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L’année du coq. Chinois et rebelles

Guy Sorman, L’année du coq. Chinois et rebelles, Paris, Fayard, 2006.

Nuit blanche, numéro 105, décembre 2006

Avec son style si particulier et combien efficace de grand reporter, l’essayiste français Guy Sorman vient jeter un pavé dans la mare des admirateurs du régime chinois.

Chez nombre de gens d’affaires et de voyageurs, en effet, le passage de la Chine à une économie de marché depuis deux décennies, et le développement spectaculaire qui s’en est suivi, font naître l’admiration ; cet enthousiasme toutefois fait oublier une réalité tout aussi cruciale, mais moins éclatante : la dictature qu’exerce le Parti communiste sur ce pays et son 1,3 milliard d’habitants.

C’est un exposé dur et sans détour que livre le célèbre polémiste français. Explorant longuement ce vaste pays, rencontrant ses gens mais aussi ses dirigeants, Sorman livre un constat brutal : « La Chine réelle, celle qu’habitent les Chinois, est aux mains d’un parti totalitaire, de ses bureaux de la Sécurité, de son département de la Propagande ».

Relatant l’oppression de ses nombreux dissidents, dont l’auteur déplore qu’ils ne soient pas davantage soutenus par l’Occident, Sorman va jusqu’à qualifier le régime d’« authentiquement fasciste ».

Car vu sous l’angle des valeurs occidentales, voire universelles (régime de droit, liberté de parole et d’association, droits de l’homme, individualisme favorisant la créativité), le régime en place depuis 1949, s’il tolère les opposants isolés, interdit toute forme d’organisation de toute opposition. Même les initiatives locales de développement sont souvent brimées, si elles ne se placent entièrement sous le contrôle du Parti, qui vit de corruption et de discriminations. D’où l’animosité générale du peuple envers cette organisation.

C’est le cas des 800 millions de paysans, qui fournissent la main-d’œuvre bon marché aux « entrepreneurchiks » pistonnés, dont le seul mérite est l’efficacité de leur production à défaut d’un manque total d’innovation : « Une certaine Chine s’enrichit, mais la plus grande part ne se développe pas ».

Ce faux développement, allié à l’absence de démocratie, pousse ce pays vers une « quête de puissance », faisant de la Chine un danger potentiel. Et pourtant, nous, Occidentaux, condamne l’auteur, restons fascinés par ce régime non réformable. Pour Sorman, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une défaite de la pensée, une abdication et une lâcheté.

Le développement vertigineux de la Chine

www.tolerance.ca, été 2006
Yvan Cliche a séjourné récemment en Chine dans le cadre d’un projet d’adoption. Il avait auparavant effectué deux missions dans ce pays pour des raisons professionnelles.

La Chine donne le vertige…et fait peur, notamment aux Américains, qui s’inquiètent ouvertement de sa montée en puissance. Une montée en puissance qui fait de la Chine un consommateur vorace d’énergie, elle qui est devenue la manufacture de la planète. Un objectif prioritaire de la politique étrangère de Chine est donc axé sur cette recherche effrénée d’énergie.

La Chine n’en finit pas d’étonner. Ceux qui, comme moi, ont pu visiter ce pays à deux ou trois ans d’intervalle depuis 10 ans, ne peuvent s’empêcher d’être épatés du développement fulgurant de l’Empire du Milieu, qui voit son économie croître de quelque 8 à 10 % depuis nombre d’années.

Ceux qui ont connu la Chine il y a une génération sont encore plus abasourdis. Dans la Chine des années
1970, même dans les grandes villes, on circulait essentiellement à vélo, les gratte-ciels étaient rares, et le col Mao était le costume national.

Aujourd’hui, dans les grandes mégapoles que sont Beijing, la capitale, qui se prépare fébrilement à accueillir les Jeux olympiques de 2008, dans Shanghai, la métropole économique, ou dans l’industrieuse Hong-Kong, et même dans des villes dites secondaires comme Dalian (province du Liaoning) ou Nanning (Guangxi), les autos abondent, les grues de construction d’édifices en hauteur pullulent, les vêtements sont tout aussi variés qu’en Occident. Les projets titanesques aussi ne font pas peur, comme l’atteste la mise en service cette année du projet hydroélectrique des Trois Gorges.

La Chine donc donne le vertige…et fait peur, notamment aux Américains, qui s’inquiètent ouvertement de sa montée en puissance. Une montée en puissance qui fait de la Chine un consommateur vorace d’énergie, elle qui est devenue la manufacture de la planète. (Le visiteur chinois qui séjourne en Occident a d’ailleurs bien du mal à trouver des souvenirs locaux: même les cadeaux typiques, comme les castors en peluche canadiens, sont souvent « made in China » !)

Un objectif prioritaire de la politique étrangère de Chine est axé sur cette recherche effrénée d’énergie. Les dirigeants au plus haut niveau parcourent la planète, notamment en Afrique et même au Canada pour trouver accès à une ressource pétrolière absente dans le pays. Ainsi, en juin 2006, des hauts dirigeants chinois séjournaient dans sept pays d’Afrique et n’en finissaient pas de rassurer les leaders africains sur la concurrence chinoise, qui est en train de ruiner l’industrie textile partout dans le monde, y compris sur ce continent déjà si démuni.

La capacité des Chinois à copier les meilleurs produits et à fabriquer à très faible coût est inégalée et explique en bonne partie leur succès actuel. Ils sont aussi de grands utilisateurs des toutes dernières technologies, si bien que c’est souvent en Chine que l’on peut découvrir les « gadgets » qui feront leur entrée massive dans les pays occidentaux quelques mois ou quelques années plus tard. La contrepartie, avouée des intellectuels chinois, est leur faible capacité d’innover, expliquée en partie par leur caractère docile, peu individualiste, plus axé sur l’harmonie que sur la créativité et la dissidence.

Si l’économie tourne à fond et enrichit nombre de Chinois, notamment ceux de la côte est, l’environnement est mis à mal. Le gouvernement chinois a cherché à développer l’économie sans se soucier des conséquences. Mais la réalité l’a rattrapée et les coûts environnementaux de cette économie galopante commencent à faire fléchir les avantages : pollution entraînant de graves coûts de santé, dilapidation des forêts, des cours d’eau.

Le gouvernement chinois semble l’avoir compris, qui a tout récemment dévoilé une ambitieuse politique environnementale. Les dirigeants centraux et locaux seront dorénavant évalués à l’aune de leurs actions en faveur de l’environnement, et non plus seulement sur le seul développement de l’économie. C’est toute une culture à changer, et seul le temps permettra de voir si cette politique sera réellement mise en œuvre.

Le développement fulgurant des villes ne doit pas aussi faire oublier le sous-développement des campagnes, là ou vivent encore la vaste majorité des Chinois, qui ne profitent pas, du moins pas encore, de la manne économique des grandes cités.

La Chine, un pays centralisateur
Enfin, il y a bien sûr le domaine politique qui, aux yeux des Occidentaux, n’est pas des plus enviables. La Chine reste un pays centralisateur, dirigé du sommet, autoritaire, avec un bilan des droits humains qui n’est jamais cité en exemple. À l’ouverture économique ne correspond pas une réelle ouverture politique. Le Parti communiste règne en maître sur une économie capitaliste (officiellement une « économie socialiste de marché » !), et cette contradiction ne semble pas importuner les dirigeants, encore fermés à tout pluralisme véritable. Si des remises en cause individuelles, provenant de quelques intellectuels épars, sont tolérées, la critique soutenue, de groupes organisés voulant par trop élargir les espaces de libertés, n’est pas encore admise.

Si la démocratie se développait dans ce vaste pays, nul doute que la Chine deviendrait un sérieux challengeur de l’hégémonie américaine. La prophétie bien connue d’un intellectuel français reviendrait ainsi à toutes les mémoires : « Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera »…

Rien n’arrive par hasard

Jin Xing, Rien n’arrive par hasard, Paris, Robert Laffont, 2005.

Nuit blanche, numéro 100, octobre 2005

En terminant ce livre, on se dit que l’auteure n’était manifestement pas appelée à une vie rangée et ordinaire. Qu’on en juge : cette étoile féminine de la danse professionnelle en Chine, avantageusement connue en Europe grâce à de nombreuses tournées dans les grandes capitales, a commencé sa carrière comme… homme, à titre de danseur dans l’armée nationale chinoise.

Convaincu très jeune de son « anormalité », l’individu commence sa vie d’adulte en tant qu’homosexuel. Parallèlement, il obtient rapidement du succès sur le plan professionnel. Ces triomphes lui permettent de voyager et, liberté occidentale aidant, l’idée d’un changement de sexe émerge, qui lui permettrait de retrouver sa vraie nature : celle d’une femme.

Citant la maîtresse de Mao, elle écrit : « C’est une femme comme cela que je souhaite devenir : une femme qui crée son propre destin, qui se dégage de ses origines obscures et s’élève jusqu’à devenir une princesse ».

Le livre est finalement surtout centré sur ce thème du changement de sexe, enrichi de la description de la carrière ascendante de l’artiste, qui a toutefois dû abandonner la danse pour la conception de spectacles, à cause de complications liées à l’opération, effectuée en Chine. Sa vie, volage et imprévisible, prend un tournant abrupt au début de la trentaine, alors qu’elle adopte, l’un après l’autre, trois enfants.

Si rien n’arrive par hasard, dit l’auteure, c’est que ce cheminement, singulier et atypique, a été prévu dans les grandes lignes par la voyante de sa mère.

Robinson à Pékin. Les tribulations d’un journaliste français en Chine, 1987-1991

Eric Meyer, Robinson à Pékin. Les tribulations d’un journaliste français en Chine, 1987-1991, Paris, Robert Laffont, 2005.

Nuit blanche, numéro 103, juin 2006

On parle beaucoup de la Chine ces derniers temps, en raison de son spectaculaire développement économique et de l’attrait qu’elle exerce sur les entrepreneurs occidentaux.

Ce que l’on connaît moins, c’est la Chine d’avant son virage promarché, l’état de l’Empire du Milieu durant son passage du maoïsme au capitalisme, avec l’indélébile tache noire qu’ont été les massacres sur la place Tian’anmen de Pékin en 1989. Des événements qui ont isolé le pays et ses dirigeants, apeurés à l’époque par l’écroulement du socialisme outre frontières.

Le journaliste pigiste français Éric Meyer a vécu dans ce pays entre 1987 et 1991. Il a colligé des impressions jamais publiées dans d’autres médias. Il nous les livre ici, presque 15 ans après les faits.

Ce qui s’en dégage, c’est ce paradoxe presque unique d’un régime qui ouvre son secteur économique, mais tient plus que tout à garder le contrôle absolu de la sphère politique, même si cela l’oblige à de mensongères postures de propagande. Ainsi le qualificatif donné à l’actuel système : une « économie socialiste de marché ».

Avec en sourdine la lutte silencieuse des Chinois de la rue pour plus de liberté, « les trésors d’imagination du petit peuple pour vivre et s’affirmer… et l’incapacité de ses dirigeants à le tenir en main ». Certes, confie l’auteur, dans le pays de Confucius, les ordres sont exécutés, mais plus par utilité que par correction, la vérité étant de toute manière décrétée par un État central obsédé par sa lecture uniforme d’une réalité qu’il veut à tout prix imposer.

Pour réussir en Chine, il faut continuellement « piéger le système », « passer par la porte de derrière », miser sur plusieurs talents à la fois, tel Robinson sur son île déserte. Dans une société où l’État ne se soucie guère que d’argent et d’idéologie, seul le statut amène des privilèges et une protection contre l’arbitraire. « Ici, il y a le statut et le piston un point, c’est tout. » La loi n’a pas préséance, et bien peu d’empathie se manifeste en faveur des minorités, des plus démunis.

En somme, l’admiration que suscite ce pays pour ses exploits commerciaux ne peut guère se transposer dans l’espace politique. Si la Chine matérialiste réussit, la Chine des idées ne constitue nullement un modèle.

Conflit sino-soviétique : le tango des frères ennemis

Le Continuum, 13 janvier 1986

Le conflit sino-soviétique débute après la proclamation du nouvel État communiste chinois en 1949.
Au lendemain du processus révolutionnaire, les dirigeants soviétiques demeurent sceptiques face à la Révolution chinoise. Staline sait en effet que la Chine a les moyens de réduire la domination de l’Union soviétique et de susciter la division du mouvement communiste international.

Aussi, le traité d’amitié signé lors de la visite de Mao à Moscou en 1950 est l’occasion d’un compromis : l’URSS amène la Chine à reconnaître son rôle dirigeant au sein du monde socialiste, ce qu’accepte Mao qui, tout en s’assurant d’un statut particulier, est pressé de sortir son pays de l’isolement politique.

La disparition de Staline
La mort de Staline en 1953 impose des changements majeurs. Le culte qui entoure le numéro un soviétique a pénétré la Chine, comme symbole de la dictature du prolétariat. La lutte ouverte qui s’engage au Kremlin autour de la succession de Staline permet à Mao de renforcer sa propre autorité. Il voit l’occasion de s’affirmer comme le plus grand leader communiste vivant.

La Conférence de Bandung, des États d’Afrique et d’Asie, en 1955, permet à la Chine, par l’intermédiaire de Chou En-Lai, de remporter un grand succès diplomatique; la Chine se pose comme le modérateur entre les diverses tendances qui s’affirment. Face à cette poussée de la Chine sur le front diplomatique, les leaders soviétiques ne demeurent certes pas passifs, et tenteront, par différents moyens, de contrebalancer et de déstabiliser la diplomatie chinoise.

Pour les dirigeants chinois, c’est au XXe congrès du Parti Communiste de l’Union Soviétique que sont nées les divergences sino-soviétiques; selon les leaders chinois, c’est à ce moment que les Russes plongent dans le révisionnisme. Certes, le congrès cache des divisions profondes, mais les racines des querelles existaient déjà bien avant l’ouverture des délibérations. Trois thèmes sont à l’origine des désaccords entre les deux pays. Ces thèmes, établis par Khrouchtchev, concernent la coexistence pacifique, le passage pacifique du capitalisme au socialisme et la répudiation du règne de Staline.

Sur ce dernier point notamment, les débats sont acerbes. Le XXe congrès devient le forum de la contestation du « culte de la personnalité », et du dirigisme autoritaire stalinien. Cette critique n’a pas l’heur de plaire aux officiels de Pékin, et en particulier à Mao, qui avait choisi le modèle de Staline pour consolider son pouvoir personnel.

Dès lors, quand l’URSS critique Staline elle condamne indirectement, pour le pouvoir chinois, la légitimité de leur leader. L’affrontement porte également sur la politique de coexistence pacifique avec l’Occident et, en tête, avec les États-Unis. Avec ces derniers, l’URSS recherche un modus vivendi tout en profitant de l’accession à l’indépendance des États du Tiers-Monde pour se gagner des appuis internationaux.

Selon les Soviétiques, le passage du capitalisme au socialisme doit s’opérer dans la paix en laissant libre cours à l’attrait du modèle soviétique, et en capitalisant au maximum à partir des échecs du monde occidental. Le vide idéologique de l’après-stalinisme, accentué par les piètres conditions socio-économiques de l’époque, se répercute dans tout le monde socialiste, plus particulièrement en Pologne et en Hongrie. En fait, la crise de la déstalinisation porte un dur coup à l’ensemble des Partis communistes d’Europe de l’Est et met à jour les luttes intestines entre pro-staliniens et anti-staliniens (ou partisans du XXe congrès).

Au cours de ces crises, la Chine appuie la répression en Hongrie, mais est contre la répression en Pologne. Pour Mao, les erreurs des Soviétiques ont été à la source de ces deux crises, et la solution doit être l’affaire non pas de la seule direction soviétique, mais de toute la communauté socialiste.

Les « Cent Fleurs » chinoises
Après les crises polonaise et hongroise, Mao prend l’initiative de lancer la campagne des « Cent Fleurs » qui a pour objectif de tirer les « conclusions théoriques » des évènements de 1956. D’une part, la Chine conclut à la nécessité de mettre fin à l’hégémonie soviétique sur le mouvement communiste international. D’autre part, Mao juge utile de libéraliser le régime chinois, de laisser libre cours aux discussions et en même temps de démocratiser les relations avec les autres pays socialistes, afin de raffermir l’unité du bloc.

Toutefois, face aux débordements idéologiques qu’entraîne cette campagne politique originale, Mao, en fustigeant le révisionnisme, met brusquement fin à l’expérience de libéralisation « Cent Fleurs ».

Pour les dirigeants chinois, le révisionnisme, à l’intérieur, doit être combattu par une transformation de l’infrastructure économique et sociale. Il convient, en outre, d’intensifier la lutte au capitalisme et à l’attrait qu’il exerce. Par le fait même, la Chine heurte de front la conception soviétique de coexistence pacifique. Au début des années 60, les autorités chinoises, incapables de convaincre leurs homologues soviétiques, décident de porter le débat sur la place publique. C’est la publication de l’article « Vive le léninisme ». Comme on le voit, l’idéologie demeure, en fait, la seule arme que peut utiliser la Chine contre l’Union soviétique.

La querelle entre donc dans une nouvelle phase : la contestation de la légitimité des deux régimes, comme gardienne de l’orthodoxie marxiste-léniniste. L’orientation générale du XXIe congrès du PCUS, la dispute sur l’Albanie et surtout la politique nucléaire de Moscou accentuent la division idéologique entre les deux puissances communistes.

Pendant toute la décennie 60, les leaders soviétiques et chinois polémiquent sur l’évaluation de la situation politique internationale et sur la stratégie à promouvoir. Ces querelles théoriques s’alimenteront également de désaccords concernant l’analyse de certains événements de la politique internationale (crises du Liban et de Formose, révolution en Ira), contribuant ainsi à susciter encore plus de méfiance entre les deux pays.

La Révolution culturelle qui aura cours en Chine (1966) isole le pays de la sphère politique mondiale. Durant les années 70, les relations sino-soviétiques ne cessent de se détériorer, la Chine s’en prenant à tous les aspects de la politique soviétique. Des incidents frontaliers, ayant lieu en 1969, exerceront une influence déterminante sur les attitudes qu’adopteront dorénavant les deux protagonistes. Du côté soviétique, la stratégie consistera à encercler la Chine et à envoyer des troupes aux frontières afin de maintenir une pression constante sur les dirigeants de Pékin. Dès lors, l’URSS deviendra, pour les dirigeants chinois, une menace sérieuse, et l’urgence de mettre fin à l’isolement international du pays se fera de plus en plus sentir.

Le rapprochement sino-américain
Après la proclamation par la Chine de la théorie des « trois mondes », la lutte contre l’impérialisme mondial se concentre dorénavant sur l’Union soviétique, considérée comme la puissance à endiguer et comme la principale menace à la paix mondiale. Dès lors, la Chine entend démontrer qu’elle n’hésitera pas à s’allier à n’importe qui pour contrer l’expansionnisme soviétique à travers le monde (soutien à Pinochet et à divers gouvernements et mouvements conservateurs, etc.).

C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre le rapprochement Chine-États-Unis du début des années 70. Après avoir tant dénoncé l’impérialisme américain, la Chine essaiera de faire alliance avec les Américains afin de contrer le social-impérialisme à la russe. À ce moment, plusieurs analystes parleront du changement imposé par la Chine dans le système international : l’ancienne compétition Est-Ouest doit dorénavant faire place aux rapports triangulaires Chine-États-Unis-URSS.

Comment se dessinent les relations sino-soviétiques pour l’ère moderne ? Tout d’abord, les relations sino-soviétiques souffrent toujours du problème de Taiwan, cette île où se sont réfugiés les opposants à la Révolution chinoise. Par contre les relations Chine-URSS prennent de l’intensité, comme en témoignent notamment les échanges diplomatiques entre les deux pays, qui s’effectuent à un niveau de plus en plus élevé.

Mais des nuages subsistent : la Chine revendique des territoires à l’URSS, et s’oppose à la politique soviétique en Indochine et en Afghanistan. Dès lors, une normalisation spectaculaire des rapports sino-soviétiques ne semble pas apparaître à l’horizon à moins de bouleversements politiques majeurs au niveau international.

Lutte à finir entre l’URSS et la Chine

Le Journal de Montréal, 29 janvier 1979

La situation politique dans le monde est sensiblement modifiée du fait que les deux grands du communisme en viennent à se tirer dessus.

Pendant plus de 20 ans, tous deux avaient considéré les États-Unis comme le principal ennemi et défini leur ligne de politique en conséquence.

Désormais, c’est chacun d’eux qui est, pour l’autre, l’ennemi principal. Cela ne saurait manquer d’avoir des conséquences politiques favorables aux États-Unis et à leurs alliés.

Le fait que le Vietnam attaque le Cambodge est en quelque sorte une agression indirecte de la Russie envers la Chine car, lors de la guerre du Vietnam en 1973, l’U.R.S.S. s’empara de ce dernier et la Chine en fit autant avec le Cambodge.

Les relations entre ces deux grandes nations communistes se sont constamment détériorées du fait des violentes divergences de vues sur la politique à l’égard des États-Unis et, aussi, en raison de l’implacable rivalité des deux pays pour la domination du mouvement communiste mondial.

Mais que se passerait-il si une conflagration éclatait ? Personne, à mon avis, ne pourrait remporter la victoire. Si les Soviétiques ont l’avantage des armes, les Chinois disposent d’un réservoir humain inépuisable, 800 millions d’hommes, contre 250 millions pour la Russie.

À vrai dire, il n’y a pas lieu de s’attendre à un véritable conflit armé. Les Chinois restent fort prudents dans leurs actes quand il s’agit de l’U.R.S.S. ou des États-Unis, en raison de la puissance nucléaire de ces deux pays. Il n’en reste pas moins que la guerre froide entre ces deux forces du pouvoir communiste se poursuivra encore pendant quelque temps.

Les États-Unis et leurs alliés peuvent espérer tirer avantage de la guerre froide sino-soviétique, car il suffit pour eux de constater qu’il vaut toujours mieux voir ses ennemis en proie à la discorde plutôt que solidement unis.

Ce qui avantage les États-Unis dans tout cela, c’est qu’ils sont désormais mieux placés face à ces deux pays, qui, malgré tout, demeurent foncièrement hostiles à eux. C’est là, déjà, un progrès considérable pour les États-Unis, et pour le système capitaliste en entier.