{"id":1371,"date":"2001-04-26T19:02:13","date_gmt":"2001-04-26T23:02:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.yvancliche.org\/?p=1371"},"modified":"2021-02-21T14:47:12","modified_gmt":"2021-02-21T19:47:12","slug":"lalgerie-de-modele-a-zone-dhorreurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.yvancliche.org\/?p=1371","title":{"rendered":"L\u2019Alg\u00e9rie, de mod\u00e8le \u00e0 zone d\u2019horreurs"},"content":{"rendered":"<p>M\u00e9tro, 26 avril 2001<\/p>\n<p>Depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es, en raison de nombreux massacres qui surviennent r\u00e9guli\u00e8rement dans ce pays, l\u2019Alg\u00e9rie n\u2019en finit plus d\u2019alimenter les entrefilets de nos quotidiens : au total, on d\u00e9plore plus de 100 000 morts depuis 1990. Comment expliquer cette situation dans un pays pourtant autrefois reconnu comme un mod\u00e8le de d\u00e9veloppement ?<\/p>\n<p>Kamel, immigr\u00e9 depuis cinq ans au Qu\u00e9bec, est p\u00e8re de deux enfants et responsable de la s\u00e9curit\u00e9 informatique pour une entreprise connue, au centre-ville de Montr\u00e9al. Comme nombre d\u2019Alg\u00e9riens, il refuse de consentir \u00e0 faire publier son nom de famille, car il sait que des propos mal interpr\u00e9t\u00e9s pourraient lui \u00eatre nuisibles.<\/p>\n<p>Kamel raconte avec enthousiasme les d\u00e9buts de sa vie professionnelle au sein de l\u2019\u00c9tat alg\u00e9rien, ind\u00e9pendant depuis 1962, \u00e0 la suite d\u2019une guerre sanglante avec la France. Dirig\u00e9e par Houari Boumedienne, qui a d\u00e9tr\u00f4n\u00e9 en 1965 le premier pr\u00e9sident Ben Bella \u00e0 la faveur d\u2019un coup d\u2019\u00e9tat, l\u2019Alg\u00e9rie est \u00e0 construire : infrastructures routi\u00e8res, \u00e9coles, h\u00f4pitaux, usines, minist\u00e8res, soci\u00e9t\u00e9s d\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>Kamel s\u2019en rappelle comme d\u2019une \u00e9poque enivrante. \u00ab Assurer la continuit\u00e9 de la quasi-totalit\u00e9 des services laiss\u00e9s vacants par le d\u00e9part des colons avait donn\u00e9 un sentiment de grande fiert\u00e9 aux cadres. Colonis\u00e9s par la France durant plus d\u2019un si\u00e8cle, nous avions maintenant un pays qui nous appartenait, et dont nous \u00e9tions enti\u00e8rement responsables, dit-il. Nous \u00e9tions tous unis pour une m\u00eame cause, voir une mission : le d\u00e9veloppement du pays et son accession \u00e0 la modernit\u00e9.<\/p>\n<p>Et cela fonctionne. Sur le plan international, l\u2019Alg\u00e9rie fait figure de leader des pays dits du tiers-monde.<\/p>\n<p><strong>Les germes de la rupture<\/strong><br \/>\nKamel poursuit son ascension professionnelle. Il prend des responsabilit\u00e9s grandissantes au sein de diverses soci\u00e9t\u00e9s d\u2019\u00c9tat et g\u00e8re des ressources de plus en plus importantes. Il est heureux, fonde une famille.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 70, \u00e0 la faveur de la hausse vertigineuse des prix du p\u00e9trole en parall\u00e8le au conflit isra\u00e9lo-arabe de 1973, la manne tombe sur l\u2019Alg\u00e9rie. Grand producteur et exportateur de p\u00e9trole, l\u2019Alg\u00e9rie entre dans la valse des dollars. \u00c0 partir de 1980, les produits de consommation de l\u2019\u00e9tranger entrent en abondance, et plusieurs produits sont m\u00eame subventionn\u00e9s pour rester accessibles \u00e0 toutes les bourses.<\/p>\n<p><strong>La richesse outranci\u00e8re<br \/>\n<\/strong>Mais, en m\u00eame temps, se souvient Kamel, une richesse insolente appara\u00eet dans la capitale. Villas, belle voitures, mariages outranciers, tout cela sonne faux dans un pays qui proclame des valeurs d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de partage.<\/p>\n<p>Avec une croissance d\u00e9mographique exceptionnelle (plus de 3% par an), l\u2019Alg\u00e9rie aborde plus difficilement les ann\u00e9es 1980. Le logement, un besoin essentiel, vit une crise grave et r\u00e9currente. Le pays n\u2019arrive tout simplement pas \u00e0 fournir assez de logements \u00e0 tous ses r\u00e9sidents. \u00c0 Alger, des bidonvilles apparaissent et on s\u2019entasse \u00e0 plusieurs dans des logements exigus.<\/p>\n<p>Fin des ann\u00e9es 70 : la ferveur animant le d\u00e9veloppement national commence \u00e0 s\u2019estomper.<\/p>\n<p>D\u00e9but des ann\u00e9es 80 : des manifestations \u00e9clatent en Kabylie et sont r\u00e9prim\u00e9es tr\u00e8s durement. La revendication politique majeure des Kabyles concerne \u00e0 la reconnaissance de leur sp\u00e9cificit\u00e9 linguistique notamment. Elle est ni\u00e9e par le pouvoir en place.<\/p>\n<p>Vers la fin des ann\u00e9es 80, la manne p\u00e9troli\u00e8re s\u2019estompe. Les prix du brut chutent de fa\u00e7on vertigineuse. L\u2019Alg\u00e9rie, dirig\u00e9e depuis 1979 par Chadli Bendjedid, voit ses revenus d\u2019exportation p\u00e9troli\u00e8re fondre en peu de temps. C\u2019est l\u2019impasse. Le prix de maints produits de base, autrefois support\u00e9s par l\u2019\u00c9tat, monte en fl\u00e8che. Le pouvoir d\u2019achat s\u2019\u00e9rode, les conditions de vie se d\u00e9t\u00e9riorent, et les populations d\u00e9favoris\u00e9es gagnent en nombre sous la pression d\u2019un ch\u00f4mage qui avoisine les 30 %, surtout des jeunes.<\/p>\n<p>Certaines couches populaires ne profitent en rien des revenus engrang\u00e9s par les ventes de p\u00e9trole. En 1988, la marmite saute : des \u00e9meutes \u00e9clatent. Les manifestants, jeunes et provenant des classes pauvres, sont massacr\u00e9s par les autorit\u00e9s. Une grosse fracture appara\u00eet d\u00e8s lors entre une partie grandissante de la population et le pouvoir, qui ne s\u2019attendait visiblement pas \u00e0 une telle manifestation.<\/p>\n<p>Kamel se rem\u00e9more cette \u00e9poque : \u00ab La belle machine de d\u00e9veloppement mise en place durant des ann\u00e9es s\u2019est gripp\u00e9e, La corruption \u00e9tait de plus en plus visible. La solidarit\u00e9 qui nous unissait s\u2019est effrit\u00e9e. Dans les mosqu\u00e9es, les sermons incendiaires \u00e0 l\u2019encontre du pouvoir lui assurait dor\u00e9navant une popularit\u00e9 incontestable. L\u2019avenir s\u2019assombrissait rapidement et la frustration devenait le sentiment dominant chez beaucoup de jeunes. \u00bb<\/p>\n<p><strong>\u00c9lections annul\u00e9es<\/strong><br \/>\nD\u00e9sireux d\u2019enlever un peu de pression, le pouvoir, sous la coupole du Front de lib\u00e9ration nationale (FLN) depuis 1962, consent une ouverture : des \u00e9lections d\u00e9mocratiques, qui surviennent en 1991. Il se fait prendre \u00e0 son propre jeu : les islamistes remportent le premier tour des \u00e9lections.<\/p>\n<p>Changement de strat\u00e9gie : les \u00e9lections sont annul\u00e9es. Peu de temps apr\u00e8s, les principaux leaders islamistes sont emprisonn\u00e9s. Le pr\u00e9sident d\u00e9missionne et est remplac\u00e9 par Boudiaf, un pr\u00e9curseur de la lutte de lib\u00e9ration. En tr\u00e8s peu de temps, son discours redonne de l\u2019espoir. Mais il est assassin\u00e9, pendant un discours, par un des agents sens\u00e9s le prot\u00e9ger. Cet assassinat cr\u00e9e une v\u00e9ritable fracture dans la soci\u00e9t\u00e9 et c\u2019est comme un signal donn\u00e9 \u00e0 une violence sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<p><strong>Une guerre larv\u00e9e<\/strong><br \/>\nD\u00e9bute, en effet, en 1992, une guerre larv\u00e9e et sans piti\u00e9. On s\u2019en prend \u00e0 la pr\u00e9sence \u00e9trang\u00e8re, aux policiers, \u00e0 des \u00e9crivains, \u00e0 des journalistes, \u00e0 des cadres. La confusion concernant ces meurtres est tr\u00e8s grande. De faux barrages policiers sont \u00e9rig\u00e9s et ceux qui en sortent indemnes racontent des choses horribles. La violence, aveugle et barbare, prend r\u00e8gne. La m\u00e9fiance s\u2019installe, y compris entre voisins et membres d\u2019une m\u00eame famille.<\/p>\n<p>Kamel, cadre de l\u2019\u00c9tat, mais habitant un quartier populaire, tente de garder ses distances face \u00e0 ces luttes. Mais en 1994, il est cibl\u00e9. Un jour, il re\u00e7oit un coup de t\u00e9l\u00e9phone. Le message est clair. Menace de mort. Pourquoi ? Il ne saura jamais vraiment.<\/p>\n<p>Mais il prend la menace au s\u00e9rieux : des personnes du quartier sont mortes : le garagiste, des policiers habitants le voisinage, un jeune dont la t\u00eate a \u00e9t\u00e9 tranch\u00e9e et expos\u00e9e pour \u00eatre bien vue par tous. D\u00e9j\u00e0 crisp\u00e9 lorsqu\u2019il d\u00e9ambule les rues pour se rendre au travail ou \u00e0 la maison, il regarde constamment derri\u00e8re lui. Sa vie ne r\u00e9sume plus qu\u2019\u00e0 l\u2019aller-retour maison-bureau. Comme pour plusieurs r\u00e9sidents, la coupole de t\u00e9l\u00e9vision, qui am\u00e8ne des images de l\u2019\u00e9tranger, reste le seul refuge.<\/p>\n<p><strong>L\u2019\u00e9migration<br \/>\n<\/strong>Face \u00e0 cela, il agit, pour prot\u00e9ger sa famille. Il va en France et cherche \u00e0 s\u2019y installer. On lui conseille de d\u00e9poser un dossier de r\u00e9fugi\u00e9 politique. Il ne s\u2019y r\u00e9sout pas, il deviendrait une sorte de paria pour son pays. Il rentre au pays et reprend son travail. Il d\u00e9pose une demande ordinaire, de r\u00e9sident permanent au Canada, de plus en plus per\u00e7u comme l\u2019Eden par nombre d\u2019Alg\u00e9riens. Entre-temps, il poursuit sa vie quotidienne, s\u2019habituant tant bien que mal \u00e0 cet \u00e9tat de tension permanente.<\/p>\n<p>Kamel, malgr\u00e9 tout, n\u2019arrive toujours pas \u00e0 s\u2019expliquer les massacres que les m\u00e9dias rapportent depuis toutes ces ann\u00e9es \u00ab Tout ce que je sais, c\u2019est que les forces en pr\u00e9sence, quand j\u2019ai quitt\u00e9 mon pays en 1995, \u00e9taient puissantes et qu\u2019elles se livraient \u00e0 une lutte sans merci. Les gens qui avaient int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce que moi et les centaines de milliers de mes compatriotes quittions le pays sont les m\u00eames que ceux qui massacrent les populations. Qui sont-ils ? Franchement, je n\u2019ai aucune certitude. Aujourd\u2019hui, je suis vivant et je veux simplement que les gens comprennent que la violence ne fait pas partie de notre syst\u00e8me de valeur. Qu\u2019ils comprennent que moi et tous ceux que je connais, nous l\u2019avons subie, nous la d\u00e9non\u00e7ons et nous condamnons tous ceux qui y ont recours \u00bb.<\/p>\n<p><strong>L\u2019arriv\u00e9e au Canada<\/strong><br \/>\n\u00c0 la mi-quarantaine, Kamel voit les portes du Canada s\u2019ouvrir. En 1996, soit deux ans apr\u00e8s le d\u00e9p\u00f4t de sa demande, son dossier est accept\u00e9. Avec sa famille, il quitte sa patrie et s\u2019installe \u00e0 Montr\u00e9al. Presque sans relations ici, Kamel vit ses premiers mois difficilement. Fort de son exp\u00e9rience professionnelle bien garnie, il se trouve cependant un emploi, cl\u00e9 de l\u2019int\u00e9gration. Cinq ans plus tard, il se dit heureux de vivre ici. Lui, sa femme et ses enfants s\u2019y plaisent grandement. \u00ab On se sent Qu\u00e9b\u00e9cois \u00bb.<\/p>\n<p>Seul ombre au tableau : le reste de sa famille qui reste toujours en Alg\u00e9rie et dont il s\u2019inqui\u00e8te r\u00e9guli\u00e8rement.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 ce portrait rempli d\u2019ombres, Kamel insiste : \u00ab Les Alg\u00e9riens s\u2019accommodent de vivre avec la violence end\u00e9mique. Si on sait qu\u2019on peut perdre la vie dans un accident de voiture, on sait aussi qu\u2019on peut mourir dans un faux barrage et cela n\u2019emp\u00eache plus de vivre. Plusieurs jeunes tentent maintenant de ce reconstruire un avenir \u00e0 l\u2019image des jeunes d\u2019autres pays. Ils veulent gagner de l\u2019argent et vivre diff\u00e9remment. Et si je d\u00e9plore parfois la disparition du culte de la solidarit\u00e9 cher \u00e0 ma g\u00e9n\u00e9ration, je n\u2019en demeure pas moins optimiste : l\u2019Alg\u00e9rie est un pays de jeunes qui savent, aujourd\u2019hui, quels d\u00e9mons une soci\u00e9t\u00e9 ne doit pas r\u00e9veiller \u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00e9tro, 26 avril 2001 Depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es, en raison de nombreux massacres qui surviennent r\u00e9guli\u00e8rement dans ce pays, l\u2019Alg\u00e9rie n\u2019en finit plus d\u2019alimenter les entrefilets de nos quotidiens : au total, on d\u00e9plore plus de 100 000 morts depuis 1990. 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