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Terreur dans l’Hexagone. Genèse du djihad français

Antoine Jardin, Gilles Kepel, Terreur dans l’Hexagone. Genèse du djihad français, Gallimard, Paris, 2016,
330 pages.

Nuit blanche, no. 144, automne 2016

Qui d’autre que Gilles Kepel pour nous éclairer sur les tragiques événements terroristes survenus en France et en Europe et qui ont suscité dégoût et indignation ? Kepel est l’auteur de près d’une vingtaine d’ouvrages sur l’islam, dans le monde arabe et dans son propre pays, la France. Il est une autorité en la matière, et reconnu ainsi mondialement.

Il effectue ici une véritable radioscopie de ce qu’il nomme « l’irruption djihadiste » en France, en s’intéressant de très près au cheminement des terroristes et au contexte social ayant permis leur émergence.

Un des constats de l’auteur, dont on se doutait : le niveau intellectuel « rudimentaire » des terroristes, qu’un islam interprété par bribes les amène à croire qu’ils vivent dans une société « mécréante » qu’il convient d’éradiquer. Cela se reflète dans la « technologie » utilisée lors des attentats, bien facile à maîtriser, mais néanmoins fatale.

L’élan djihadiste s’accélère à partir de 2005, affirme l’auteur : c’est l’année des émeutes dans les banlieues françaises, résultant notamment d’une grenade de la police à l’entrée d’une mosquée. Ces événements deviennent « les premiers terrains du djihad » en France : certains jeunes, désœuvrés, peu scolarisés, venant de foyers brisés, d’autres vivant en milieu carcéral, voient ces événements comme un « appel à la résistance islamique » tel que promu par des idéologues radicaux voulant convaincre les musulmans que le paradis se trouve dans un retour au VIIe siècle, au tout début d’un l’islam pur, naissant et conquérant.

« Le salafisme parvient à hameçonner en ligne les jeunes perdus en quête d’absolu. Il leur offre […] la chaleur d’un groupe de pairs qui rompt l’isolement, préalable à l’exaltation d’un idéal destiné à ‘changer la vie’ grâce à l’engagement dans le djihad pour abattre le Mal et établir le règne du Bien. »

Les « fractions identitaires » qu’accentue l’intégrisme portent en tout cas un dur coup au succès de l’intégration en France et révèlent ce pays comme une « société rétrocoloniale », avance Kepel, où s’imbriquent « déréliction sociale, passé colonial, désenchantement politique et exacerbation islamique ».

Exacerbation d’une minorité ne représentant certes pas la communauté musulmane de France, mais très activiste, nourrie d’antisémitisme et de conservatisme autoritaire, dont l’activisme nihiliste est favorisé par une révolution numérique permettant aux djihads locaux de s’interpénétrer et de se soutenir (France, Syrie, djihad universel). Et ceux-ci gagnent un élan avec la création de Daesh en juin 2014. Pour ces jeunes, Daesh « évoque l’utopie d’un avenir radieux islamique » à l’opposé d’une islamophobie ambiante, instrumentalisée par les idéologues radicaux dans le but de « prohiber toute réflexion critique » sur leurs vues millénaristes.

Comment anéantir ce marécage à la source de l’apparition de cette clique d’islamistes violents en Occident ? « Si une institution […] nous semble devoir être refondée et reconstruite pour traiter sur le long terme cet immense défi, c’est l’instruction publique, depuis la crèche jusqu’à l’université », écrit l’auteur. Bref, un semblant de solution, mais dont on ne pourra sentir les effets que dans l’avenir. Entre-temps, hélas, on le sait, d’autres attentats surviendront.

Ségolène Royal, la dame aux deux visages

Aymeric Mantoux, Benoist Simmat, SÉGOLÈNE ROYAL. LA DAME AUX DEUX VISAGES, L’Archipel, Paris, 2006, 303 pages.

Nuit blanche, site web, 8 octobre 2007

Disons-le d’emblée : voici un livre dont le clan Royal ne se sera pas servi pour mousser la candidature de la première femme politique française à se présenter aux élections présidentielles pour une grande famille politique (le Parti socialiste).

Certes, les deux journalistes reconnaissent, au passage des 300 pages de leur long descriptif, certaines qualités à cette nouvelle star, comme il se doit diplômée d’une grande école, malgré ses origines assez modestes : détermination, courage, persévérance, grandes habiletés communicationnelles. Pour le reste, Ségolène Royal est décrite comme une femme manipulatrice, autoritaire, cassante, solitaire, populiste, avec un caractère explosif, et surtout sans grandes idées pour la France. En bref, une femme essentiellement d’images, comme le prouverait la médiatisation de la naissance de son quatrième enfant : quelques heures seulement après l’accouchement, elle donnait des entrevues télévisées pour renforcer sa réputation de personnalité proche des préoccupations quotidiennes des électeurs. Au grand dam de son célèbre conjoint, François Hollande, cadre supérieur du Parti socialiste et lui-même prétendant présidentiel, qui aurait été indigné de ce geste peu commun.

Le livre nous éclaire sur les principales motivations de cette jolie quinquagénaire : notamment sur les rapports homme-femme, une préoccupation qui prendrait sa source dans l’opposition envers un père très autoritaire et aussi envers une famille, nombreuse, conservatrice (et à droite), avec laquelle elle aurait rompu totalement les liens depuis nombre d’années. « Sa passion de la chose publique est mue par la possibilité d’un renversement de pouvoir entre les sexes », avancent les auteurs. Plus tard viendra aussi l’écologie, et ce, avant que ce thème devienne largement fédérateur.

 

La tragédie du président. Scènes de la vie politique 1986-2006

Franz-Olivier Giesbert, La tragédie du président. Scènes de la vie politique 1986-2006, Flammarion, Paris, 2006.

Nuit blanche, no. 104, octobre 2006

L’essayiste Franz-Olivier Giesbert est depuis des décennies un observateur attentif mais surtout un confident de l’élite politique de son pays, la France. Déjà auteur d’une biographie du président actuel (Jacques Chirac, 1987), le journaliste revient sur ce personnage singulier, qui termine un deuxième mandat au sommet du pouvoir, objectif ultime qu’il a mis toute sa vie à atteindre.

Et pour en faire quoi ? Rien, ou pas grand-chose, conclut Giesbert, dans un livre acide contre Chirac, mais aussi contre nombre de politiciens qui dominent la scène publique française.

Tout le propos du bouquin mène à ce constat, et on pourrait dénicher maintes citations pour appuyer ce dire : pendant que la France décline, son président reste figé ; l’incarnation totale d’une France immobile, qui refuse de regarder la réalité en face et de changer. Alors que le président devrait faire montre de leadership et contribuer à sortir la France de son surplace, il agit au contraire comme un complice actif de cette stagnation qui mène le pays au précipice. Convaincu que la France ne peut tolérer quelque réforme, Chirac est devenu, déplore amèrement l’auteur, « le gardien du cimetière social français ».

D’autres politiciens en prennent aussi pour leur rhume. Après Chirac, vertement dénoncé pour ses nombreuses trahisons et hypocrisies, l’opprobre est jeté sur Dominique de Villepin, dépeint comme un affreux vaniteux opportuniste, obnubilé par son image etpar sa marque dans l’histoire (avec un grand H). Un maître de la posture et de l’imposture.

Un portrait plus sobre se dégage de l’aspirant à la présidence Nicolas Sarkozy, qui apparaît plus équilibré et doué de bon sens. Les Québécois apprécieront de savoir que l’ex-premier ministre Alain Juppé, premier dauphin désigné de Chirac, qui vient de terminer un an d’enseignement à l’ENAP à Montréal, est décrit comme intègre, moins porté sur la politique à courte vue, quoique tout aussi arrogant et coupé du peuple que les autres politiciens français.

Mais revenons au personnage principal, cet homme âgé de 73 ans, qui glisse vers la fin de sa vie. Que retiendront de lui les historiens, à part quelques bons coups en politique internationale ? Giesbert se commet : « Il ferme la marche. Il est le berger de derrière. L’Histoire est faite par des gens qui ne descendent pas la pente, mais qui osent dire non, contre les commandements de l’époque. Chirac n’en a cure. Il a décidé depuis longtemps qu’il ne ferait pas l’Histoire mais que c’est elle qui le ferait ».

C’était François Mitterand

Jacques Attali, C’était François Mitterand, Paris, Fayard, 2006.

Nuit blanche, numéro 103, juin 2006

L’écrivain bien connu Jacques Attali a été le proche conseiller de François Mitterrand jusqu’à la moitié du deuxième mandat présidentiel, mieux, son confident officiel et un complice, y compris dans la vie privée. Le lecteur a donc droit à un regard intimiste des principaux événements ayant animé la vie politique de la France durant toute cette période s’étalant de 1981 à 1995.

Une des principales révélations de l’ouvrage, mentionnée deux fois plutôt qu’une, donne froid dans le dos : François Mitterrand, plutôt pessimiste sur la nature humaine (« tous, nous pouvons devenir des bourreaux »), était convaincu que, tôt ou tard, « une guerre nucléaire éclaterait ».

En politique intérieure, ce président, qui aura vécu les premières cohabitations de la Ve République, se reconnaîtra un seul échec : l’emploi. Il évoque souvent ces « Français si difficiles à faire évoluer », une nation où « on ne règle les problèmes qu’avec des crises ».

L’auteur se fait plus critique du deuxième septennat que du premier : le président s’y engage sans aucun projet. Jacques Attali attribue cela en partie à la maladie de Mitterrand, un cancer de la prostate, qui le minera passablement dans ses fonctions jusqu’à l’emporter.

François Mitterrand apparaît à son mieux en politique étrangère. Il dirige la France en des temps fort troubles : chute de l’Empire soviétique (il redoutera toute sa vie une prise du pouvoir à Moscou par les militaires), la chute du mur de Berlin et la réunification allemande, dont il craint qu’elle ne fasse dérailler la marche vers l’Europe unie, son grand projet. Il fera une priorité absolue du maintien des frontières, notamment celles entre la Pologne et l’Allemagne.

La seule part sombre du portrait dressé par Jacques Attali a trait à la révélation du passé de « collaborateur » du président sous le régime pro-nazi, un fait mis en lumière par un journaliste grâce à la parution d’un livre choc. Le président avait toujours été dépeint auparavant sous les traits d’un résistant.

Pour l’auteur, juif, c’est comme « le héros tombé de son socle ». Le président a ainsi participé à la « conspiration du silence » qui a marqué cette triste époque, lui qui au surplus entretenait ouvertement des amitiés avec des collaborateurs de ce régime peu glorieux de l’histoire de France.

Safia. Un conte de fée républicain

Safia Otokoré, Safia. Un conte de fée républicain, Robert Laffont, Paris, 2005.

Nuit blanche, no. 99, juillet 2005

Noire de religion musulmane née dans la pure pauvreté à Djibouti, en Afrique de l’Est, Safia Otokoré, la jeune trentaine, est maintenant maire adjointe d’Auxerre et cadre du Parti socialiste français, à titre de responsable des sports.

Comment une femme, au départ aussi matériellement démunie, en est arrivée à côtoyer l’élite d’une des grandes puissances du monde, constitue l’essentiel de ce récit simple, de lecture facile.

Le sous-titre du livre peut apparaître quelque peu trompeur, et l’auteure serait la première à l’admettre. « J’ai l’honnêteté de reconnaître que si j’étais arrivée femme de ménage, sans argent, sans contact, sans amis, jamais je ne serais parvenue à construire ce qu’est ma vie aujourd’hui. Ce sont là les limites de mon histoire. »

La politicienne française est effectivement débarquée en France comme amie et future épouse d’un grand et argenté footballeur français d’origine africaine, et ainsi projetée dès son arrivée dans une vie de grande bourgeoisie. En ce sens, son histoire n’est pas un conte de fées.

Cela dit, Safia Otokoré a dû trimer dur. Grâce à l’ouverture d’esprit relatif de son père, à l’opiniâtreté de sa mère et, surtout, à sa propre détermination, elle part étudier à Abidjan, alors la cité des lumières de l’Afrique francophone. Toutefois, excisée et infibulée (cousue) dès son jeune âge, la future championne sportive de son pays vit cette marque comme un viol de son corps et de sa dignité.

Paradoxalement, c’est cette plaie vive qui lui donne la volonté de sortir de son milieu, encore étouffé par des traditions ancestrales, particulièrement néfastes aux femmes. D’où son dégoût total pour ces pratiques, mais aussi son combat en faveur des opprimés, notamment les immigrants de France, et son enthousiasme contagieux pour l’Europe, qu’elle considère comme la voie à imiter pour son continent d’origine. « […] je vois l’Europe comme un soleil. Je la trouve magnifique. Elle est l’avenir, la modernité, l’espérance en un monde meilleur. Elle est une référence. L’Afrique manque de ces visionnaires qui ont bâti l’Europe sur les cendres encore fumantes d’un monde ravagé par la Seconde Guerre mondiale. »

EDF fait confiance au nucléaire

Hydro-Presse, mi-mai 1994

Le choix du nucléaire comporte de précieux avantages pour la France : sécurité d’approvisionnement et diminution de la dépendance face à l’extérieur ; standardisation telle du parc d’équipement qu’Électricité de France (EDF), profitant des économies d’échelle, pratique les tarifs d’électricité les plus bas en Europe; et diminution de la pollution atmosphérique.

Grâce au programme électronucléaire en remplacement des centrales thermiques qui brûlent du charbon ou du pétrole responsables des pluies acides et du risque d’effet de serre, les émissions d’oxyde d’azote ont diminué en France de 70 %, celles de gaz carbonique et d’oxyde de soufre de 40 % entre 1980 et 1990.

Mais ce choix a aussi des inconvénients. La France, comme tous les pays qui font le choix du nucléaire, doit composer avec deux problèmes majeurs : la sûreté des réacteurs et le traitement des combustibles usés, dont une partie reste radioactive durant des centaines d’années.

Comment alors stocker ceux-ci en toute sécurité pour une aussi longue période ? La France envisage actuellement de stocker ces déchets sous terre dans des couches géologiques robustes et profondes. Les études se poursuivent à ce sujet.

À court terme, le principal souci d’EDF reste – même inquiétude des populations -la sûreté des réacteurs. Souvenons-nous qu’en 1986, la centrale de Tchernobyl, en Ukraine (ex-URSS), a vu un de ses réacteurs exploser et dégager sur un vaste territoire un nuage radioactif.

Depuis ce malheureux accident, les populations européennes ont beaucoup moins confiance dans le nucléaire. Plusieurs pays, dont l’Allemagne, ont stoppé leur programme électronucléaire et toute construction de centrale fait l’objet de vives contestations.

Même si un accident comme celui de Tchernobyl est impossible et les mesures de sécurité sont plus avancées et rigoureuses, EDF investit dans des recherches visant à améliorer la sûreté des réacteurs, dont plusieurs devront être remplacés après 30 ou 40 ans d’exploitation. Avec l’Allemagne, elle s’est engagée dans un programme de recherche sur un nouveau modèle de réacteur, le EPR, pour les années 2000.

De plus, hors de son territoire, notamment en Europe de l’Est, elle veille à l’intégration de meilleures techniques de sécurité chez les électriciens. Certaines de ses centrales sont jumelées à d’autres, par exemple celle de Penly, dans le nord-ouest de la France, avec la centrale Novovoronej, en Russie.

Au-delà de l’acquisition de nouvelles techniques, ces échanges visent à terme l’implantation d’une nouvelle culture, de la sécurité chez les électriciens de ces pays. Un des principaux changements visés est la transparence : tout incident est en France reporté afin de profiter de l’expérience acquise. Des sanctions ont lieu uniquement lorsque l’on tente de camoufler un incident, aussi minime soit-il.

Hydro-Québec et EDF, une affinité naturelle

Hydro-Presse, fin février 1994

Quelques mois avant de partir pour mon stage à Électricité de France (EDF), un reportage télévisé de Radio-Canada portant sur la réorganisation se concluait ainsi : « Hydro, c’est gros … »

En arrivant à EDF, j’avais en tête ce commentaire en jetant un oeil sur leurs statistiques. Imaginez : notre consoeur française fait plus de six fois notre taille !

Des revenus de 42 milliards de dollars (7 milliards pour Hydro), un parc de production de près de 96 000 MW (30 000 MW pour Hydro), 28 millions de clients (3,5 millions pour Hydro) et 118 000 employés (27 000 à Hydro).

Chiffres impressionnants, qui placent EDF comme la plus grande entreprise d’électricité du monde, et de loin. C’est que contrairement à plusieurs de ses voisins européens, qui n’exercent leurs activités que sur une partie de leur territoire national, EDF dessert tout le territoire français.

Malgré cette différence (de taille !) entre nos deux entreprises, Hydro-Québec et EDF ont beaucoup en commun. Comme Hydro, EDF est la propriété de l’État. Elle exerce également un quasi-monopole sur la production, le transport et la distribution d’électricité.

Elle occupe une place importante dans l’activité économique nationale, de par sa présence sur tout le territoire, et a une politique de tarifs uniformes (qui s’applique aussi loin que Saint-Pierre-et-Miquelon !).

Plus globalement, nous partageons une culture commune, faite d’un attachement à l’entreprise et d’une relative stabilité dans l’emploi. Enfin, et ce n’est pas à négliger, nous avons une même langue, le français.

Pour ces raisons, avec un minimum de bonne volonté, un employé d’Hydro-Québec peut facilement trouver des points de repère et s’intégrer à EDF. D’autant plus qu’il trouvera là-bas un accueil chaleureux, nos « cousins français » se montrant d’emblée sympatiques aux Québécois.

Cela étant, il y a aussi des différences. La plus frappante a trait sans nul doute à la source de production d’électricité. Ici, nous utilisons surtout de l’eau. En France, à peu près toutes les rivières ont été harnachées ; le pays dispose de ressources limitées en combustibles fossiles, pétrole, charbon ou gaz.

Réduite à un état de grande dépendance face à des sources extérieures d’approvisionnement, la France a donc fait le choix, dans les années 70, de la filière nucléaire.

Les résultats ont été spectaculaires : la dépendance énergétique de la France a réduite de moitié, et le nucléaire assure maintenant 75 % de la production d’électricité avec 56 réacteurs dispersés sur une vingtaine de sites. La France est, avec le Japon, un leader de l’énergie nucléaire dans le monde.

Chez Thomson, France, des créateurs d’entreprises

Magazine Courants, janvier-février 1989

Au groupe Thomson, de France, l’intrapreneurship, connais pas ! Est-ce à dire que le géant de l’électronique ne couve en son sein aucun esprit créateur, prêt à faire profiter l’entreprise de ses idées novatrices ? Pas du tout ! C’est que le terme intrapreneurship n’est pas encore entre dans les bureaux des gestionnaires français, ou si peu. « Une simple question de sémantique », soutient Martine Bidegain, directrice du Service des implantations industrielles et du developpement régional chez Thomson, et invitée au colloque sur l’intrapreneurship, tenu en janvier Reine Elizabeth. « En France, on parle plutôt de délégation, de décentralisation, de responsabilisation, d’essaimage et de spin-off. Mais le processus et les résultats sont les mêmes ! » dit-elle.

D’abord, un mot sur le groupe Thomson. Des chiffres impressionnants : 15 milliards de revenus en 1987, dont 75 % sont réalisés à l’étranger dans plus de 50 pays ; 110 000 employés, plus de 18 000 cadres et spécialistes. Nationalisé en 1982, le groupe Thomson, dirigé par Alain Gomez, a vécu une gigantesque réorganisation. En 6 ans, environ 50 000 personnes ont été embauchées, et 60 000 employés ont quitté le groupe pour plusieurs raisons : ventes, acquisitions, fusions, départs naturels, suppression d’emplois, déplacements d’activités, etc. Grand coup de barre, pour une firme qui était au bord du gouffre. Aujourd’hui, les choses vont mieux. Thomson a concentré ses activités autour de deux grands métiers : l’électronique grand public et l’électronique de défense. Une stratégie qui lui a permis de renforcer ses positions dans le monde. Thomson est au 4e rang dans le secteur de l’électronique grand public (téléviseurs) dans le monde, depuis le rachat de RCA. Dans le domaine de l’électronique de défense, il est 1er en Europe et 2e dans le monde.

Un des atouts gagnants du retour en force de la firme sur le chemin de la rentabilité : la décentralisation, y compris par la création de filiales. Une façon comme une autre de donner aux unités et aux individus plus de pouvoir et ainsi plus d’autonomie. Et qui dit autonomie dit aussi plus de facilité à libérer les forces créatrices au plus grand profit de l’entreprise… et des individus concernés.

Thomson encourage, en effet, ses employés aux tempéraments entrepreneurs à créer leur propre entreprise. Eh oui ! Thomson parraine un concours qui en sera, en 1989, à sa 4e édition. Les gagnants obtiennent des bourses, qui leur permettent de s’établir à leur propre compte. Martine Bidegain explique : « Chaque année, des employés quittent l’entreprise pour fonder leur propre firme. Nous avons étudié ce phénomène et remarqué que ces individus avaient le goût de faire leur propre cheminement, de prendre en main leurs propres affaires. Nous avons donc organisé un concours afin d’aider ces entrepreneurs, mais tout en les associant avec nous. »

En quoi consiste le concours Thomson de créateurs d’entreprises ? Tout individu désireux de concevoir un produit ou un service soumet sa candidature. Cinq prix variant de 100 000 FF à 300 000 FF (l’équivalent d’environ 60 000 dollars) sont alloués. Les gagnants ont, grosso modo, trois possibilités : mettre sur pied une filiale de Thomson, dont ils ont la direction ; fonder une societé où Thomson aura une participation minoritaire ; enfin reprendre une activité du groupe et devenir sous-traitant ou fournisseur. Ainsi, chacun y trouve son compte. « Ce n’est pas une invitation à partir, souligne Martine Bidegain. Prix ou pas, les entrepreneurs nous quittent un jour. Il s’agit, dès lors, de les accompagner et de s’associer avec eux, au lieu de couper tous les liens. »

Mondialisation de l’économie, compétition plus vive…, autant de termes sans cesse repris par les revues de commerce et qui ont une signification concrète chez Thomson. « Nous restructurons fréquemment notre organisation, afin de la rendre plus souple, plus flexible. Nous avons, en ce moment, une organisation par chefs de projet. Rien d’extraordinaire, mais cela permet une plus grande autonomie dans la gestion et, ainsi, plus de place à l’initiative. C’est qu’il faut être en mesure de s’adapter continuellement aux changements incessants qui surviennent dans un environnement de plus en plus incertain et imprévisible. Il nous faut toujours trouver la forme d’organisation la plus appropriée pour développer l’initiative, l’inventivité, la créativité, une capacité de riposte efficace. Surtout dans le domaine de l’électronique. Notre survie en dépend. »

Analyse d’un mal français

Erna Paris, Analyse d’un mal français, Paris, Ramsay, 1985.

Nuit blanche, no. 24, juillet-septembre 1986

Le livre d’Erna Paris est, comme elle le désigne d’emblée, l’histoire de blessures encore ouvertes. L’histoire d’une France qui n’a pas encore intégré son propre passé, d’une France qui se dissimule derrière ses héros et ses fétiches, pour d’autant mieux cacher son second visage, conservateur et xénophobe.

La présence actuelle de Klaus Barbie en territoire français, celui qui fut le numéro un du nazisme allemand en France, pour subir son procès pour crimes contre l’humanité, réanime le souvenir de l’affrontement de ces deux France, l’une libérale, ouverte, l’autre retournée sur elle-même, que la Résistance de Jean Moulin et le gouvernement collaborationniste de Vichy incarnent de manière quasi mythologique.

Certes, Klaus Barbie est le meurtrier de Moulin, l’ennemi de ce que la France a de plus noble. Mais il draine aussi le souvenir révélateur de la complicité unique de milliers de Français avec les forces nazies, élément oublié de l’histoire officielle.

Pour les Juifs, aux premières tribunes de cette polémique, le retour du colonel nazi fait non seulement revivre les horreurs de l’ethnicisme hitlérien, mais rouvre les plaies de la collaboration de milliers de compatriotes, qui ont trahi les idéaux profonds de la France sous les pénombres de la xénophobie.

L’emprisonnement de Klaus Barbie dans les prisons de Lyon, c’est le retour douloureux de la France sur sa propre histoire, une histoire attisée par le mythe d’un pays uni contre l’entreprise fasciste.

L’ouvrage d’Erna Paris, c’est le questionnement d’une histoire qui reste, selon l’expression d’un journaliste parisien, à se réconcilier avec la vérité.