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L’atelier occidental du terrorisme

Didier Musiedlak, L’ATELIER OCCIDENTAL DU TERRORISME. LES RACINES DU MAL, Arkhê, Paris, 2019, 380 pages.

Nuit blanche, site web, 27 juillet 2020

Si on ne tenait compte que des trente dernières années, il serait facile d’attribuer aux « autres », aux étrangers, aux non-Occidentaux le recours au terrorisme aveugle. Que ce soit au nom de la cause palestinienne à une certaine époque, par les attentats perpétrés au nom de l’islam dans des sites touristiques ou par les exactions barbares de l’État islamique (Daech), le terrorisme a marqué nos imaginaires et a attisé une certaine méfiance ainsi qu’une croyance selon laquelle les Occidentaux seraient les premières victimes d’une idéologie étrangère.

Peu s’en faut, dit l’auteur, professeur en histoire contemporaine à Paris. Le terrorisme est en fait, selon lui, un enfant de sang de l’Occident et de sa culture politique moderne, fondée sur la démocratie de masse. Les profondes transformations qui ont eu cours depuis la fin du XIXe siècle ont permis de légitimer l’usage de la violence au nom soit de la liberté et du peuple, soit d’une idéologie « salvatrice » ou sacralisée (socialisme et nationalisme notamment).

Avec la poussée technique et économique apparaît aussi en Occident une « logique de destruction » portée par divers groupuscules, dont certains sont arrivés au pouvoir et ont tout détruit autour d’eux (nazisme, fascisme, communisme). Hors de la sphère européenne, ces techniques de violence ont depuis été repiquées ou reprises, entre autres par le fondamentalisme islamique, dans un combat direct, frontal contre l’oppression nationale et la supposée suprématie occidentale.

Le crime occidental

Vivianne Forrester, Le crime occidental, Paris, Fayard, 2004.

Nuit blanche, no. 98, printemps 2005

« Nous perdons notre capa­cité d’indignation », a déjà dit Viviane Forrester lors­qu’on l’interrogea sur son essai fulgurant publié en 1996, L’horreur économique, qui portait sur les mutations du marché du travail. C’est animé par une même indig­nation que l’essayiste française récidive, à propos cette fois du conflit israélo-palestinien.

Contrairement à tous ceux qui s’intéressent à cet enjeu combien émotif, et qui pen­chent trop souvent vers l’un ou l’autre camp, la polémiste jette plutôt son fiel sur… l’Occident : n’est-ce pas l’Oc­cident, en effet, qui, par ses exactions envers les juifs, forcés de quitter leur terreau séculaire, et par la politique inique pratiquée dans la région, a fomenté les conflits qui s’en sont suivis avec les Palestiniens, eux aussi spoliés de leur propre terre ? Ce Proche-Orient victime des excès de la civilisation occi­dentale, et qui reçoit ses « précieux » conseils alors que cette dernière a pourtant fortement contribué à son naufrage.

« Ce n’est pas […] l’His­toire d’Israël ou de la Pales­tine qui se déroule aujour­d’hui, mais celle prolongée, déportée, décalée, réinsérée en Orient, de l’Occident hor­rifié par ses propres excès, néanmoins incapable de s’extraire de ses préjugés traditionnels, d’apparence anodine mais qui, même peu spectaculaires, instaurent l’ordre qui conduit à l’hor­reur. »

Et l’auteure de s’acharner, dans un propos livré d’un trait, sans chapitre ni inter­titre, sur le comportement des populations occidentales lors de la Deuxième Guerre mondiale, gravement cou­pables de léthargie devant la propagande et les exactions hitlériennes, à tout le moins d’« assentiment par omis­sion ». Une attitude aux graves conséquences sur le destin de deux peuples meur­tris, l’israélien et le palesti­nien, chacun dorénavant prisonnier d’une logique de guerre et de ripostes destruc­trices dont on n’envisage plus la fin. En retrouvant leur « histoire exacte » (lire : le rôle essentiellement néfaste d’une civilisation occidentale extérieure), les peuples du Proche-Orient seraient da­vantage enclins, conclut l’auteure, à se voir une des­tinée commune, susceptible de les associer dans un che­minement où la branche d’olivier aurait plus de pesanteur que le fusil.

La crise mondiale et l’Islam

Le Devoir, 29 août 1985

Djamel Benstaali, L’Islam et l’Occident face à la crise mondiale, Éditions témoignage chrétien, Paris, 1984.

ANCIEN représentant de l’Algérie auprès de l’Unesco, M. Benstaali entreprend d’emblée une lecture froide de la situation mondiale actuelle. Les espoirs et les illusions du monde s’effritent à l’analyse de l’évolution des rapports économiques internationaux; Le fossé entre les pays nantis et les autres ne cessent de s’agrandir et les perspectives d’avenir n’annoncent guère un avenir meilleur pour les pays en développement.

Devant la perpétuation des situations d’injustice l’illusion d’un nouvel ordre économique international, renchérit l’auteur, la grande famille que devrait être la communauté mondial este encore, hélas ! un rêve que l’on n’a plus la force de caresser.

Certes, la crise mondiale actuelle fournit la preuve tangible du rapport de force injuste sur lequel reposent les relations Internationales. Toutefois, moraliser ces relations, établir plus de justice de solidarité, permettrait de résoudre en partie les graves maux de l’humanité. Méconnu en occident, victime de préjugés et de fausses interprétations qu’il convient de dissiper, l’islam peut apporter selon M. Benstaali, des éléments de réflexion propices au progrès moral et spirituel dans un monde en danger de disparition.

De part ses spécificités, et notamment sa vocation à synthétiser les domaines temporel et spirituel, l’Islam surgit comme un puissant catalyseur pour la lutte pour plus d’égalité et de justice eu niveau mondial.

La contribution islamique à la civilisation universelle, poursuit l’auteur, se manifeste en maints domaines, de la médecine à la philosophie en passant par les sciences naturelles ; son héritage a été trop souvent dénigré par le subjectivisme qu’a historiquement manifesté l’Occident envers le monde arabo-islamique.

Le message coranique repose sur des valeurs humaines et spirituelles qui répondent aux plus hautes aspirations de l’homme. Ainsi, les religions, et en particulier l’Islam apparaissent où est consacré l’échec des idéologies et des systèmes, comme une nouvelle source pour promouvoir la paix la justice et la liberté.

Tout en ne rapportant pas ces citations, l’ouvrage de M. Benstaali cède au romantisme dans sa présentation historique de l’Islam.

L’argumentation fait large place à la rhétorique usuelle caractéristique de la phase d’apologétique dans laquelle sont enfermé des littérateurs musulmans depuis le choc colonial.

Toutefois, on peut saluer la sympathie réelle que manifeste l’auteur face aux autres religions monothéistes en particulier le judaïsme et le christianisme. Par là, M. Benstaali démontre sa volonté sincère de promouvoir la compréhension entre les familles spirituelles qui, à défaut de s’ignorer, demeurent trop souvent l’une pour l’autre objet de méfiance et de suspicion.

L’intégrisme musulman aux yeux de l’Occident

Le Devoir, 29 septembre 1984
L’auteur poursuit des études de maitrise en science politique à l’université de Montréal. Il a déjà séjourné en Tunisie et au Moyen-Orient.

Depuis le début des années 70, l’islam suscite un intérêt soutenu de la part des analystes occidentaux. Le poids économique des pays producteurs de pétrole (en majorité musulmans) n’est certes pas étranger à cette redécouverte de l’Islam de la part des commentateurs politiques en Occident. La révolution iranienne, l’assassinat du président égyptien Anouar Sadate, la résistance afghane, les rébellions au Maghreb, voilà autant d’évènements qui attire l’attention sur le « réveil » de l’intégrisme musulman.

L’apparition récente de l’islam comme force politique sur la scène internationale n’a néanmoins pas favorisé chez nous une meilleure compréhension de la culture politique des pays musulmans. Jusqu’à maternent, la presse occidentale ne s’est intéressée à ces pays qu’en cas de crises majeures pouvant avoir un effet direct sur les intérêts occidentaux.

Les généralisations et les étiquettes fallacieuses associées à la religion musulmane trahissent la méconnaissance mais aussi l’inquiétude qu’éprouvent les occidentaux, devant un phénomène qu’ils perçoivent avec suspicion.

Trop souvent, la presse s’est plu à rapporter le « fanatisme » et « l’obscurantisme » de la religion islamique. Il ne s’agit certes pas de camoufler la violence et la répression dont certains mouvements politiques on gouvernement du monde musulman se sont rendu coupables tout en se réclamant de l’Islam.

Beaucoup de vois se sont élevées de chez les musulmans de toutes les régions du monde pour dénoncer la trahison de ces organisation à l’égard de l’idéal islamique. Toutefois, des malentendus persistent au sujet de l’Islam, malentendus qui ont des conséquences importantes et souvent défavorables sur la perception qu’entretiennent l’un de l’autre l’ouest et le monde musulman.

La tentative de fonder une communauté politique où prévalent les lois inscrites dans le Coran est un thème constant de l’historiographie musulmane. Dès son apparition au 7ème siècle, l’Islam est devenu religion d’état. Ainsi, la dichotomie entre le séculier et le religieux, propre au monde occidentale, n’a pas son équivalent en islam. Contrairement au christianisme qui établit la séparation entre « Dieu et César», l’Islam, religion de l’unité et de la totalité, prétend intégrer dans sa direction spirituelle tous les aspects de la vie humaine et communautaire.

La loi coranique (la charia) règle l’organisation de la vie sociale, sans distinction entre le temporel et le spirituel. Elle fixe des prescriptions concernant l’éthique que doivent suivre les fidèles sur les plans personnel, social, politique et commercial. Religion et gouvernement sont donc inséparables en Islam. Cette conception de quoi choquer l’esprit occidental habitué à la séparation entre le politique et le religieux et constitue l’une des principales causes d’incompréhension entre l’Occident et le monde de l’Islam.

À la manière des autres communautés, les musulmans s’expriment selon des modèles qui leur sont propres. Historiquement, les musulmans ont manifesté leurs critiques, leurs aspirations à travers un langage « théologique ». La terminologie islamique est pour eux le mode privilégié d’expression de leurs revendications politiques, social et économiques.

Même après l’éclatement de l’édifice social traditionnel, qui a fait suite à l’introduction des modes de vie et de pensée européennes aux 19e et 20e siècles, l’Islam est demeuré dans maints pays la seule force susceptible d’assurer la cohésion sociale et la loyauté à l’état.

En fait, toute idéologie politique en pays musulmans ne peut opérer sans se référer aux symboles que propose la religion. Ainsi utilisera-t-on, par exemple, le terme de jihad (guerre sainte) pour désigner la guerre contre d’éventuels ennemis, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Comme les autres religion, l’Islam est un guide spirituel. Mais c’est aussi, pour les musulmans la source de leu identité et de leur allégeance. L’erreur serait de croire que le renouveau actuel de l’islamisme notable dans plusieurs régions à forte concentration de musulmans est le fait d’un fanatisme religieux opposé à la modernité.

Les causes profondes de ce phénomène sont avant tout d’ordre politique : crise d’identité devant un monde en continuel changement ; crise de légitimité des régimes politiques qui n’ont pas su assurer le développement économique et la justice sociale; accumulation des défaites militaires. L’explication de la résurgence doit cependant faire appel à une analyse des particularités sociopolitiques des pays qui l’expérimentent.

Étant donné le pluralisme politique des pays musulmans, c’est dans la politique intérieure que l’Islam a manifesté sa force comme idéologie mobilisatrice.

L’islam apparait comme une culture politique, vécue diversement à travers les multiples régions du monde musulman. Il est le véhicule par excellence de l’engagement social. Il ne aurait être à lui seul l’objet de toutes les actions politiques dans le monde musulman. Même si la montée de l’islamique révèle un excès d’intolérance, elle ne doit pas ressusciter les préjugés anti-musulmans présents dans la conscience collective des occidentaux.

Une analyse objective des situations favoriserait une nouvelle vision entre occidentaux et musulmans, où pourrait prendre place un échange sincère et un dialogue ouvert.