Euromissiles : qui veut la paix…

Le Continuum, 28 novembre 1983 – Éditorial

DANS un mois les premiers missiles que les Américains déploient en ce moment en Europe de l’Ouest seront opérationnels. Ce qui fut une décision théorique en 1979 est aujourd’hui fait accompli. Nous voici donc arrivés au bout de la route et, malgré les grands discours et les projets de paix, la course aux armements nucléaires se poursuit.

Pourquoi donc, à la demande même des gouvernements européens, les Américains ont-ils décidé, en décembre 1979, de déployer 108 Pershings et 464 missiles de croisière dans cinq pays à partir de 1983 ?

Cette décision se voulait la contrepartie au déploiement, à partir de 1977, de missiles soviétiques SS-20 à trois têtes nucléaires qui visent à remplacer les SS-4 et SS-5. Ces nouvelles armes accroissent de façon substantielle la menace qui pèse sur la sécurité du continent européen.

Pour l’OTAN il s’agit de rétablir l’équilibre rompu par l’URSS au niveau nucléaire sur le théâtre européen, geste qui s’inscrit dans la politique de dissuasion effective depuis vingt ans. Cependant, depuis maintenant trois ans, les imposantes manifestations pacifistes prouvent que de larges secteurs des populations américaines et européennes craignent de plus en plus une conflagration nucléaire entre les deux Grands.

Certes, des communistes pro-soviétiques font partie des différents mouvements de paix et il est certain que Moscou tente, par leur intermédiaire, de manipuler en sa faveur l’opinion publique occidentale. Toutefois, la majorité des manifestants pacifistes sont sincèrement tourmentés par l’accroissement des tensions mondiales.

En faisant pression sur les gouvernements, les pacifistes forcent les décideurs politiques et militaires à justifier leurs actions et à ne plus tenir cachées les informations touchant à la sécurité nationale. Voilà un acquis important du mouvement pacifiste, et il est louable que leur action ait contribué à sensibiliser et à mobiliser une partie de la population.

Comment ces 572 nouveaux missiles peuvent-ils faire la différence avec les 43 000 ogives nucléaires déjà présentes dans l’arsenal des grandes puissances ? Ce n’est donc pas sur le plan militaire qu’il faut comprendre la décision de l’OTAN. Celle-ci s’explique surtout par des considérations éminemment politiques.

L’Europe, se sentant menacée par les SS-20, veut lier sa défense à celle des États-Unis. En effet, elle pense depuis quelques années que les Américains, en cas de conflit, hésiteront à sacrifier leur propre territoire national pour la sauvegarde de l’Europe. En permettant aux États-Unis de disposer de fusées sur son territoire, l’Europe oblige les Américains à les utiliser en cas d’agression soviétique.

Même si l’argumentation européenne est fort justifiée et compréhensible, il faut toutefois admettre qu’à la base, elle ne règle pas le fond du problème qui est celui de l’escalade nucléaire.

Depuis 1960, les deux Grands accumulent des armes nucléaires tout en soutenant qu’elles sont une condition nécessaire au maintien de la paix. À chaque négociation entre les deux blocs, les protagonistes trouvent toujours un nouvel argument pour augmenter leurs arsenaux, tout en signant des accords limitant le nombre des vecteurs ou des ogives, la portée des missiles.

Toutes ces subtilités font apparaître une évidence : le manque de volonté politique des deux grands les empêche d’établir une relation de confiance mutuelle. La détente, qui avait amené une période d’échanges entre les grandes puissances, a fait place à une politique de confrontation où la force militaire prend le pas sur le dialogue.

Cette situation ne peut continuer sans risquer d’augmenter considérablement les tensions internationales, déjà fort préoccupantes. Dès lors, des initiatives comme celle entreprise par le premier ministre Pierre-Elliott Trudeau, même si elle trahit une certaine saveur électorale, doivent être appuyées, car elles peuvent constituer l’amorce du rétablissement d’un dialogue constructif entre l’Est et l’Ouest.

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