérance envers l’agressivité israélienne, et de là à l’engagement impuissant, une fois que les Israéliens eurent déserté une partie du champ de bataille.

Même jugement sévère envers l’attitude de l’État hébreu, et de ses ténors de la guerre. Le pilonnage du Liban par l’armée israélienne, d’une brutalité aveugle, a encore augmenté le nombre de victimes parmi la population civile.

Comme le souligne Randal, les arabologues israéliens avaient pourtant averti leur gouvernement des périls du marécage libanais, la possibilité quasi infinie d’erreur et d’effusion de sang.

Affaire de clan, la politique libanaise s’est rapidement défaite en dix ans de la couche de civilisation qui avait fait de ce pays de commerce la « Suisse du Moyen-Orient ». Mais, au-delà des considérations morales, le drame libanais n’aura été que la manifestation du problème central qui secoue cette région du monde, soit la situation des Arabes palestiniens.

Voilà comment Jonathan Randal clôt cette analyse capitale et profonde d’un pays pour lequel, malgré le désespoir actuel, il conserve encore beaucoup d’attachement.

Les commentaires sont clôturés.