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L’outrage fait à Sarah Ikker

Yasmina Khadra, L’OUTRAGE FAIT À SARAH IKKER, Paris, Julliard, 2019, 275 pages.

Nuit blanche, no.156, Automne 2019

Le célébrissime auteur nous entraîne cette fois au Maroc, pays de plus en plus connu des Québécois en raison de l’immigration et du tourisme.

Sarah Ikker est le nom d’une jolie jeune femme, fille d’un cadre supérieur de la police de Tanger et mariée elle-même à un policier, Driss, campagnard instruit et attirant.

Couple sans enfants qui mène la belle vie, leur parcours de bonheur est complètement brisé lors d’une soirée où, chacun ayant son activité mondaine, Driss revient et retrouve sa femme nue, sans conscience et barbouillée de sang. Elle a été manifestement violée.

Même si sa femme se remet en forme, du moins physiquement, l’événement plonge Driss dans un abime dont il se relève uniquement grâce à des collègues bienveillants. Il décide alors de mener sa propre enquête, faisant peu confiance à celui qui mène officiellement les investigations visant à identifier le coupable.

Or, Driss ne semble jamais vraiment surmonter sa douleur, et entretient depuis cette funeste soirée un rapport malveillant avec sa femme. Bizarrement, outre l’enquête, c’est cette nouvelle relation, trouble, ambiguë, qui soutient la trame du roman.

Mais on ne saura pas dans ce livre le fin fond de toute l’histoire. Même si les faits commencent à pointer vers un coupable, le livre s’interrompt brusquement : Yasmina Khadra le termine avec un « À suivre », un peu frustrant.

Et même temps, on ressent le plaisir qu’on aura à poursuivre ce roman intriguant qui, au surplus, décrit fort bien le Maroc d’aujourd’hui.

 

En voyage chez soi. Trajectoires de couples mixtes au Maroc

Catherine Therrien, En voyage chez soi. Trajectoires de couples mixtes au Maroc, Presses de l’Université Laval, Québec, 2014, 241 p.

Nuit blanche, site web, 10 juillet 2015

À la faveur de la hausse de l’immigration, les mariages au Québec ont bien changé. La plupart d’entre nous connaissent un collègue, un ami, voire un frère ou une sœur ayant pris pour conjoint un immigrant de première génération. Surtout quand ils impliquent une différence religieuse, ces mariages sont de vrais « voyages » comme le dit l’auteure, tant les différences personnelles des membres du couple sont importantes. Catherine Therrien sait de quoi elle parle : elle est mariée à un Marocain et vit au Maroc, et a interrogé sur place de nombreux couples mixtes pour écrire ce livre qui est aussi sa thèse de doctorat en anthropologie.

D’emblée, l’auteure concède que la différence religieuse n’est pas un fait banal au Maroc, qui considère celle-ci comme une menace à sa « cohésion sociale ».

Malgré cette réalité, dans la vie de tous les jours, même si ces unions mixtes « transgressent certaines frontières », les Marocains font preuve de souplesse, la société marocaine étant plus une « société de convenance que d’interdit ».

Cela dit, des enjeux épineux existent pour les couples mixtes. La religion, plus précisément la conversion à l’islam, est obligatoire si l’homme n’est pas musulman ; elle est acceptée, mais souvent souhaitée par les locaux, en ce qui concerne la femme. Plusieurs épouses sont ainsi amenées à se convertir pour acheter la paix, et aussi se donner une meilleure protection juridique.

Même si l’auteure voit une « difficulté ajoutée » à la vie des couples mixtes, quant à la durée des mouvements d’ouverture et de fermeture à la différence de l’autre, lorsqu’il y a échec, « les raisons des ruptures chez les couples mixtes sont à peu de choses près les mêmes que chez les autres couples ». Donc, en pratique, les mêmes joies et les mêmes difficultés que chez les couples de même culture.

Un des principaux constats de l’auteure paraît viser juste : la mixité ne serait en fait que la suite d’un « voyage » déjà engagé par les deux membres du couple « bien avant la rencontre amoureuse ». C’est cette distanciation préalable des deux individus par rapport à leur monde d’origine, que la chercheuse nomme le « chez-soi », qui facilite et permet la rencontre, puis l’union. Une majorité des membres d’un couple mixte avaient déjà sinon un parcours d’exil, en raison par exemple des études ou du travail, ou du moins le désir de vivre ce parcours hors de leur zone de confort.

« Le fait que les participants à cette recherche soient sortis […] d’un contexte qui leur était familier pour plonger dans un univers très différent […] les a placés sur le chemin d’une rencontre, rencontre qui n’aurait probablement pas eu lieu sans ce parcours de mobilité. »

Mohammed VI, derrière les masques

Omar Brousky, Mohammed VI, derrière les masques, Nouveau Monde, Paris, 2014, 237 p.

Nuit blanche, no. 138, printemps 2015

Avec avoir suscité bien des espoirs démocratiques et de justice sociale, Mohammed VI (M6), le Roi du Maroc, initialement présenté comme le « Roi des pauvres », a largement déçu les aspirations placées en lui depuis qu’il a succédé à son père, décédé en 1999.

Le Roi des pauvres s’est rapidement transformé en « Roi prédateur », faisant main basse sur plusieurs secteurs clés de l’économie du pays. C’est ce qu’affirme l’auteur, journaliste et donc observateur privilégié. Ce qu’il révèle c’est que, outre des réformes cosmétiques, rien n’a vraiment changé dans le fonctionnement politique du pays suite à la mort d’Hassan II, souverain oriental régnant avec malice et dureté sur son pays et ses « sujets ».

Le Maroc est certes un peu plus démocratique depuis la prise du pouvoir de M6 il y a 15 ans : il y a un peu plus de liberté de parole, le parti politique qui gagne les élections s’arroge le premier ministère, on connaît la femme et les enfants du roi, une réalité cachée sous Hassan II. Mais les piliers moyenâgeux du régime n’ont pas bougé : le roi est toujours inattaquable, il ne fait face à aucun contre pouvoir, il ne rend de comptes à personne, à preuve il ne donne pas d’entrevues aux journalistes marocains, et il emprisonne des journalistes ou des citoyens pour des futilités, voire des caprices. Les courtisans et autres estafettes doivent au surplus lui prêter formellement allégeance lors d’une cérémonie annuelle que plusieurs modernistes jugent humiliante.

Pire, M6 règne avec ses « potes », soit sa clique d’une dizaine d’amis élevés comme lui au collège royal. Avec eux et grâce à eux, il s’enrichit sans vergogne, dans le secteur agricole, les mines, les biens courants de consommation, et ce même si l’exploitation de ses quelque trente palais et résidences royales coûte au bas mot, sur une base annuelle, 250 millions d’euros aux Marocains, dont 30 % de la population est au chômage. Sa fortune lui permet aussi d’entretenir ses réseaux en France, et ainsi éviter des critiques internationales embarrassantes sur son régime.

Bref, le règne de M6, c’est celui d’un roi avec un pouvoir personnel sans partage, qui lui est donné à vie, la mainmise d’un homme qui n’a jamais insufflé une véritable dynamique de changement. Comme le roi n’a que la cinquantaine, cela signifie, pour les plus 30 millions et plus de Marocains, encore des décennies sans espoir de réformes démocratiques et de partage plus équitable des richesses nationales.

Journal d’un prince banni

Moulay Hicham El Alaoui, Journal d’un prince banni. Demain, le Maroc, Grasset, Paris, 2014, 362 p.

Nuit blanche, no.136, automne 2014

Voici un livre-événement. Quand avons-nous le rare privilège d’accéder de l’intérieur à la vie d’un prince arabe ? Il y a en a pourtant des milliers, en Arabie saoudite et dans les États pétroliers, mais jamais, sinon que dans les milieux très informés (on pense aux services secrets) peut-on en apprendre sur comment se compose leur vie de tous les jours tant sont fermés les régimes politiques des pays dont ils sont les grands privilégiés.

D’abord, un mot sur le personnage. Le prince Moulay Hichem est le fils du frère de feu Hassan II, donc le cousin du roi actuel du Maroc, Mohammed VI, avec qui il a été élevé dans la cour royale. Mais à partir de l’école secondaire, les deux sont séparés, et le destin de Moulay Hichem bascule alors irrémédiablement : il est en effet envoyé à l’école américaine installée dans le pays, et cela marque profondément le destin du personnage. Car à l’école américaine en effet, il intègre d’autres valeurs, fait de l’anglais sa langue du quotidien, bref s’éloigne d’un certain univers qui normalement l’attendait.

Le livre est une attaque frontale contre le makhzen, le nom donné au Maroc à l’élite parasitaire qui entoure le Roi et qui, s’arrogeant les meilleures affaires, plombe la modernisation du pays. La narration débute par l’enfance du prince. Ces pages sont captivantes : elles nous plongent en plein Orient fantasmatique. Le prince vit dans un environnement peuplé de personnages loufoques, courtisans, conteurs, femmes du harem, bonnes, gouvernantes occidentales, étrangers ramenés de divers voyages vivent dans un joyeux désordre de la maison de son père, Moulay Abdallah, un homme absent car trop enclin à la « bonne vie » (dépenses faramineuses, luxe, alcool).

Les tentatives de meurtres et de coups d’État contre Hassan II au début des années 70 marquent profondément la vie politique du pays. Le jeune prince constate alors que « le Roi Hassan II devient méchant, solitaire et méfiant » (p.63) et assiste, impuissant, au durcissement autoritaire du régime. Se démarquant des autres enfants de la cour royale, il est accepté en 1981 à l’université Princeton. Il dit avoir l’impression de « renaitre » en sortant de la clique royale, dont il désapprouve la soumission par trop intéressée.

Devenu adulte, le prince entretient des relations tumultueuses avec Hassan II qui, suite au décès prématuré du père du prince, ne cesse, à travers divers stratagèmes tortueux, d’essayer de le faire « entrer dans le rang ». Toutes ces magouilles royales contribuent à envenimer irrémédiablement la relation du prince avec le futur roi, Mohammed VI, lui-même victime de la tyrannie de son père.

Fier de son apprentissage de la science politique à Princeton où, grâce à sa fortune familiale, il peut fonder une Chaire sur le monde arabe, le prince prend la plume et publie textes critiques contre la monarchie absolutrice, dénonce les inégalités criantes dans le monde arabe, son « surplace collectif ». Ceci consacre sa rupture avec la famille royale marocaine. Installé en permanence aux États-Unis avec ses deux enfants, devenu entre autres entrepreneur en énergies renouvelables, il constate, lucide : « J’en suis plus que jamais convaincu : davantage que le respect des droits de l’homme ou l’acceptation de la démocratisation, l’implication du palais dans la sphère économique est le problème qui, avant tout autre, bloque la transformation institutionnelle de notre système. »

Cette thèse vise dans le mille. En publiant ce livre courageux, ce rare prince arabe dissident apporte une contribution majeure au combat démocratique d’un pays, et d’une région, le monde arabe, aux mœurs politiques d’un autre temps.

 

Le marcheur de Fès

Éric Fottorino, Le marcheur de Fès, Calmann-Lévy, Paris, 2013

Nuit blanche, no. 134, printemps 2014

On dit parfois de certains livres qu’ils se lisent d’un trait. Celui-ci, du journaliste et romancier Éric Fottorino, se lit davantage selon moi par petites touches, le temps entre les chapitres de mieux s’imprégner des portraits intimistes que fait l’auteur de ses pérégrinations à Fès, l’impériale ville du Maroc qui a plus d’un millénaire dans le corps.

Éric Fottorino y part à la recherche spirituelle de son père biologique, un Juif fassi (c’est-à-dire de Fès) dont il cherche à retracer la jeunesse parmi les vieilles pierres de la ville et de son quartier juif, le mellah.

J’ai pu moi aussi entreprendre un pèlerinage semblable à Fès, avec mon épouse qui a passé toute sa jeunesse dans la vielle ville, à l’ombre d’un père pieux musulman marchand de chaussures. Dans cet endroit qu’on ne peut oublier, tant les habitudes d’aujourd’hui semblent mimer les façons de vivre d’autant : on y croise encore des ânes  faisant le transport des marchandises, comme il y a des siècles.

Grâce au livre de Fottorino, j’ai pu revivre ces nombreuses traversées de la ville ancienne et moderne, m’émouvoir de nouveau, comme lui, de la disparation quasi complète de la communauté juive, qui a tant contribué à sa renommée intellectuelle de  (de 20 000, la communauté juive ne rassemble plus à Fès que 500 personnes, en général âgées). Ceci en raison surtout du conflit israélo-palestinien, qui a suscité des tensions autrefois inconnues.

En marchand abondamment dans la ville, en rencontrant de vieilles connaissances de son père biologique avec lequel il a engagé des liens seulement à l’âge adulte, il tente de découvrir la ville pour mieux connaitre l’homme : « Maintenant il me faut Fès. Connaître Fès. Je ne serai pas vraiment ton fils si mes yeux ne voient pas ce que tu as vu en premier ». Comme l’indique cette citation, l’auteur s’adresse à son père, et lui rappelle, au gré de ses promenades, de ses rencontres, la jeunesse qui fut la sienne.

M. Fottorino voit aussi la vie qui aurait pu être son destin si sa mère et sa famille française n’avait pas rejeté ce père biologique, car Juif. Un témoignage qui raconte bien ce que fut la vie de cette communauté historique en Afrique du Nord avant qu’elle ne sombre dans l’oubli.

Le Roi prédateur. Main basse sur le Maroc

Catherine Graciet, Éric Laurent, Le Roi prédateur. Main basse sur le Maroc, Paris, Seuil, 2012.

Nuit blanche, janvier-février-mars 2013

Son père, Hassan II, avait eu à subir la forte tempête déclenchée par la publication en 1998 du livre choc du journaliste Gilles Perrault, Notre ami le Roi, portant sur les terribles exactions contre les droits humains commises au Maroc et l’absolutisme régnant dans le pays.

Comment Mohammed VI, actuel roi du Maroc depuis 1999 et fils de Hassan II, composera-t-il avec les révélations contenues dans cet ouvrage, sans surprise interdit au Maroc ? Car c’est aussi un livre choc que publient ces deux journalistes français familiers du Maroc (pour un, Éric Laurent avait pu recueillir nombre de confidences de Hassan II, notamment à la fin de son règne de presque 40 ans).

Les auteurs brossent un portrait sans nuance de l’héritier de la dynastie alaouite. Beaucoup moins politique que son père, réputé comme un homme cruel et méprisant, mais rusé et habile à manipuler ses alliés et opposants, M6 (son diminutif au Maroc) s’est plutôt investi dans la sphère économique, faisant du pays sa basse-cour, aux fins de son enrichissement et de celui de sa petite clique de courtisans animée, disent les auteurs, par la servilité et l’avidité.

Un exemple : le roi a des intérêts financiers… dans des entreprises subventionnées par l’État marocain ! « Au Maroc c’est le peuple qui, chaque jour que Dieu fait, enrichit le roi en achetant les produits de ses entreprises ». (p.207) Et ce alors que le roi s’attribue, une indécence pour un pays pauvre, un salaire mensuel très supérieur à celui du président américain.

Le livre s’attarde beaucoup sur les agissements néfastes des principaux collaborateurs de M6, notamment Fouad Ali El Himma, qui a un rôle plus politique et sécuritaire, et Mounir Majidi et Hassan Bouhemou, dont le rôle est de veiller à manipuler la vie économique du pays à l’avantage des intérêts pécuniaires du roi. Et qui n’hésitent pas à écraser tout ceux qui, même si alliés d’un moment, leur sèment des embûches, quitte à utiliser une justice servile pour leur fabriquer de faux procès, bref en pratiquant « cette forme dégradée du pouvoir qu’est l’abus permanent ». (p.15)

Un des éléments intriguant du livre est la perte d’influence relative de la France auprès de l’actuel trône marocain, une France encore figée dans ses réflexes passés envers un Maroc qui lui était autrefois entièrement conquis, mais qui maintenant se tourne de plus en plus vers les États richissimes du golfe Persique.

La conclusion du livre sera claire pour plusieurs lecteurs : le Maroc, grand pourvoyeur d’immigrants pour le Québec, n’ira nulle part si son premier dirigeant, en théorie inattaquable de par son statut de « chef des croyants », continue de se placer au-dessus de la mêlée, jouant à la fois le rôle de rentier économique et d’investisseur, à agir comme un autocrate pouvant écarter à souhait ses opposants, et à tordre la justice selon ses intérêts politiques ou économiques du moment. En somme, à mettre ses intérêts personnels en concurrence avec l’intérêt général, dont il a pourtant la responsabilité suprême.

Majesté, je dois beaucoup à votre père…

Jean-Pierre Tuquoi, « Majesté, je dois beaucoup à votre père… », France-Maroc, une histoire de famille, Albin Michel, Paris, 2006.

Nuit blanche, octobre 2006

Bien des entrepreneurs québécois vous le diront : il n’est pas facile de percer le marché marocain. Si les Québécois ont eu quelques succès commerciaux dans les pays voisins que sont l’Algérie et la Tunisie, le Maroc est resté pour nombre d’entre eux une place imprenable, un marché opaque, voire mystérieux.

Comment expliquer cette apparente infortune ? Le livre de Jean-Pierre Tuquoi fournit des réponses, sinon la réponse, à ce questionnement. En simple, le Maroc est le pré carré de la France. Les relations entre les élites françaises, de droite comme de gauche, et la monarchie marocaine sont si étroites, si tissées serré, qu’il devient difficile, voire quasi impossible, de se faufiler entre les mailles.

L’affaire dépasse les simples relations commerciales, pourtant très intenses : presque toutes les entreprises de l’Hexagone de quelque importance ont des opérations au Maroc. Le lien symbiotique qui unit les deux pays dépasse le bon voisinage. Par exemple, l’actuel président français Jacques Chirac, sur une promesse faite à un Hassan II mourant (décédé en 1999), père de l’actuel Roi Mohammed VI, agit ni plus ni moins comme une seconde figure paternelle de la famille royale, en allant jusqu’à arbitrer des disputes familiales et intervenir dans la vie personnelle des membres de la Cour.

Un nombre très important de personnalités politiques, économiques et intellectuelles françaises ont un pied-à-terre au Maroc, notamment à Marrakech, ville à la mode, et sont souvent invités tous frais payés à divers événements marquant l’amitié entre les classes dirigeantes. Pas une semaine ne passe sans qu’un ministre français ne débarque au Maroc ou inversement sans qu’une délégation ministérielle marocaine séjourne à Paris. Ainsi la France se fait le défenseur «aveugle» des positions marocaines sur des dossiers litigieux comme les droits de l’homme, le Sahara occidental ou les disputes fréquentes entre le Maroc et l’Espagne.

Le livre du journaliste du quotidien Le Monde indique toutefois une certaine « déliquescence » de l’influence marocaine à Paris depuis la venue de Mohammed VI. Plus américanophile que son père, ce roi peu charismatique se consacre beaucoup moins au maintien du réseau inextricable mis en place par son père avec l’ex-colonisateur. Les entrepreneurs étrangers ne s’en plaindront pas.

Préface. Le trésor du Rif, Pierre Bonin, roman, 2006

Pierre Bonin, Le trésor du Rif, 2006.
M. Cliche écrit sur le monde arabe et l’islam depuis plus de vingt ans.

Je termine le roman de Pierre Bonin et ma première pensée va à l’auteur. Au terme de ce roman où se déploient l’aventure militaire, l’exotisme et le sentiment amoureux, j’admire en lui l’anthropologue, l’historien et le romancier.

L’anthropologue, d’abord : la description que fait M. Bonin du Maroc, un pays qui est comme ma deuxième maison, force l’estime. L’auteur n’aura pris que quelques semaines d’un séjour mémorable dans cette contrée si envoûtante pour saisir tout un pan de la société marocaine, de son histoire, de ses valeurs millénaires. Sa curiosité, sa rigueur dans la recherche du contexte ou se déroule le roman, son style précis, m’ont replongé dans les sentiments premiers à la source de ma passion pour ce pays considéré à juste titre comme un des plus magnifiques qui soit.

L’historien, ensuite : M. Bonin démontre une sensibilité remarquable. Sa description des conditions historiques et matérielles du Maroc et de la vie d’époque des légionnaires fera le bonheur de tous ceux qui s’intéressent à la culture arabe et à l’histoire militaire. L’auteur apporte un éclairage stimulant sur la participation des Québécois et Canadiens français au sein de cette organisation aussi singulière que méconnue au Québec.

Le romancier, enfin : de ce rapprochement entre une culture orientale mythique et une épopée militaire pleine de palpitations émerge une histoire au réalisme saisissant, qui divertit autant qu’elle informe.

Lire le livre.

Maroc : contrastes et envoutêment

www.tolerance.ca, janvier 2006

Bien qu’il soit certainement un des plus beaux pays de la terre, le Maroc n’en fait pas moins rêver d’exil ses habitants. Alors que tous les Québécois aspirent au soleil, les Marocains font le choix conscient de délaisser un climat clément pour l’émigration, dusse le froid rude de chez nous être au rendez-vous.

Où ai-je entendu ce dicton : bien connaître son pays et un autre, c’est comme vivre deux siècles ?

Grâce à mon mariage avec une femme originaire du Maroc, rencontrée ici à Montréal, j’ai la chance de séjourner régulièrement dans son pays natal, d’être entouré de Marocains d’ici et de là-bas, si ce n’est la belle-famille qui vient passer les vacances à la maison. Bref, je suis à cheval entre mon Québec d’origine et la découverte d’une autre contrée, passe-temps combien agréable et fascinant.

Avec mon pays de naissance donc, le Maroc est devenu le lieu que je crois le mieux connaître, autant par son histoire que par sa géographie et sa politique. Je suis un avide lecteur des médias marocains et dévore tout ce qui se dit ou s’écrit sur ce pays d’Afrique du Nord. Et cela dure depuis maintenant 6 ans… toute une chance quand on connaît la beauté de ce pays (un des plus souvent présentés dans des publications touristiques de prestige) et la chaleur des Marocains.

Baraka allah oufik : que Dieu te bénisse !
Cela est dit mille fois à propos du Maroc, et c’est la première chose qui frappe le visiteur : les nombreux contrastes qui y ont cours. Contrastes entre la ville et la campagne, contrastes entre hommes et femmes, contrastes dans les habillements, contrastes entre pauvreté et richesse, contrastes entre tradition et modernité. Contrastes dans les esprits aussi, entre ceux qui sont à plein dans le 21e siècle, d’autres qui n’y sont qu’en partie et d’autres, moins nombreux toutefois, qill semblent figés dans les temps des prophètes. Tout cela se répercute dans des images saisissantes d’intemporalité : entrée dans la médina de la ville impériale de Fez, toujours accessible uniquement à pied ou à dos d’âne (le propriétaire débitant avec nonchalance Balek! Balek! : Attention! Attention!), des commerçants portant le même habillement que leurs aïeux et vendant les mêmes produits. L’invocation d’Allah y est fréquente (Baraka’alloufik : Que Dieu te bénisse !) et rappelle la forte tradition islamique du pays.

Puis, sortant du maelstrom de couloirs de cette vieille ville datant de plus de 1000 ans, nous voilà transp01tés chez un couple d’amis de la cité nouvelle de Fez : tous deux détiennent des Ph.D. en sciences, habitent un condo moderne presque sans trace de marocanité et ont les mêmes préoccupations que les jeunes parents de Montréal. Pourtant, à quelques kilomètres de leur résidence, point d’électricité et des paysans vivent, à peu de choses près, comme jadis.

La même schizophrénie de sentiments se produit à Marrakech, ville touristique, première du pays, avec sa célèbre et envoûtante place Jma El Fna, lieu de représentations et de spectacles tirés de temps immémoriaux et que regardent des touristes enchantés par tant d’exotisme.

Poussons plus au nord, à Casablanca, le pôle économique du pays. Mégapole peu touristique, sans espaces verts si ce n’est la plage, mais avec sa majestueuse Mosquée Hassan II, la plus grande du monde après celle de Médine en Arabie saoudite.

Nous sommes invités à une fête d’amis. Je suis un des seuls étrangers. Tout le monde est assis dans un fauteuil de type oriental, les discussions passent du français à l’arabe, tandis que cigarettes, cafés… mais aussi bières, vins et alcools forts délient les langues. Tiens, seuls les hommes consomment, les femmes
se contentent d’un coca. L’une d’entre elles porte l’élégante djellaba; une autre, la peau presque blanche,
passerait totalement inaperçue à Montréal. La télévision, toujours ouverte au Maroc, crache des spectacles orientaux d’autres artistes d’Arabie saoudite, certains, ma foi, passablement osés pour un pays pomtant si prude. Toujours ces contrastes déroutants.

Paradoxe : tout le monde veut partir
Bien qu’il soit certainement un des plus beaux pays de la terre, le Maroc n’en fait pas moins rêver d’exil ses habitants. Alors que tous les Québécois aspirent au soleil, les Marocains font le choix conscient de délaisser un climat clément pour l’émigration, dusse le froid rude de chez nous être au rendez-vous.

C’est un des éléments majeurs de ma découverte de ce pays : tout le monde a de la famille ailleurs… et tout le monde veut pa1tir. Le mot « papiers » pour « j’attends mes papiers » est assmément un des plus utilisés dans la langue courante. Dans ce rêve d’émigration, Montréal fait figure de destination visée, privilégiée. L’Europe reste attirante mais les Marocains savent que leur réputation n’y est pas souvent très bonne. Ils apprécient donc l’anonymat dont ils jouissent au Canada. Et, avec la sélection que font les services d’immigration canadiens, la communauté s’intègre plus facilement, puisque diplômée et professionnelle. Les mariages avec des Québécois de souche, mais aussi avec d’autres immigrants rencontrés ici, sont fréquents. Durant notre séjour, nous côtoyons par exemple un couple marocano­-cubain, dont le petit navigue entre l’arabe du père, l’espagnol de la mère et le français et l’anglais de Montréal. Et une association de couples mixtes s’est récemment créée, les Marobécoises, un rassemblement de femmes marocaines ayant épousé des Québécois.

Un signe d’échec de la monarchie marocaine
Cette émigration massive est un sig ne d’échec de la royauté marocaine à satisfaire aux objectifs minimaux de développement depuis l’indépendance du pays en 1956. Car non seulement le petit peuple cherche-t-il à fuir par milliers à travers le détroit de Gibraltar, mais ceux-là même qui pourraient aider le Maroc à se mettre définitivement sur les rails du développement- les jeunes instruits, les entrepreneurs, les chercheurs – quittent par centaines. Leur départ est un signe patent de méfiance envers les dirigeants, une absence d’espoir pour leurs enfants face à un avenir incertain. C’est d’ailleurs là un thème récurrent de mes discussions avec les Marocains : ils n’ont pas confiance que le système, même avec le nouveau roi déjà en place depuis plus de cinq ans, puisse offrir à leur progéniture un avenir aussi intéressant que celui offert aux jeunes dans les pays occidentaux.

Même si les perspectives de carrière au Québec n’atteignent pas toujours les apogées attendues, la perception est que la vie à Montréal compense largement pour les injustices et les combines du pouvoir marocain, où c’est toujours le riche, le puissant, le « piston » qui réussit. Sans parler du sentiment d’insécurité physique permanent qui fait que tous protègent maladivement ce qu’ils ont : l’appartement bien cadenassé, l’auto dont on cache jalousement la radio, le portefeuille ou la bourse que l’on tient bien serrés près du corps, avec tout juste l’argent nécessaire à l’achat prévu.

Par un curieux paradoxe, un espoir de changement vient de cette présence accrue des Marocains à l’étranger, notamment en France, en Belgique, en Espagne, aux États-Unis et au Canada. Leur vie hors du pays et la confrontation à d’autres réalités ne sont pas sans dégager un autre point de vue sur le devenir du pays, forçant, à terme, la venue des changements tant attendus.

Attentats de Madrid : la filière marocaine

La Presse, 12 juillet 2005
L’auteur écrit régulièrement sur le monde arabe depuis 20 ans. Il a séjourné récemment au Maroc.

Comme pour ceux de Casablanca et de Madrid, des terroristes d’origine marocaine sont soupçonnés d’être derrière l’attentat de Londres.

Depuis quelques années, on a entendu plus d’une fois dans une même phrase les expressions
« ressortissants marocains » et « terrorisme ». Il y a de quoi : les attentats de Casablanca en 2003, les explosions meurtrières à Madrid en 2004, l’assassinat de Théo Van Gogh la même année aux Pays-Bas, sont tous reliés directement à des Marocains. Or, voilà que l’on soupçonne de nouveau un groupuscule lié à ce pays du Maghreb d’être associé aux attentats de Londres.

Pourtant, avant les événements de septembre 2001, le Maroc apparaissait aux yeux des observateurs comme à l’abri de la mouvance terroriste, mieux comme l’exemple de pratique d’un islam tolérant insensible aux mirages millénaristes d’Al-Qaeda.

Comment expliquer cette présence en apparence active d’une poignée de Marocains dans l’international terroriste ? On peut recenser à la fois des éléments de fond et d’autres raisons liées aux événements politiques récents dans ce pays.

Le Maroc est devenu, depuis quelques années, un des endroits à la plus forte émigration au monde. Quiconque voyage dans ce pays rencontrera un Marocain qui a de la famille à l’étranger, souvent à Montréal, si ce n’est lui-même qui vous informe de ses démarches officielles pour venir s’établir au Québec ou ailleurs. Dans le même moment, et chaque jour, des centaines de Marocains se jettent littéralement dans la Méditerranée pour atteindre illégalement l’Espagne à la nage ou dans des embarcations de fortune, et nombreux sont ceux qui y perdent la vie.

Bon an mal an, c’est environ 14 000 individus qui sont ainsi interceptés. Quand ils ne sont pas refoulés, ils tentent de se faire une petite niche en Europe. Un petit nombre, le dépaysement, l’acculturation et t’isolement aidant, deviennent au demeurant des candidats pour les prêcheurs islamistes établis sur le continent, qui invoquent leur misère en Occident pour les confirmer dans un supposé préjugé anti-islam de la société d’accueil.

Pourquoi cette émigration ?
Mais pourquoi cette émigration massive et cet intense rêve de départ, qui constitue le projet central de la plupart des jeunes du Maroc ? En bonne partie, ce phénomène est dû aux failles de l’État marocain. Le règne du roi Hassan II, qui a dirigé le pays de 1961 à 1999, n’a pas permis une véritable avancée en termes de développement et d’accès à la modernité. Un des principaux échecs du Maroc est son taux élevé d’analphabétisme, qui s’établit à près de 50 % de la population, malgré les-nombreux programmes lancés à cette fin ces dernières décennies. Les femmes en sont les principales victimes, et principalement dans les campagnes.

Alimentés par un exode rural qui se poursuit encore, presque 50 ans après l’indépendance du pays, les problèmes de l’habitat pèsent aussi lourdement dans la frustration ambiante. Les bidonvilles sont visibles dans les grandes villes : des milliers s’y entassent dans des conditions inacceptables. Le désespoir y est un sentiment fort, et est source de maints dérapages potentiels : les attentats de Casablanca ont été commis par des jeunes désœuvrés d’un bidonville de la mégapole marocaine.

Espoirs déçus
L’arrivée au trône du fils du roi défunt, Mohammed VI, a certes suscité maints espoirs de réformes majeures, mais force est de constater que le bilan du régime est tiède, ou que les changements apparaissent trop lents. Certes M6, comme on le nomme communément au Maroc, le s Roi des pauvres », a posé quelques gestes spectaculaires : la mise à l’écart de l’ex-homme fort du régime, Driss Basri ; introduit un code de la famille (Moudawana) plus favorable aux femmes ; détruit les infâmes prisons politiques ; et permis plus de liberté de parole. Mais le véritable décollage, notamment économique, n’a pas eu lieu. Reste à voir si son initiative de développement humain, lancée le 19 mai, amènera de meilleurs résultats pour réduire l’extrême pauvreté.

Actuellement, seul le secteur du tourisme fait relativement bien, mais ne contribue pas à faire fléchir le chômage endémique des jeunes, y compris chez les diplômés, qui voient en plus l’important débouché qu’est le textile mis à mal par la concurrence chinoise. Pire, et c’est là le drame, la perception reste très ancrée que la façon de fonctionner du pays, basée sur la magouille et les relations, y compris dans le système judiciaire, n’a guère changé et le Makhzen (l’élite proche du Roi) continue de jouir de ses privilèges en toute impunité.

Résultat : après un espoir de renouveau, la majorité de la population s’est replongée dans la morosité et ne croit plus dans les chances d’évolution du régime. Désillusionnée par les partis traditionnels, elle reporte maintenant sa faveur sur les partis islamistes, qui fournissent non seulement un exutoire idéologique mais un soutien concret en éducation et dans tous les secteurs où l’État apparaît comme absent, sinon décrédibilisé.

Avec le programme de promotion de la démocratie déployé avec force par les États-Unis dans le monde musulman, la presse in dépendante se sent d’autant légitimée de repousser les « barrière’ rouges », de parler de réforme constitutionnelle, voire de la fil de la monarchie, pourtant un sujet tabou et passible d’emprisonne ment sous Hassan II.

Cette réforme constitutionnelle et politique, couplée à un pro gramme économique avec des effets concrets, s’avère probable ment l’issue au blocage actuel di Maroc et contribuerait à éloigne’ certains de ses membres des chi mères islamistes.