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Quelques mots d’arabe

Loïc Barrière, Quelques mots d’arabe, roman, Paris, Seuil, 2004.

Nuit blanche, no. 96, octobre 2004

Ayant vécu auprès d’arabophones toute sa jeunesse dans une France peuplée de millions de Maghrébins d’origine, Gaël se rend au Maroc lorsqu’il apprend qu’un ami le demande à ses côtés. Ne voulant pas revivre le grand regret d’avoir abandonné son ex-amie Farida, qui s’était suicidée après qu’il lui eut refusé une faveur (un mariage blanc), notre ami, si fier de manipuler quelques mots d’arabe, se rend prestement chez Mohammed, lui aussi tenté de disparaître.

À travers un voyage dans le royaume chérifien, dans des bleds perdus plongés dans le désespoir d’un avenir sans travail, l’auteur livre un excellent témoignage du drame aigu vécu par la jeunesse du Maghreb, dont le seul exutoire réside dans un violent désir d’exil.

« Les rires de ces jeunes hommes masquent mal leur détresse. À vingt-cinq ou vingt-six ans, la plupart des amis de Mohammed n’ont jamais travaillé […]. Ils attendent quelque chose qui ne vient pas, un événement qui changerait le cours de leur vie […]. Le groupe ne s’anime que si quelqu’un arrive avec une nouvelle extraordinaire : tel homme, de tel village voisin, connu au lycée, a obtenu son visa pour l’Allemagne. Ils écoutent, en silence, les détails de l’histoire. Rêver de prendre la place de celui qui s’apprête à partir, remède à l’angoisse. » Face aux réalités du chômage et de la misère, poursuit l’auteur, les jeunes ne semblent plus avoir le choix qu’entre « le shit, l’islamisme ou le suicide ».

Auteur d’un premier ouvrage publié en 1998, Loïc Barrière fait avec ce roman une entrée remarquée dans le paysage littéraire français, le consacrant comme un écrivain en devenir. Manifestement, son excellente connaissance de l’Afrique du Nord devrait lui inspirer d’autres romans tout aussi justes et révélateurs des difficultés que connaît la population de ces pays.

Maroc : vers un renouveau

L’auteur, politicologue de formation, revient d’un séjour de trois semaines au Maroc. Il est, depuis 15 ans, un grand utilisateur du métro.

Métro, 12 mars 2001

Le gouvernement du Québec a ciblé le Maghreb, et entre autres le Maroc, en vue d’accroître l’immigration francophone au Québec et de la faire passer de 30 000 à un total de 45 000 annuellement en 2003.

En 1999, le Maroc a constitué le quatrième pourvoyeur de nouveaux arrivants au Québec, derrière la France, la Chine et l’Algérie. Il s’agit d’une population immigrante largement instruite, et localisée surtout à Montréal.

Il y a là une belle coïncidence d’intérêts, car nombre de jeunes Marocains rêvent du Canada, surtout du Québec, eux dont la deuxième langue reste encore le français. Contrairement aux générations précédentes, les jeunes Marocains, dont près de 40 % ont moins de 15 ans, sont moins attirés que leurs aînés par la France, pays perçu comme hostile à leur présence et plus fermé à l’immigration en général.

Ce rêve de départ des jeunes Marocains ouvertement reconnu par la presse locale, reflète les lourds défis auxquels doit faire face le pays, et notamment son nouveau roi, Mohammed VI, fils de Hassan II, qui a succédé à ce dernier en juillet 1999.

Face à l’héritage du long règne (38 ans) du roi précédent, nombre d’intellectuels marocains cèdent à une certaine morosité quant à l’avenir, fort conscients de la position peu enviable de leur pays, classé au 126e rang de l’indice de développement humain de l’Organisation des Nations unies au sein duquel – le Premier ministre Chrétien aime bien le rappeler -, le Canada occupe la première place.

Même le pays voisin, l’Algérie, avec sa violence endémique, fait mieux, classée au 109e rang. Notamment en termes d’alphabétisation, le Maroc traîne loin derrière ses voisins, avec une population alphabétisée à environ 45 %, pour un taux avoisinant les 65 % pour l’Algérie et la Tunisie.

Comme plusieurs pays en voie de développement, le Maroc, avec ses 29 millions d’habitants, est un pays de contrastes saisissants. Dans les rues de Casablanca notamment, le poumon économique du pays, on peut contempler des BMW de l’année se faufiler entre les ânes des pauvres badauds venus tenter leur chance en ville, voir défiler de jeunes filles habillées aux dernières modes parisiennes comme d’autres arborant le voile ou admirer des villas somptueuses qui font contraste avec des bidonvilles peuplés de paysans ayant abandonné leur terre dévastée par la sécheresse des dernières années, un mal grave et récurrent qui affecte ce pays encore largement agricole.

Un peuple près de ses traditions, mais qui regarde à satiété la télévision étrangère, grâce aux satellites omniprésents sur toutes les résidences, toutes classes sociales confondues.

Beaucoup d’espoir se sont placés sur le jeune roi, dont un des gestes les plus spectaculaires a été de démettre, en novembre 1999, le tout-puissant ministre de l’Intérieur, Driss Basri, qui avait façonné un système de répression dont les Marocains voudraient faire un lointain souvenir.

En contraste, le nouveau roi s’est fait le champion des droits humains et des libertés individuelles et il a favorisé le retour au pays d’anciens opposants. Il a permis l’expression d’une presse libre, qui se fait fort, avec un mélange de lucidité et d’impertinence, de nommer les maux du pays, ce qui aurait autrefois été suicidaire.

De grands défis
Les défis de Mohammed VI sont nombreux, chacun parsemés de nombreux embûches. Le premier défi est bien sûr d’ordre économique. Ayant peu profité de l’essor de l’économie mondiale de la dernière décennie, le Maroc cherche à s’intégrer à l’économie internationale, par le biais d’échanges accrus avec l’Europe. Les indicateurs de croissance économique sont particulièrement stagnants depuis les dernières années.

Malgré des mesures récentes pour moderniser son économie, notamment la privatisation de sociétés d’État, comme dans les télécommunications, le Maroc montre des résultats mitigés pour 2000. Dépendante de l’agriculture et du pétrole importé pour supporter son économie, le Maroc a encore subi la sécheresse (quoiqu’il ait plu en décembre et janvier), et la hausse des prix de l’or noir a grugé les recettes du pays, déjà aux prises avec une dette extérieure accaparant le tiers du budget national.

Rêves de pétrole
Les attentes envers le nouveau gouvernement du premier ministre Youssoufi, celui qui a assuré depuis 1998 la transition entre le règne des deux rois, sont donc pour le moment déçues. Un espoir important au tableau : la découverte de gisements pétroliers à Talsinnt, dans le sud-est du pays, avec des réserves potentielles de 1,5 milliard de barils alimente le rêve d’un Maroc pétrolier, engrangeant les revenus au même rythme que ses lointains voisins de Golfe persique et permettant, à terme, de réduire la pauvreté et les disparités sociales, notamment entre les villes et les campagnes.

Ces revenus potentiellement croissants posent le débat du partage des richesses et amènent sur le tapis un sujet autrefois tabou : la corruption. Tous reconnaissent l’existence du problème, et le cancer qu’il pose au pays, notamment celui de miner la confiance des citoyens envers leur propre système de gouvernance.

Ainsi persistent des doutes constants sur l’enrichissement illégitime des dirigeants politiques et économiques et une méfiance face à une bureaucratie tatillonne, peu efficace à faciliter la venue d’investissements étrangers, pourtant si nécessaires au développement du pays. Malgré des mesures pour contrer ce fléau, nombreux admettent avec résignation la persistance du phénomène et les résistances au changement des principaux bénéficiaires de ce régime de favoritisme.

Autre défi : la place des femmes. Fortement sous-représentée dans les sphères de décision, y compris sur le plan politique, la femme souffre toujours d’un déficit socio-économique et juridique majeur, la loi la traitant encore comme une mineure.

Avec un chômage atteignant plus de 25 % en milieu urbain, les jeunes diplômés universitaires sont frustrés que leur formation, acquise souvent au prix de maints sacrifices, ne peuvent leur permettre l’accession à un emploi satisfaisant, voire à un emploi tout court. Plusieurs en sont réduits à l’économie informelle ou basculent vers les organisations islamistes, réputées pour les accueillir avec bienfaisance.
L’année 20012 s’avère cruciale pour le Maroc.

Le pays doit maintenir fermement sa transition, pour l’heure fragile, vers une économie plus solide, permettant un meilleur partage des richesses, offrant de meilleurs perspectives aux jeunes, une plus large démocratisation de la vie publique, une place accrue pour les femmes, bref une société plus fonctionnelle et moderne, dirigée par une élite prête à faire les efforts nécessaires pour améliorer le sort d’une population qui ne demande pas mieux que changements et réformes.

Hassan II, un mounafiq

Le Devoir, 17 novembre 1990

Gilles Perrault, Notre ami le Roi, Paris Gallimard, 1990.

LE ROI HASSAN II du Maroc, le « commandeur des croyants », celui qui symbolise en Occident la parfaite conciliation du modernisme et des vertus islamiques serait-il un mounafiq (hypocrite en arabe) ?

Oui, et bien pire si l’on croit l’enquête de Gilles Perrault, un tortionnaire coupable des pires exactions humaines, comparables aux horreurs nazies et staliniennes. Le sort qu’il réserve à ses opposants, qu’il tente de dépouiller de tout dignité (« Hassan n’aime les hommes que brisés », dit Perrault) révèle « la bassesse et la vulgarité de son âme ».

Livre-choc, l’ouvrage de Perrault n’y va pas de main morte. Si Perrault était politicien ou homme d’affaires (il n’est que simple journaliste, bien loin de la cour du Roi), on croirait presque à un véritable règlement de compte, une campagne de dénigration visant à anéantir l’audience bienveillante dont jouit le souverain à l’étranger, particulièrement en France, où il compte de nombreux amis. Des amis dans les sphères politiques, financières et journalistiques, mais également parmi les cercles bien pensants des défenseurs des droits de la personne, tout ce beau monde ayant d’ailleurs le privilège de profiter de la « généreuse hospitalité royale », à la condition, dit Perrault « que leur voix est jugée digne de se joindre au choeur ».

Bien sur, l’observateur étranger n’est pas naïf au point de croire que le roi Hassan II, fils aîné du sultan Muhammed V auquel il succède en 1961, est un bon Prince clément, au dessus de la mêlée de la politique des hommes. L’histoire du Maroc depuis l’indépendance, ourdie de complots militaires visant à renverser le régime hassanien, interdit cette vision.

Cependant, l’aura dont jouît le roi en Occident est si rayonnante qu’elle crée un trompe l’oeil face à la politique intérieure marocaine. Lui même peu loquace lorsqu’il s’agit de politique interne, le roi s’enorgueillit de ses actions audacieuses en politique étrangère, qui lui valent d’ailleurs l’estime de ses amis occidentaux: plan de Fès en 1983 pour un règlement définitif au Moyen-Orient, accueil au palais royal de personnalités sionistes ou israéliennes, notamment du premier ministre Shimon Peres en 1986. Hassan II, contrairement à d’autres dirigeants arabes, parle la voix du bon sens et de la modération. Il est donc notre « ami ».

C’est faire bien peu de cas de la souffrance de ceux qui ont osé s’attaquer au pouvoir absolutiste d’un souverain qui ne tolère l’opposition qu’à distance respectueuse, dans un rôle de figuration intelligente.

Car Hassan II n’a pas le pardon facile. Certains de ses opposants croupissent dans des prisons miteuses sans avoir jamais vu le jour, depuis plus d’une décennie. C’est le cas à la prison de Tazmamart, ce
« monument de l’horreur », située dans le haut Atlas marocain.

Perrault écrit : « … on peut affirmer avec quasi-certitude que le lieu le plus atroce de la planète où l’homme est le pire pour l’homme, se situe à une heure d’avion de Madrid, à deux de Paris, non loin d’une route sur laquelle roulent les cars de touristes éblouis par la beauté des choses. » (p. 277)

Le roi n’a que faire d’eux, absorbé qu’il est à gouverner pour son bon plaisir, « entouré de ses bouffons et de ses putains », pendant que croupissent dans la pauvreté absolue plus de 7 millions de Marocains. C’est un tiers de la population qui assiste, impuissante, à l’enrichissement de la classe dirigeante, par affairisme corruption, trafic d’influence.

Vraiment, lorsque l’on dévoile cette face cachée, chaque journée du roi nous parait, comme l’avance Perrault, une « insulte à sa foi- à toute foi ? »

Dans ces conditions, le roi peut-il encore resté longtemps notre ami ?