L’intégrisme musulman aux yeux de l’Occident

Le Devoir, 29 septembre 1984
L’auteur poursuit des études de maitrise en science politique à l’université de Montréal. Il a déjà séjourné en Tunisie et au Moyen-Orient.

Depuis le début des années 70, l’islam suscite un intérêt soutenu de la part des analystes occidentaux. Le poids économique des pays producteurs de pétrole (en majorité musulmans) n’est certes pas étranger à cette redécouverte de l’Islam de la part des commentateurs politiques en Occident. La révolution iranienne, l’assassinat du président égyptien Anouar Sadate, la résistance afghane, les rébellions au Maghreb, voilà autant d’évènements qui attire l’attention sur le « réveil » de l’intégrisme musulman.

L’apparition récente de l’islam comme force politique sur la scène internationale n’a néanmoins pas favorisé chez nous une meilleure compréhension de la culture politique des pays musulmans. Jusqu’à maternent, la presse occidentale ne s’est intéressée à ces pays qu’en cas de crises majeures pouvant avoir un effet direct sur les intérêts occidentaux.

Les généralisations et les étiquettes fallacieuses associées à la religion musulmane trahissent la méconnaissance mais aussi l’inquiétude qu’éprouvent les occidentaux, devant un phénomène qu’ils perçoivent avec suspicion.

Trop souvent, la presse s’est plu à rapporter le « fanatisme » et « l’obscurantisme » de la religion islamique. Il ne s’agit certes pas de camoufler la violence et la répression dont certains mouvements politiques on gouvernement du monde musulman se sont rendu coupables tout en se réclamant de l’Islam.

Beaucoup de vois se sont élevées de chez les musulmans de toutes les régions du monde pour dénoncer la trahison de ces organisation à l’égard de l’idéal islamique. Toutefois, des malentendus persistent au sujet de l’Islam, malentendus qui ont des conséquences importantes et souvent défavorables sur la perception qu’entretiennent l’un de l’autre l’ouest et le monde musulman.

La tentative de fonder une communauté politique où prévalent les lois inscrites dans le Coran est un thème constant de l’historiographie musulmane. Dès son apparition au 7ème siècle, l’Islam est devenu religion d’état. Ainsi, la dichotomie entre le séculier et le religieux, propre au monde occidentale, n’a pas son équivalent en islam. Contrairement au christianisme qui établit la séparation entre « Dieu et César», l’Islam, religion de l’unité et de la totalité, prétend intégrer dans sa direction spirituelle tous les aspects de la vie humaine et communautaire.

La loi coranique (la charia) règle l’organisation de la vie sociale, sans distinction entre le temporel et le spirituel. Elle fixe des prescriptions concernant l’éthique que doivent suivre les fidèles sur les plans personnel, social, politique et commercial. Religion et gouvernement sont donc inséparables en Islam. Cette conception de quoi choquer l’esprit occidental habitué à la séparation entre le politique et le religieux et constitue l’une des principales causes d’incompréhension entre l’Occident et le monde de l’Islam.

À la manière des autres communautés, les musulmans s’expriment selon des modèles qui leur sont propres. Historiquement, les musulmans ont manifesté leurs critiques, leurs aspirations à travers un langage « théologique ». La terminologie islamique est pour eux le mode privilégié d’expression de leurs revendications politiques, social et économiques.

Même après l’éclatement de l’édifice social traditionnel, qui a fait suite à l’introduction des modes de vie et de pensée européennes aux 19e et 20e siècles, l’Islam est demeuré dans maints pays la seule force susceptible d’assurer la cohésion sociale et la loyauté à l’état.

En fait, toute idéologie politique en pays musulmans ne peut opérer sans se référer aux symboles que propose la religion. Ainsi utilisera-t-on, par exemple, le terme de jihad (guerre sainte) pour désigner la guerre contre d’éventuels ennemis, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Comme les autres religion, l’Islam est un guide spirituel. Mais c’est aussi, pour les musulmans la source de leu identité et de leur allégeance. L’erreur serait de croire que le renouveau actuel de l’islamisme notable dans plusieurs régions à forte concentration de musulmans est le fait d’un fanatisme religieux opposé à la modernité.

Les causes profondes de ce phénomène sont avant tout d’ordre politique : crise d’identité devant un monde en continuel changement ; crise de légitimité des régimes politiques qui n’ont pas su assurer le développement économique et la justice sociale; accumulation des défaites militaires. L’explication de la résurgence doit cependant faire appel à une analyse des particularités sociopolitiques des pays qui l’expérimentent.

Étant donné le pluralisme politique des pays musulmans, c’est dans la politique intérieure que l’Islam a manifesté sa force comme idéologie mobilisatrice.

L’islam apparait comme une culture politique, vécue diversement à travers les multiples régions du monde musulman. Il est le véhicule par excellence de l’engagement social. Il ne aurait être à lui seul l’objet de toutes les actions politiques dans le monde musulman. Même si la montée de l’islamique révèle un excès d’intolérance, elle ne doit pas ressusciter les préjugés anti-musulmans présents dans la conscience collective des occidentaux.

Une analyse objective des situations favoriserait une nouvelle vision entre occidentaux et musulmans, où pourrait prendre place un échange sincère et un dialogue ouvert.

Les commentaires sont clôturés.