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Kaboul Express

Nuit blanche, no.149, hiver 2018

Cédric Bannel, KABOUL EXPRESS. UNE ENQUÊTE DE NICOLE LAGUNA ET DU QOMAANDAAN KANDA, Robert Laffont, Paris, 2017, 324 pages

Cédric Bannel nous livre un thriller palpitant à propos d’un jeune génie afghan nommé Zwak, un être asocial ayant décidé de mettre son savoir scientifique au service d’un noir méfait, soit un attentat terroriste en France.

On suit la policière française Nicole Laguna, spécialisée en traque terroriste, qui fera alliance avec un collègue expérimenté et bien connu d’elle dans des enquêtes menées à Kaboul, le commandant Oussama Kandar. Ce dernier, policier droit, compétent et tireur d’élite, lui est d’un concours essentiel pour déjouer ce complot qui menace de tuer pas moins de deux millions de Français.

Le terroriste Zwak, en effet, à peine dix-sept ans, a mis au point un savant mélange de gaz neurotoxique, dont seulement quelques litres répandus pourraient causer de vastes dégâts en un court laps de temps. Tout à fait seul, avec un sens maniaque du détail, il ourdit le crime de se rendre en France pour y répandre son poison, motivé non pas tant par une volonté religieuse que par le désir de réaliser un scénario comme dans un jeu vidéo dont il serait à la fois le concepteur et le principal héros.

Le roman nous promène donc, avec de savantes descriptions qui dénotent une grande connaissance de terrain, de Kaboul et ses mœurs fort exotiques pour l’âme occidentale, aux techniques policières antiterroristes les plus pointues déployées pour nous protéger, non exemptes de la manière forte pour faire parler, voire éliminer, des comploteurs.

Les policiers, tenaces, tentent de faire tomber à plat le plan minutieusement préparé par le surdoué Zwak. À la manière hollywoodienne, on s’en doute bien, Laguna et Kandar auront, de justesse, la main heureuse : Zwak sera trahi non pas par une bourde de son fait, mais en raison d’une idiotie de dernière minute d’un de ses proches complices.

Le terrorisme expliqué à nos enfants

Nuit blanche, no. 146, printemps 2017.

Tahar Ben Jelloun, LE TERRORISME EXPLIQUÉ À NOS ENFANTS, Éditions du Seuil, 2016, 143 pages.

Après le succès obtenu avec Le Racisme expliqué à ma fille (1998), puis avec L’islam expliqué aux enfants (et à leurs parents), publié en 2012, le prolifique écrivain français d’origine marocaine, Tahar Ben Jelloun reprend la même formule pédagogique avec Le terrorisme expliqué à nos enfants.

Sous forme d’échanges imaginaires avec sa fille, et dans un langage très accessible et sans parti pris, l’auteur de La Nuit sacrée, prix Goncourt 1987, tente de faire comprendre les motivations et les implications du terrorisme islamique en sol occidental.

Dans ce dialogue qui se lit d’un trait, l’auteur rappelle avec justesse que la terreur vise à instaurer la peur, et à faire vaciller la raison et l’intelligence. À propos, il écrit, en pensant aux populations se relevant d’un attentat : « L’émotion n’est pas bonne conseillère quand il s’agit de tracer une ligne de conduite et prendre des décisions dans ces moments tragiques » (p.24)

Le célèbre écrivain se fait très lucide sur l’islam, sa difficulté de composer avec la modernité et son instrumentalisation par les djihadistes. Il écrit : « Quelqu’un a dit : Ceux qui n’ont pas trouvé un sens à leur vie cherchent un sens à leur mort. » (p.41) Il déplore que les propagandistes islamistes, tels de néfastes spécialistes du marketing, veulent faire croire à des jeunes désœuvrés, plongés dans un vide culturel et spirituel, que le 7e siècle (naissance de l’islam) soit toujours d’actualité.

Didactique, M. Ben Jelloun rappelle avec conviction les valeurs fondamentales de la France, la liberté d’expression y étant sacrée. Il déplore que l’islam « résiste » aux réformes, qui rendraient inopérants un certain nombre de textes coraniques, et lui permettrait de renouer avec le dynamisme intellectuel qui le caractérisait entre le 9e et le 12e siècle. Malheureusement, en Orient musulman, « sectarisme et l’intolérance sont revenus en force ». (p.97) Il en appelle à un islam « apaisé, tranquille, vécu dans la sphère privée, respectant les lois du pays » (p.94)

Si l’islam s’accommode bien mal des caricatures du Prophète Mohammed et de la séparation totale du religieux et du spirituel, que le djihadisme s’obsède sur le corps de la femme qu’il faut protéger du « vice », cette religion n’est pas condamnée au statisme et à alimenter le terrorisme, bien au contraire. À tous les jours, Musulmans et non-Musulmans vivent en bonne intelligence en France…mais il y a lieu de s’inquiéter, raconte l’auteur, car l’image de la religion islamique est fortement mise à mal par les attentats à répétition. D’où l’importance de mieux intégrer les jeunes de 2e et 3e génération, notamment grâce une meilleure éducation, une pédagogie citoyenne, et une laïcité rigoureuse.

M. Ben Jelloun a produit, sans surprise dans son cas, un autre bouquin d’une clairvoyance profonde, juste et équilibré, à recommander pour tous.

 

Histoire du terrorisme

Nuit blanche, no. 146, printemps 2017.

Sous la direction de Gérard Chaliand, Arnaud Blin, HISTOIRE DU TERRORISME. DE L’ANTIQUITÉ À NOS JOURS, Pluriel, 2016, 835 pages.

Le terrorisme, concluent ces deux auteurs chevronnés qui dirigent cet ouvrage collectif, est en partie une conséquence de la démocratie. Il est le prix « que l’Occident et plus particulièrement les États-Unis payent pour leur hégémonie. »

C’est surtout vers la fin des années 1960, avec la percée des medias de masse, que le terrorisme « publicitaire », qui produit souvent peu de victimes, mais qui exerce un fort impact psychologique, prend son essor.

« Le registre du terrorisme est politique et psychologique. Ce sont les effets de ses actions sur la psyché des populations et sur les régimes politiques ciblés qui constituent les objectifs d’un mouvement terroriste. »

Selon les auteurs, ce sont les Irlandais, avec le cas de l’Irlande du Nord, qui ont les premiers compris les gains politiques des actions terroristes dans l’ère moderne. La grande percée qui a permis ce développement est technologique : l’invention de la dynamite.

Les plus coriaces des organisations terroristes sont celles à vocation nationaliste et religieuse, poursuivent les chercheurs. Pourquoi ? Les cellules terroristes jouissent d’un plus grand soutien de la population et peuvent mieux recruter des adeptes et les remplacer.

Gérard Chaliand et Arnaud Blain identifient quatre dates marquantes du terrorisme moderne : 1968, en Amérique latine et Palestine ; 1979, avec la Révolution iranienne et l’islamisme radical chiite qui en résulte ; 1991-1993 avec l’émergence de l’islamisme radical sunnite, notamment en Afghanistan ; puis le 11 Septembre 2001 et les attentats contre les États-Unis (Al Qaïda). Depuis, constatent les auteurs, la lutte contre le terrorisme semble avoir engendré plus de terrorisme qu’autrefois…

Qu’en est-il du jihadisme, de l’État islamique (Daech), la vedette actuelle du terrorisme, qui exerce ses méfaits surtout en Irak et en Syrie et qui émeut les Occidentaux par sa barbarie ? Il est « la forme extrême de la crise des sociétés musulmanes devant la modernité, la nécessité d’entamer des réformes et une croissance accélérée ». (pp.656-657) Mais le jihadisme actuel n’a pas d’avenir, avancent les auteurs, car il ne propose rien, sinon qu’un combat moralisateur qui tourne à vide.

Bien difficile d’exposer tous azimuts la richesse d’informations contenues dans cette véritable encyclopédie, de plus de 800 pages, qui ratisse donc très large, avec une perspective à la fois historique et géographique. Et une annexe contenant des écrits originaux des penseurs terroristes contemporains. Pour seulement 20 $, cet ouvrage est l’aubaine de l’année en termes d’ouvrages historique sur un phénomène majeur qui, on le sait, a encore malheureusement un bel avenir.

Le Français

Julien Suaudeau, Le Français, Paris, Robert Laffont, 2015, 210 p.

Nuit blanche, no. 142, printemps 2016

C’est un roman puissant, en circuit fermé, sombre mais touchant, que nous offre cet auteur qui en est à son deuxième ouvrage et qui s’intéresse ici à la détresse de jeunes faisant les petits boulots dans une France froide et ténébreuse.

L’histoire débute à Évreux, dans une Normandie où le soleil ne semble jamais trouver refuge. Et il finit en Syrie, dans le chaos infernal des combats djihadistes, où le nihilisme le dispute à la déraison.

Le narrateur et protagoniste du roman se laisse glisser dans une fluidité de plus en plus morbide d’événements qui semblent échapper à sa volonté. À Évreux, il vit comme un petit salarié sans perspective, lié à des camarades fils d’immigrants, et subit la violence de son beau-père : un déchainement d’énergie qui tranche singulièrement avec son apparente passivité, qui est aussi un trait de sa mère, avec laquelle il est grandement attaché malgré tout.

Son seul rayon de bonheur est la présence furtive de Stéphanie, une fille de son bled qui apparait s’intéresser à lui, même si on sent que le sentiment du narrateur est davantage une île fantasmée qu’une idylle partagée.

À la faveur de petites magouilles visant à faire avec un copain un rapide coup d’argent, on lui offre d’aller au Mali, à Bamako, pour faire l’entretien informatique d’un petit commerce qui s’avère un paravent à de louches manœuvres.

Instrumentalisé par les services secrets français, il part en Syrie et trouve une raison de vivre à tenir compagnie et à épauler à une jeune femme toute voilée, emprisonnée et condamnée par les djihadistes locaux. Ces derniers le forcent ni plus ni moins à jouer un rôle d’exécuteur d’otages, ce qu’il fait à visage découvert, et ses funestes actions se retrouvent partagées sur Internet. On le surnommera Le Français, dorénavant connu de la planète entière comme un assassin sadique.

Comment lui, apparemment si doux et réservé, en est-il arrivé là ? Dans une lettre touchante adressée au père qu’il ne voit plus pourtant depuis des années, à la toute fin de son parcours trouble, il apporte une piste d’explications, en lançant ce bouleversant cri du cœur : « (…) vous m’avez tout pris : l’amour, la beauté des lendemains, vous avez tout fracassé (…) je suis là, je suis là, je suis là. Est-ce que tu m’entends, Papa ? Je ne suis pas une petite chose… »

L’ijtihad plutôt que le jihad

Huffington Post, 12 juin 2015

Avec les terribles attentats contre l’hebdomadaire français Charlie Hebdo et contre l’épicerie cachère commis en France ces derniers jours, une intervention toute récente, début janvier, par Abdel Fatah al-Sissi, le chef d’État égyptien, mérite d’être rappelée.

Reconnu pour sa grande piété, le dirigeant égyptien en a néanmoins appelé à une « révolution » en islam, à une réinterprétation « éclairée » de la foi islamique, à la révision de concepts « figés depuis des siècles ».

Ce que le dirigeant égyptien évoque probablement, c’est que les musulmans cessent de se cantonner dans une conception traditionnelle de leur foi, transmise sans remise en question, de génération en génération. Cet effort de réflexion est connu en islam comme l’ijtihad.

Les événements du 7 janvier 2015 en France, comme les attentats terroristes effectués en Occident depuis le 11 septembre 2001, font maintenant de l’ijtihad – la réforme de l’islam – un enjeu touchant directement la sécurité des États à travers le monde. L’intégrisme islamique, qui est apparu il y a plus d’un siècle uniquement dans le monde arabe, est maintenant ancré en Occident, mais il a aussi essaimé en Asie et en Afrique, pourtant longtemps à l’abri de l’hydre islamiste.

C’est à partir d’une lecture rigide, littérale et passéiste de l’islam que les intégristes se donnent une légitimité pour attaquer leurs cibles, dans les pays musulmans comme en Occident.

Cette interprétation littérale, quasiment nihiliste, s’appuyant entre autres sur des versets à caractère guerrier des textes sacrés, est relayée activement, depuis des dizaines d’années, par des groupes organisés, opérant sous le manteau en Occident, mais agissant ouvertement dans des États défaillants, comme l’Irak, la Syrie ou la Libye. Là-bas, les combattants y font le jihad, soit la guerre sainte, par les armes, au nom de l’islam.

Pour les intégristes, le régime politique idéal est le califat, dont le devoir est de veiller à l’application intégrale du Coran et de Loi musulmane (la charia). La religion peut régir toute la vie, au grand complet, et cet islam figé est incontestable, et ce d’autant que la Coran est parole divine, stricto sensu, dont Mohammed, son Prophète, n’est que le transmetteur passif : il est donc impossible d’interpréter la foi islamique, même en tenant du contexte de son apparition, au 7e siècle.

En somme, ce qui s’appliquait au 7e siècle doit être repris intégralement, 14 siècles plus tard, au 21e siècle.

Mieux, les premières générations de l’islam sont celles qu’on doit imiter pour que l’oumma, la civilisation musulmane, retrouve sa gloire d’autrefois. (Ce retour aux sources, aux « sages prédécesseurs » – salaf -, est à l’origine du terme salafiste pour qualifier aussi les intégristes.) Toute réinterprétation, tout nouvel éclairage des traditions à la faveur des conditions actuelles, doit être combattue, car considérée comme une bida (une innovation malveillante).

Parallèlement à cette vision réductrice de la religion, un narratif résolument anti-occidental, et surtout anti-américain, est mis de l’avant par des idéologues radicaux. Ce narratif prétend que tous les maux des musulmans, surtout dans le monde arabe, sont dus à un Occident supposément résolu à combattre la religion musulmane et ses adeptes.

Ce message guerrier s’est donné encore de plus de visibilité depuis la venue de l’Internet. Cet accès plus facile à la propagande intégriste facilite l’auto-radicalisation, alors qu’il y a peu, des cellules, plus faciles à infiltrer et à surveiller, étaient nécessaires pour recruter des adeptes prêts à passer à l’action.

Manifestement, ce discours millénariste et violent influe sur nombre d’esprits. On le constate par la présence de quelques milliers de musulmans nés et élevés dans des pays non musulmans partis faire la guerre sainte dans des pays comme la Syrie ou l’Irak. Ou encore, comme on l’a vu au Québec en 2014, de récents convertis prennent appui sur ce discours simpliste pour commettre leurs méfaits.

Les terroristes du 7 janvier en France ont assurément été exposés à ce discours légitimant la canalisation de leur malaise, liée à leur marginalisation sociale, vers une violence alimentée par ce ressentiment.

Une réforme nécessaire
Dans le discours intégriste, il n’existe aucune autocritique : le malheur, c’est les autres, et la vérité, est unique, stricte, et ceux qui n’y adhèrent pas, musulmans compris, sont des impies.

Bien sûr, la vaste majorité des musulmans n’adhérent pas à ce discours. Mais l’idéologie intégriste existe depuis trop longtemps et commet trop de dégâts pour ne pas l’attaquer de front.

Le message religieux islamique doit viser à enlever toute légitimité au propos intégriste, sortir de ses vieillottes interprétations pour entreprendre des avancées conséquentes qui passent notamment par une meilleure synchronisation du discours religieux aux réalités modernes.

Dans les communautés musulmanes d’Occident, les voix doivent se faire encore plus résonnantes pour ramener l’islam à son rôle essentiel, soit celui d’une religion pacifique, vécue en privé, et non d’une idéologie politique.

Malheureusement, trop souvent, quand ces voix se font entendre, leurs porte-paroles sont stigmatisés, voire torturés dans certains pays, comme c’est le cas du blogueur saoudien Raif Badawi, dont la famille réside au Québec.

M. Badawi est assujetti à une punition de 1000 coups de fouet pour avoir osé s’en prendre aux dirigeants religieux, à des dogmes considérés comme immuable et éternel. La punition infligée, totalement inacceptable au 21e siècle, est pourtant légitimée entièrement par la religion, puisqu’on l’accuse d’apostasie.

Voici un exemple d’une interprétation surannée des textes religieux que les musulmans occidentaux devraient cibler et combattre, car incompatibles avec une lecture contemporaine de la foi. La signification du jihad et les relations avec les autres religions, entre autres exemples, sont des thèmes où les enseignements traditionnels, adoptés il y a des siècles, doivent impérativement être débattus et revus.

Même s’il est un dictateur peu porté vers les droits humains, le président égyptien a malgré tout soulevé un enjeu important : la religion islamique est mûre pour un aggiornamento, une mise à jour.

Cela prendra bien sûr du temps, mais, pour y arriver, l’esprit critique doit dorénavant prédominer sur la lettre, le renouveau sur la tradition. En somme, en islam, l’ijtihad doit prendre le pas sur le jihad.

Irak et Syrie : le retour de l’Histoire

Huffington Post, 25 juin 2014

Les férus d’actualité internationale auront noté l’émergence d’un nouveau nom dans le paysage médiatique pour désigner le terrorisme islamique dans le monde arabe : l’ISIL, pour Islamic State of Iraq and the Levant, principalement actif en Irak. Ce groupe est même en voie de remplacer Al-Qaïda comme principale menace terroriste dans le monde arabe et pour l’Occident.

L’ISIL profite de la déconstruction de l’Irak et de la Syrie, deux pays maintenant divisés selon des lignes de fracture religieuse et communautaire. La tension historique entre les sunnites et les chiites, qui remonte au premier temps de l’islam, y a resurgi de manière dramatique.

Dans ces deux pays, la communauté chiite détient le pouvoir. En Irak, les chiites, majoritaires, semblent prendre une certaine revanche sur la communauté sunnite, qui détenait le pouvoir du temps de Saddam Hussein. En Syrie, les chiites, dont fait partie la famille régnante des Al-Assad, sont minoritaires, mais conservent officiellement le pouvoir, même s’ils ne règnent plus que sur une fraction du pays.

Comment en sommes-nous arrivés à une telle décomposition ?

L’Irak et la Syrie ne sont pas des pays créés d’une volonté commune des populations, d’une évolution politique « naturelle ». Ces États découlent de la colonisation anglaise et française du début du 20e siècle, soit à la suite des accords Sykes-Picot entre la Grande-Bretagne et la France en 1917 pour le partage de zones d’influence dans la région.

Ils ont été créés « par le haut », avec des frontières mal réfléchies, pour satisfaire à des intérêts coloniaux. Au surplus, dès le départ, ces nouveaux États ont immédiatement été soumis à des dictatures féroces et claniques, bloquant toute possibilité d’émergence de sociétés fonctionnelles comme on l’entend : indépendance du système judiciaire, presse libre, mobilité sociale basée sur l’effort et le mérite, efficacité, bonne gouvernance.

Bref, les conditions n’ont jamais été mises en place pour faciliter leur transition d’États artificiels vers des entités inclusives, permettant, sur la durée, de bâtir une identité commune assez forte, construite autour d’avancées politiques et économiques, se superposant au clivage religieux traditionnel.

Ce n’est pas que les populations locales, avec leurs variantes religieuses ou ethniques, ne transigent pas, au jour le jour, en toute intelligence, et ce depuis des temps immémoriaux. Mais leurs différences identitaires sont immédiatement exploitées, notamment par des forces externes, dès que l’État démontre des signes de faiblesse.

En Irak, le gouvernement actuel a manqué une opportunité historique, suite à l’invasion américaine, de créer des conditions démocratiques inclusives, au profit de toutes les communautés (sunnites, chiites, kurdes). Résultat : les sunnites se sentent exclus, et plusieurs ont pris les armes, notamment en rejoignant l’ISIL. Les Kurdes, quant à eux, ne veulent ni plus ni moins qu’un État indépendant.

En Syrie, suite aux contestations démocratiques suivant le déclenchement du Printemps arabe, la dictature de la famille Al-Assad, qui domine le pays depuis des décennies avec des résultats médiocres, s’est immédiatement repliée sur son clan pour maintenir, coûte que coûte, même au prix du sang, sa grippe sur un État en déliquescence.

Comme c’est toujours le cas, et surtout au Moyen-Orient, il faut revenir à l’Histoire pour mieux saisir les développements en cours. Malheureusement, dans le cas de l’Irak et de la Syrie, l’histoire semble avancer à reculons.

 

 

Le Hezbollah. Un nouveau visage du terrorisme

Judith Palmer Harik, Le Hezbollah. Un nouveau visage du terrorisme, Stanké, Montréal, 2007

Nuit blanche, été 2007

La guerre au Liban à l’été 2006 a fait connaître à tous une organi­sation nommée Hezbollah (Parti de Dieu), principale cible des opérations guerrières (ratées) d’Israël. Pourtant, cette organi­sation existe depuis nombre d’années, et joue un rôle central dans la politique libanaise et proche-orientale.

Rappelons ce qu’est le Hezbollah : implanté au Liban, c’est un mouvement composé essentiellement de chiites (branche minoritaire de l’islam), qui agit à la fois comme orga­nisation caritative et politique et mouvement de résistance mili­taire contre Israël. Pour les uns (les Arabes), les militants sont des combattants de la liberté ; pour les autres (État hébreu, États-Unis), il s’agit d’une orga­nisation terroriste, point à la ligne.

Qu’en est-il ? Une profes­seure d’origine américaine, vivant au Liban depuis des décennies, s’est intéressée à cet épineux sujet. Sa conclusion : le Hezbollah n’est pas une orga­nisation terroriste utilisant la terreur pour la terreur. Au contraire, elle fait même preuve d’une « conduite militaire exem­plaire dans le sud du Liban depuis 1985 jusqu’à aujourd’hui ». Le mouvement islamiste libanais, certes sous la forte influence de la Syrie et de l’Iran, montre quand même depuis ses débuts un grand souci de ne pas apparaître aux yeux du monde comme une organisation terro­riste à la Al-Qaida. Elle veut plutôt être perçue comme un mouve­ment légitime de résistance au joug israélien, et c’est bien ainsi qu’elle est considérée dans le pays.

D’où la grande difficulté qu’ont les Américains notam­ment à faire pression sur le gouvernement de Beyrouth pour limiter, voire anéantir son influence. Les dirigeants liba­nais ne peuvent s’attaquer, au risque de susciter une indigna­tion générale, à un mouvement jouissant d’une grande aura non seulement dans le pays, mais aussi dans tout le monde arabe et musulman.

L’ouvrage est bien plus qu’un simple traité sur le Hezbollah. Il permet un véritable plongeon dans la politique moyen-orientale des dernières décen­nies et favorise une meilleure compréhension de la psycho­logie inextricable des acteurs de ce coin du monde où la politi­que se fait principalement au bout du canon.

Le vrai visage des terroristes. Psychologie et sociologie des acteurs du djihad

Marc Sageman, Le vrai visage des terroristes. Psychologie et sociologie des acteurs du djihad, Denoël, Paris, 2005

Nuit blanche, hiver 2005-2006

Depuis le 11 septembre, fort nombreux ont été les ouvrages tentant de mieux comprendre les motivations des auteurs des célèbres attentats et de ceux qui ont commis d’autres actes violents au nom de l’islam. La plupart des analystes abordent ce phénomène à partir de leur propre expertise : sociologie, anthropologie, philosophie, histoire, politologie, islamologie. L’intérêt de l’ouvrage de Marc Sageman réside dans la forma­tion intellectuelle, unique, de l’auteur : celui-ci est à la fois psychiatre, docteur en socio­logie et ex-agent de la CIA au Pakistan. Il est donc particuliè­rement bien armé pour avancer une explication différente, se référant à la fois à la psycho­logie, à la sociologie et à l’expé­rience de terrain.

Si les premiers chapitres de l’ouvrage portant sur la genèse du mouvement islamiste em­pruntent à des éléments connus des experts, le caractère nova­teur du livre se déploie quand Marc Sageman analyse le par­cours individuel des terroristes islamistes. À partir d’une étude détaillée de l’origine ethnique et géographique, du bilan socioé­conomique des membres connus d’al Qaïda, y compris ceux qui ont évolué à Montréal, l’analyste américain s’attaque d’abord à quelques mythes créés autour de ces personnes : maladie mentale, narcissisme, paranoïa, précarité économique: Selon l’auteur, le saut de ces individus d’un monde « normal » vers celui de la terreur aveugle com­porte trois étapes : l’adhésion sociale au djihad (mot arabe pour effort, guerre sainte), suivie d’une poussée progres­sive vers la foi. Puis l’entrée formelle dans le djihad.

La clé du processus réside dans le lien social que suscite l’appartenance à un groupe bien scellé. « Comme dans toutes les relations intimes, ce ciment, l’amour du groupe, se trouve au sein du groupe. Il est bien plus pertinent d’attribuer le terro­risme à l’amour du groupe qu’à la haine de l’extérieur. » L’ap­partenance à une entité close, nouveau pivot identitaire, est ce qui permet de comprendre l’évolution d’individus, la plu­part en apparence sains d’esprit, vers la mise en oeuvre d’actions nihilistes. Pour maints d’entre eux, dit l’auteur, la précarité psychologique, souvent liée à l’exil, et la recherche d’un « apaisement émotionnel », agissent comme catalyseurs. C’est donc en comprenant inti­mement cette évolution parti­culière qu’il convient de les combattre.

La fabrication d’un terroriste

Jonathan Randal, Oussama, La fabrication d’un terroriste, traduit de l’américain par Marina Boraso, Laurent Bury et Pierre Girard, Albin Michel, Paris, 2004

Nuit blanche, été 2005

Il fallait un grand reporter comme Jonathan Randal, qui a travaillé dans le monde arabe comme correspondant du Washington Post pendant presque toute sa carrière, pour produire un document aussi fouillé et exhaustif sur le personnage probable­ment le plus connu (et le plus recherché) du monde, Oussama Ben Laden.

L’auteur débute son livre en faisant part de sa décep­tion de n’avoir pu rencontrer le Saoudien dans le cadre de son investigation, mais com­pense largement cette lacune par ses nombreux contacts, qui lui permettent de retra­cer, de manière chronologi­que, le cheminement de ce terroriste planétaire.

Certaines idées admises sont ainsi nuancées. Par exemple, fausse est la percep­tion d’un tournant radical dans la vie d’un jeune Ben Laden s’amusant dans les boites suisses avant de verser dans le radicalisme religieux. Oussama a plutôt démontré, dès son jeune âge, à défaut d’une intelligence vive, un penchant marqué pour la religiosité « hard ». Et sa cible première n’est pas tant les États-Unis riches et arro­gants, mais son Arabie natale, dont il pourfend les diri­geants au train de vie indé­cent, alliés aux « croisés ». S’il réussit, en Amérique, avec les attentats du 11 septembre, son meilleur « coup », c’est qu’il voulait faire sentir aux États-Unis « l’amertume de la défaite et de l’humiliation qu’eux-mêmes avaient si souvent infligés aux musul­mans depuis quatre siècles de déclin islamique et d’affir­mation occidentale ».

Un des apports les plus intéressants de l’ouvrage, outre de rapporter avec force détails les pérégrinations de Ben Laden, que ce soit au Soudan ou dans les collines sinueuses de l’Afghanistan, est de faire la lumière sur les méandres du financement de ce djihad mondial, avec ses ramifications allant des banques de Dubaï aux ONG installées en Arabie ou aux États-Unis. On obtient des dates, des noms, des lieux. Bref, du journalisme d’en­quête porté à ses sommets.

Attentats de Madrid : la filière marocaine

La Presse, 12 juillet 2005
L’auteur écrit régulièrement sur le monde arabe depuis 20 ans. Il a séjourné récemment au Maroc.

Comme pour ceux de Casablanca et de Madrid, des terroristes d’origine marocaine sont soupçonnés d’être derrière l’attentat de Londres.

Depuis quelques années, on a entendu plus d’une fois dans une même phrase les expressions
« ressortissants marocains » et « terrorisme ». Il y a de quoi : les attentats de Casablanca en 2003, les explosions meurtrières à Madrid en 2004, l’assassinat de Théo Van Gogh la même année aux Pays-Bas, sont tous reliés directement à des Marocains. Or, voilà que l’on soupçonne de nouveau un groupuscule lié à ce pays du Maghreb d’être associé aux attentats de Londres.

Pourtant, avant les événements de septembre 2001, le Maroc apparaissait aux yeux des observateurs comme à l’abri de la mouvance terroriste, mieux comme l’exemple de pratique d’un islam tolérant insensible aux mirages millénaristes d’Al-Qaeda.

Comment expliquer cette présence en apparence active d’une poignée de Marocains dans l’international terroriste ? On peut recenser à la fois des éléments de fond et d’autres raisons liées aux événements politiques récents dans ce pays.

Le Maroc est devenu, depuis quelques années, un des endroits à la plus forte émigration au monde. Quiconque voyage dans ce pays rencontrera un Marocain qui a de la famille à l’étranger, souvent à Montréal, si ce n’est lui-même qui vous informe de ses démarches officielles pour venir s’établir au Québec ou ailleurs. Dans le même moment, et chaque jour, des centaines de Marocains se jettent littéralement dans la Méditerranée pour atteindre illégalement l’Espagne à la nage ou dans des embarcations de fortune, et nombreux sont ceux qui y perdent la vie.

Bon an mal an, c’est environ 14 000 individus qui sont ainsi interceptés. Quand ils ne sont pas refoulés, ils tentent de se faire une petite niche en Europe. Un petit nombre, le dépaysement, l’acculturation et t’isolement aidant, deviennent au demeurant des candidats pour les prêcheurs islamistes établis sur le continent, qui invoquent leur misère en Occident pour les confirmer dans un supposé préjugé anti-islam de la société d’accueil.

Pourquoi cette émigration ?
Mais pourquoi cette émigration massive et cet intense rêve de départ, qui constitue le projet central de la plupart des jeunes du Maroc ? En bonne partie, ce phénomène est dû aux failles de l’État marocain. Le règne du roi Hassan II, qui a dirigé le pays de 1961 à 1999, n’a pas permis une véritable avancée en termes de développement et d’accès à la modernité. Un des principaux échecs du Maroc est son taux élevé d’analphabétisme, qui s’établit à près de 50 % de la population, malgré les-nombreux programmes lancés à cette fin ces dernières décennies. Les femmes en sont les principales victimes, et principalement dans les campagnes.

Alimentés par un exode rural qui se poursuit encore, presque 50 ans après l’indépendance du pays, les problèmes de l’habitat pèsent aussi lourdement dans la frustration ambiante. Les bidonvilles sont visibles dans les grandes villes : des milliers s’y entassent dans des conditions inacceptables. Le désespoir y est un sentiment fort, et est source de maints dérapages potentiels : les attentats de Casablanca ont été commis par des jeunes désœuvrés d’un bidonville de la mégapole marocaine.

Espoirs déçus
L’arrivée au trône du fils du roi défunt, Mohammed VI, a certes suscité maints espoirs de réformes majeures, mais force est de constater que le bilan du régime est tiède, ou que les changements apparaissent trop lents. Certes M6, comme on le nomme communément au Maroc, le s Roi des pauvres », a posé quelques gestes spectaculaires : la mise à l’écart de l’ex-homme fort du régime, Driss Basri ; introduit un code de la famille (Moudawana) plus favorable aux femmes ; détruit les infâmes prisons politiques ; et permis plus de liberté de parole. Mais le véritable décollage, notamment économique, n’a pas eu lieu. Reste à voir si son initiative de développement humain, lancée le 19 mai, amènera de meilleurs résultats pour réduire l’extrême pauvreté.

Actuellement, seul le secteur du tourisme fait relativement bien, mais ne contribue pas à faire fléchir le chômage endémique des jeunes, y compris chez les diplômés, qui voient en plus l’important débouché qu’est le textile mis à mal par la concurrence chinoise. Pire, et c’est là le drame, la perception reste très ancrée que la façon de fonctionner du pays, basée sur la magouille et les relations, y compris dans le système judiciaire, n’a guère changé et le Makhzen (l’élite proche du Roi) continue de jouir de ses privilèges en toute impunité.

Résultat : après un espoir de renouveau, la majorité de la population s’est replongée dans la morosité et ne croit plus dans les chances d’évolution du régime. Désillusionnée par les partis traditionnels, elle reporte maintenant sa faveur sur les partis islamistes, qui fournissent non seulement un exutoire idéologique mais un soutien concret en éducation et dans tous les secteurs où l’État apparaît comme absent, sinon décrédibilisé.

Avec le programme de promotion de la démocratie déployé avec force par les États-Unis dans le monde musulman, la presse in dépendante se sent d’autant légitimée de repousser les « barrière’ rouges », de parler de réforme constitutionnelle, voire de la fil de la monarchie, pourtant un sujet tabou et passible d’emprisonne ment sous Hassan II.

Cette réforme constitutionnelle et politique, couplée à un pro gramme économique avec des effets concrets, s’avère probable ment l’issue au blocage actuel di Maroc et contribuerait à éloigne’ certains de ses membres des chi mères islamistes.