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Keystone XL-Un symbole de l’urgence de la transition énergétique

La Presse, 20 janvier 2021

C’était le 24 janvier 2017, et on avait assisté à un échantillon représentatif du message qui avait permis à Donald Trump de prendre le pouvoir à Washington en 2016.

FELLOW, CENTRE D’ÉTUDES ET DE RECHERCHES INTERNATIONALES DE L’UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL (CERIUM)

En signant le décret présidentiel autorisant la construction du pipeline Keystone XL, avalisé une première fois sous l’administration Bush en 2008, il avait déclaré : « Nous allons construire des pipelines, comme dans le bon vieux temps [like in the good old days]. »

Avec, à la clé, 28 000 emplois, good construction jobs, avait souligné Donald Trump. Bref, un projet s’inscrivant en parfaite adéquation avec son programme Make America Great Again. (Et un des rares sujets de bonne entente entre lui et le premier ministre Trudeau.)

C’est devenu l’éléphant dans la pièce pour les promoteurs de ce pipeline de près de 2000 km devant acheminer plus de 800 000 barils de pétrole par jour de l’Alberta vers notre voisin du sud : il est devenu un symbole.

Un symbole cristallisant le passage entre un monde « ancien », celui du XXe siècle basé sur une exploitation sans limites du pétrole pour l’éclairage, puis le chauffage, puis la mobilité, et un XXIsiècle où le combat contre les changements climatiques est, notamment pour les jeunes générations, une priorité non négociable.

Que ce projet favorise une plus grande indépendance énergétique en Amérique du Nord, au détriment de pays exportateurs aux régimes politiques contraires à nos normes (Arabie, Venezuela) ; qu’il amène une bouffée d’air frais à une économie albertaine qui en a bien besoin, donc une création de richesse ici au pays, tous ces arguments pèsent peu.

Mis au rancart, l’argument selon lequel le pétrole sera encore nécessaire à nos économies durant des décennies. Ne serait-ce que pour satisfaire aux besoins de l’industrie pétrochimique, en forte croissance, et aux secteurs où des technologies propres de remplacement sont encore lointaines, comme en mobilité aérienne et navale.

Laissé de côté, le fait que le pétrole exporté par pipelines est plus sécuritaire que celui acheminé par rails, comme on le sait fort bien au Québec depuis la tragédie de Lac-Mégantic (2013).

La transition énergétique est en marche accélérée. Mais il est vrai que les efforts pour affronter les changements climatiques n’ont que trop tardé. Ses effets catastrophiques se multiplient.

Heureusement, la transition énergétique, celle du passage des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz) vers l’électricité propre, est bel et bien lancée, et les engagements des États et des entreprises pour un monde carboneutre à l’horizon 2050 se sont accélérés depuis la pandémie.

Rappelons que le nouveau président Biden était vice-président sous Obama quand ce dernier a déclaré, à la suite de la révocation du permis de Keystone XL (novembre 2015) : « Si nous voulons empêcher que cette planète devienne inhabitable, il faut que les ressources fossiles restent dans le sol. Il faut prévenir les changements climatiques avant qu’il ne soit trop tard. Il est maintenant le temps d’agir. » Aux côtés d’Obama lors de cette déclaration, à l’époque son secrétaire d’État : John Kerry, nommé dans la nouvelle administration américaine comme envoyé présidentiel pour le climat…

Tenu par cet engagement public, le nouveau président Biden n’a pas beaucoup d’autres options que d’écarter la construction de ce pipeline : Keystone est un dossier emblématique, lui permettant de se démarquer clairement de l’administration Trump en matière de lutte contre les changements climatiques et un marqueur de sa détermination à engager résolument les États-Unis dans son ambitieux programme d’énergie propre.

Le projet Keystone XL, avec son historique si tourmenté, semble, comme le pétrole qu’il voulait transporter, bel et bien enterré.

Le Québec matin (LCN)-Entrevue sur la Tunisie

14 janvier 2021, 7h45 am

Ciquer sur le lien TVA.

TVA

https://www.tvanouvelles.ca/videos/622282089001

Tunisie 2011, une révolution rapide et inattendue

Le Devoir, 14 janvier 2021

Yvan Cliche
Fellow, Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, ex-fonctionnaire de la Banque africaine de développement à Tunis, 2007-2011

La Révolution tunisienne a 10 ans aujourd’hui. Une décennie s’est donc écoulée, jour pour jour, depuis l’annonce du départ du président dictateur Zine ben Abidine ben Ali vers l’Arabie saoudite, où il mourut en 2019 à l’âge de 83 ans. Le 14 janvier 2011, après à peine un mois de manifestations, les Tunisiens ont en effet constaté avec stupeur la fin d’un règne sans partage de 23 ans sur leur pays.

Comment en est-on arrivé là ?

À mon arrivée en 2007, je suis rapidement frappé par les contrastes qui marquent ce pays.

Sur le plan politique, le régime est vieillissant. Un règne de 23 ans, qui s’étire. Comme Bourguiba, le premier président (1956-1987), Ben Ali s’accroche au pouvoir, annonce une sixième candidature pour 2014.

Contraste aussi sur les plans social et culturel. Le pays est complètement bâillonné en matière de liberté d’expression. La propagande tourne à vide, ne reflète en rien la société réelle. Mais en parallèle, les Tunisiens investissent les médias sociaux qui émergent, et arrivent souvent à contourner le contrôle exercé sur l’Internet.

Des contrastes encore plus vifs se constatent sur le plan économique. Chaque jour, la propagande se vante du bon score du pays en matière de développement humain : couverture complète en eau, en électricité, administration publique moderne, infrastructures de qualité, système de santé adéquat. Tout cela est vrai.

Mais cette réalité cache celle d’une économie défaillante : elle ne produit pas assez d’emplois, et d’emplois de qualité. Ces emplois ne sont pas assez payants pour soutenir les aspirations des jeunes et des diplômés.

Et l’économie nationale glisse de plus en plus vers une économie de rentes, car elle fait l’objet d’une prédation de la famille élargie de Ben Ali, surtout de la belle-famille du président, les Trabelsi. Le clan familial a la mainmise sur presque le quart de la richesse nationale, révélera une étude de la Banque mondiale en 2012.

Cette situation, les Tunisiens en parlent à voix basse, avec rancœur et dépit.

Trop tard
Au départ, en décembre 2010, les revendications sont essentiellement de nature sociale (lutte contre le chômage, des emplois), mais elles prennent rapidement une saveur politique : plus de justice, plus de dignité, plus de liberté.

La révolte a une particularité : elle n’a pas de leader bien identifié.

Ce sont les régions délaissées qui lancent ce mouvement populaire, notamment des cités à l’intérieur du pays, où les touristes ne vont jamais : Sidi Bouzid, Kasserine, Gafsa.

Le 12 janvier 2011, la police investit le boulevard Bourguiba, à Tunis. J’y suis, durant ma pause du midi : la tension est à couper au couteau. On sent le régime nerveux, inquiet.

De la répression violente qui avait été sa réaction au tout début de la révolte, il cède de plus en plus de lest : Ben Ali promet de ne plus se présenter au scrutin de 2014 ; il s’engage à créer 300 000 emplois, à donner plus de liberté, dont l’accès libre à l’Internet.

Le 13 janvier, il proclame de manière gaullienne aux Tunisiens : je vous ai compris tous ; je vous ai tous compris.

Mais il est trop tard. Sa parole n’est plus crédible. Le 14 janvier, une manifestation a lieu avenue Bourguiba.

Puis, tôt en soirée, coup de tonnerre : trois caciques du régime se présentent à la télévision nationale et annoncent que Ben Ali a démissionné.

Subitement, la vie politique, bien morne, prend un élan inverse.

Des chars d’assaut apparaissent dans les rues. La nuit, on entend des coups de feu, les hélicoptères de l’armée survolent le ciel. Les rumeurs courent en tous sens. Les étrangers quittent le pays dans le chaos. Les citoyens bloquent l’accès à leur quartier la nuit venue avec des moyens de fortune.

Les maisons des Trabelsi sont vandalisées. L’un des membres les plus connus de cette famille honnie, Belhassen Trabelsi, fuit avec sa famille à Montréal.

Des manifestations, des sit-in surgissent partout pour réclamer le départ d’un dirigeant, de meilleures conditions de travail.

Un des axes majeurs du débat postrévolutionnaire est la cooptation ou non d’anciens proches du régime. Sous la pression populaire, les tenants d’une rupture complète avec tous ceux ayant été liés à Ben Ali imposent leur point de vue.

Les islamistes, mieux organisés, qui ont fait un accueil triomphal à Ghannouchi, l’opposant exilé à Londres lors de son retour à Tunis, imposent la cadence. Cela n’est pas bien sûr sans inquiéter fortement les Tunisiens laïques.

Dans les semaines qui suivent, la situation se calme un peu. L’incertitude est le sentiment dominant. Cette démocratie toute naissante tranche avec plus de 50 ans de dictature, dans une aire géographique (le monde arabe) résolument liberticide. Il faut apprendre à négocier, à faire des compromis.

Plus que jamais, les Tunisiens composent depuis 10 ans avec cette nouvelle manière, jugée par plusieurs d’entre eux bien difficile, de gérer leur devenir, le régime démocratique n’ayant pas encore porté tous les fruits escomptés.

Vivre une révolution politique: déroutant, mais palpitant

TÉMOIGNAGES

13/01/2021 16:52 EST
Huffington Post, 13 janvier 2021

Dix ans ont passé depuis la Révolution en Tunisie, mais les reportages publiés depuis un mois pour souligner la première décennie de ce bouleversement historique me font replonger dans l’intensité de ces semaines fort agitées.

ASSOCIATED PRESS PHOTO/CHRISTOPHE ENA
Des manifestants crient des slogans contre les retombées du régime de l’ancien président Zine El Abidine Ben Ali dans le gouvernement intérimaire, lors d’une manifestation à Tunis, en Tunisie, le 24 janvier 2011.

Le 14 janvier 2011, j’étais sur place en Tunisie, pays qui a déclenché le Printemps arabe.

J’y vivais avec ma femme et mes deux filles, comme expatrié, à l’emploi depuis 2007 de la Banque africaine de développement, une institution vouée au développement de l’Afrique.

Je garde une mémoire vive de ces événements, qui ont été les plus singuliers de ma vie.

Dix ans ont passé depuis, mais les reportages publiés depuis un mois pour souligner la première décennie de ce bouleversement historique me font replonger dans l’intensité de ces semaines fort agitées.

La Tunisie, un pays bâillonné

C’était quoi la Tunisie avant le Printemps arabe? Un pays de soleil, certes agréable, mais pas à la hauteur sur le plan politique et économique.

Retour en 2010, un peu avant le début des révoltes: le pays n’a été dirigé depuis son indépendance que par deux hommes, Bourguiba (1956-1987), puis par Ben Ali. Des photos du dictateur sont affichées partout, les médias chantent ses louanges au quotidien. Le pays semble stagnant.

Puis, en décembre 2010, un ami tunisien me rapporte avec dépit la tragédie d’un vendeur ambulant dans une localité méconnue de la Tunisie, Sidi Bouzid.

Un jeune homme de 26 ans, du nom de Mohammed Bouazizi, s’est immolé après s’être vu dérober par la police son petit commerce d’aliments périssables, faute de permis.

Les jours suivants, dans les cafés, au lieu de parler de «foot» (soccer), les badauds se relaient des images de révoltes captées sur Facebook, Twitter: des citoyens indignés par le désespoir de Bouazizi ont pris la rue dans des villes au sud du pays pour exprimer leur ras-le-bol face au manque d’emplois, la corruption, l’absence de liberté.

Ces manifestations sont durement réprimées. Mais elles se poursuivent.

Je me souviens particulièrement du mercredi 12 janvier 2011. C’est la pause du midi, je fais une marche au centre-ville de Tunis. Une quantité impressionnante de flics y est déployée. On les sent nerveux, sur le qui-vive. La tension est à couper au couteau.

Ben Ali sent alors manifestement la marmite chauffer, et commence à promettre des changements: la création d’emplois, plus de liberté.

Quand le mouvement de protestation, initié par les régions délaissées à l’intérieur du pays, monte vers le nord, et donc vers Tunis, la capitale, la marmite maintenant bouillonne.

Je me souviens particulièrement du mercredi 12 janvier 2011. C’est la pause du midi, je fais une marche au centre-ville de Tunis. Une quantité impressionnante de flics y est déployée. On les sent nerveux, sur le qui-vive. La tension est à couper au couteau.

Le vendredi 14 janvier, en après-midi, une grosse manifestation est prévue. La foule s’entasse sur l’avenue Bourguiba, au centre-ville. Sur des pancartes, on lit: Ben Ali, dégage!

Puis, tôt en soirée, trois hommes liés au pouvoir se présentent à la télé. Ils annoncent la fuite de Ben Ali hors du pays! Debout devant mon écran, je m’effondre à genoux tellement cette nouvelle est inattendue.

Un quotidien devenu incertain

Du coup, la vie quotidienne bascule, du tout au tout.

Dès le lendemain, l’aéroport de Tunis est envahi par des étrangers, expatriés et touristes, voulant quitter séance tenante.

Alors que je me suis toujours senti très à l’aise dans ce pays, me voilà inquiet pour la sécurité de ma famille. Nous préparons nos valises, au cas où il faudrait quitter précipitamment.

Je ne suis pas le seul à craindre la suite des choses. Les Tunisiens établissent des barrières la nuit dans leurs quartiers, avec des moyens de fortune (barils, grillages, bouts de bois) pour les protéger de la venue de pilleurs potentiels.

COURTOISIE DE L’AUTEUR
Protection des quartiers

De nature auparavant discrète, l’armée déploie des chars d’assaut sur les grandes artères.

Les résidences de membre du clan Ben Ali, notamment celles de sa belle-famille, les Trabelsi, vue comme des profiteurs qui se sont enrichis frauduleusement, sont vandalisées.

Alors que les Tunisiens ne manifestaient jamais auparavant, les voilà descendus régulièrement dans la rue pour exiger la mise à l’écart des dirigeants liés au régime; ou pour de meilleures conditions de travail.

Le jour, les visages sont généralement anxieux. Les rumeurs, souvent fausses, se multiplient et alimentent l’inquiétude.

COURTOISIE DE L’AUTEUR
Maison saccagée de B. Tabelsi

Le soir, c’est le couvre-feu: interdiction de circuler. Nous vivons à environ deux kilomètres de l’ancien palais de Ben Ali et, la nuit, on entend des coups de feu, les hélicoptères de l’armée volent bas dans le ciel, faisant un bruit intimidant.

On nous avise de ne pas s’attarder aux fenêtres et risquer de prendre une balle perdue.

Bref, le pays si calme et plat que j’ai connu est devenu méconnaissable. La parole se libère, les médias délaissent la langue de bois, de nouveaux partis politiques naissent à tous les jours.

Petit à petit, au fil des semaines, la situation se stabilise, un tant soit peu.

Fin août 2011, après quatre ans dans le pays, nous devons revenir au Québec. Mais porteurs de souvenirs impérissables, ceux du cheminement d’un peuple vers sa liberté.

Tunisie, il y a 10 ans-début du printemps arabe: entrevue

Désautels le dimanche, Radio-Canada (radio), 20 décembre 2020

Le 17 décembre 2010, un jeune vendeur ambulant tunisien, Mohamed Bouazizi, révolté par la misère et les brimades policières, s’immolait. Ce geste de désespoir sera le point de départ d’un soulèvement généralisé qui mènera un mois plus tard le président Ben Ali à la fuite, et qui s’étendra rapidement dans d’autres pays, dont l’Égypte et la Syrie. Le Québécois Yvan Cliche travaillait alors à Tunis, au sein de la Banque africaine de développement. Il nous raconte ces quelques jours où l’histoire de la Tunisie a basculé.

Tunisie 2011-Une révolution de la dignité

YVAN CLICHE
FELLOW, CENTRE D’ÉTUDES ET DE RECHERCHES INTERNATIONALES DE L’UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL ET EX-FONCTIONNAIRE DE LA BANQUE AFRICAINE DE DÉVELOPPEMENT (TUNISIE, 2007-2011)

La Presse, 20 décembre 2020

Nous sommes au début de 2011, et j’en suis à ma quatrième année comme expatrié en Tunisie, avec ma femme et mes deux filles. Je travaille à la Banque africaine de développement, qui a temporairement élu résidence dans ce pays à la suite des bouleversements politiques de 2002 à Abidjan, en Côte d’Ivoire, son siège officiel.

Nous habitons en banlieue de Tunis, rue du Jasmin, nom qui deviendra le symbole des évènements à venir.

Dans ce pays où rien ne se passe, où rien n’est rapporté, car il n’y a pas de presse libre, des manifestations spontanées d’indignité éclatent depuis l’auto-immolation, le 17 décembre 2010, d’un jeune marchand ambulant à Sidi Bouzid, petite ville située dans une région délaissée du centre de la Tunisie.

Mohammed Bouazizi a été humilié par la police, qui a saisi sa petite marchandise parce qu’il n’avait pas de permis.

Quelques jours après ce terrible acte de désespoir, en se promenant dans le centre-ville de Tunis, on perçoit clairement une atmosphère tendue : des dizaines de policiers sillonnent nerveusement le centre-ville pour contenir toute manifestation potentielle.

Le régime tunisien, dirigé depuis plus de deux décennies par le même homme, Zine el-Abidine Ben Ali, avec une garde rapprochée composée surtout de vieillards imposant une chape de plomb sur un pays jeune, est clairement pris par surprise.

Le ras-le-bol face aux inégalités, au chômage, face au manque de libertés, face à la corruption font perdurer la révolte, qui ne s’estompe pas même si le régime tente d’organiser des contre-manifestations.

Une belle-famille honnie de tous
Et il y a un autre facteur spécifique à ce pays : le ressentiment contre la belle-famille du président, les Trabelsi.

Cette haine est née de leur réputation de petits profiteurs, qui abusent sans vergogne de leur position privilégiée pour entretenir un style de vie somptueux et prendre le contrôle des meilleures occasions d’affaires du pays.

Les émeutes de décembre se poursuivent en janvier 2011, l’atmosphère est fébrile mais, malgré cela, quelque chose de très inattendu va se produire, qu’absolument personne ne voit venir.

Le vendredi 14 janvier 2011, la télévision nationale fait en effet une annonce irréelle, incroyable : Ben Ali a quitté le pays, vers l’Arabie saoudite. Le dictateur de la Tunisie, qui supprime toute opposition à son pouvoir absolu, fuit lâchement avec sa famille de son opulente résidence officielle de Carthage, laissant sur place une quantité astronomique d’argent, de bijoux et de trésors nationaux volés à son pays.

Dès lors, le peuple tunisien, qui n’a connu que l’autocratie de deux dirigeants depuis l’indépendance du pays en 1956 (Bourguiba et Ben Ali), se retrouve soudainement sans personne fermement aux commandes de l’État.

Alors que beaucoup étaient d’avis que le régime vieillissait et avait un besoin urgent de changement, tous en Tunisie sont stupéfaits de voir que les 23 années du règne sans partage de Ben Ali s’effondrent comme un château de cartes. Il y a eu des morts, du sang a coulé, mais cette dictature tombe après seulement quelques tremblements. Sa disparition déclenchera un vaste et inattendu mouvement de protestation populaire dans tout le monde arabe.

Une jeune démocratie, toujours vivante
Une grande instabilité (« fluidité » comme disent les diplomates sur place) marque les premiers mois de cette révolution du Jasmin, comme elle sera bientôt nommée : départ massif d’étrangers ; patrouilles en hélicoptère à la tombée de la nuit ; coups de feu ; pénuries de toutes sortes, réelles ou imaginaires, qui en créent par conséquent de réelles ; rumeurs, certaines terrifiantes (« l’eau a été contaminée »), mais la plupart infondées ; veilles de quartier le soir par des hommes armés de simples bâtons.

Les résidences des Trabelsi sont saccagées et deviendront des lieux de « pèlerinage » pour se convaincre de la réalité de la révolution. Je « visiterai » celle entièrement pillée de Belhassen, celui qui a quitté précipitamment pour Montréal, fuyant la vengeance populaire. (Les autorités canadiennes vont bizarrement perdre sa trace en 2016.)

Et on note la réapparition soudaine, mais en force, des islamistes. Pendant deux décennies, ils ont été durement réprimés, mais ils sont désormais libres de circuler au grand jour.

La Tunisie a traversé en 10 ans de nombreux bouleversements, quelques éclats de violence : ils ont jeté le doute sur le succès de cette révolution unique. Cela n’a pas été facile pour les Tunisiens depuis la révolution du Jasmin, loin de là, surtout sur le plan économique. Mais à une époque où les valeurs démocratiques sont attaquées et manipulées par de dangereux populistes, la Tunisie reste debout.

Ce pays demeure un exemple à suivre pour tous les citoyens sous l’emprise d’un petit groupe de personnes qui ne s’accrochent au pouvoir que pour leurs vils intérêts.

Changements climatiques: il ne faut pas oublier l’Afrique

Le Soleil, 16 décembre 2020

YVAN CLICHE
Fellow, Centre de recherches et d’études internationales de l’Université de Montréal (CERIUM)
POINT DE VUE / Avec la pandémie que nous avons connue, l’année 2020 aura permis une accélération spectaculaire des engagements en faveur de la lutte contre les changements climatiques.

Au niveau international, l’ONU milite dorénavant pour une déclaration d’urgence climatique jusqu’à l’atteinte de la neutralité carbone. L’Europe s’est engagée à devenir carboneutre d’ici 2050, avec l’adoption d’un ambitieux Pacte vert de 750 milliards d’euros misant grandement sur l’hydrogène et qui touche notamment aux transports, à l’immobilier et à la production d’électricité.

Malgré la présidence Trump, de nombreux États américains et de grandes villes du pays ont aussi pris des engagements de carboneutralité. La Chine, le plus grand émetteur de gaz à effet de serre du monde, s’est également commise pour 2060.

Le Canada et le Québec, on le sait, ont été de la parade avec leurs propres plans annoncés récemment.

Chez les entreprises, le Big Tech (Amazon, Apple, Google, Facebook, Microsoft) et même les pétrolières ont emboité le pas dans la voie de la réduction de leurs émissions, dont les Européennes BP, Shell et Total, qui ont annoncé des objectifs de carboneutralité pour 2050. Les fonds d’investissement, dont l’immense BlackRock, ont revu cette année leurs critères pour tenir compte du risque climatique.

Bref, les intentions sont maintenant ouvertement exprimées, avec des plans à long terme, certes à perfectionner. L’année 2020 apparaît donc comme un moment charnière dans la suite de l’Accord de Paris signé en 2015.

Hausse potentiellement spectaculaire
Comme les émissions de GES ne connaissent pas de frontières, tous les efforts entrepris sur un seul territoire ne suffiront pas pour gagner le combat des changements climatiques.

Dans les pays en développement, et en Afrique notamment, les besoins restent immenses. En matière d’énergie, environ 600 millions de personnes, soit 55% de la population africaine, n’ont pas accès à l’électricité. La cuisson se fait encore trop souvent avec le bois (avec des enjeux graves de déforestation) ou du mazout.

Avec une population représentant moins de 20% de la planète, l’Afrique ne produit que 2% des émissions mondiales de carbone. Mais ces émissions sont assurément appelées à croître, car une personne sur deux qui naîtra dans le monde au cours des deux prochaines décennies sera africaine. Et pour combler les besoins primaires d’une telle population en croissance vertigineuse, un accès accru à l’énergie sera vital afin d’assurer le développement socio-économique du continent et de soutenir une économie moderne de plus en plus axée sur le numérique (et donc sur une électricité fiable).

Cela signifie une multiplication des actifs de production d’énergie: des bâtiments, des industries, des véhicules sur les routes, donc une hausse potentiellement spectaculaire de GES dans l’atmosphère.

Le défi du développement africain était déjà titanesque avant la pandémie. Et voilà que celle-ci a eu des impacts économiques majeurs sur le continent, avec une contraction de 3% de l’économie, mettant en péril les progrès enregistrés depuis 20 ans.

C’est dire que les ressources financières déjà rarissimes des États africains se feront encore plus rares. Il sera dès lors plus difficile de mobiliser les fonds nécessaires à la mise en place d’infrastructures de production d’énergie propre, non polluantes.

Les institutions internationales avaient déjà réuni des fonds pour appuyer les économies des pays en développement dans leurs efforts de développement durable, dont le Fonds vert pour le climat, mis en place par l’ONU en 2010.

Même si les gestionnaires de ce fonds indiquent que les moyens alloués à la finance climatique ont dépassé les 500 milliards en 2018, ces montants restent très largement insuffisants pour appuyer significativement l’atteinte des objectifs de l’Accord de Paris, disent-ils du même souffle.

Les pays développés misent en partie sur les investissements verts pour relancer leur économie. Cet argent entraînera son lot d’innovations technologiques. Malgré nos difficultés économiques actuelles dues à la pandémie, les pays riches devront maintenir une partie de leur portefeuille ouvert afin d’aider les pays en développement. De l’argent, donc, mais aussi des transferts de ces nouvelles technologies et expertises.

Il le faudra, afin que les pays africains puissent poursuivre leurs efforts légitimes de construction d’une économie moderne répondant aux aspirations de leurs jeunes populations, et ce, sans envenimer les changements climatiques.

Tensions en vue entre le gouvernement Biden et l’Union européenne

Le Devoir, 7 décembre 2020

Yvan Cliche
Fellow, Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

La plupart des pays d’Europe se réjouissent du fait qu’après avoir été bousculés par le gouvernement Trump sur bien des enjeux (retrait de l’Accord de Paris, répudiation de l’OTAN, désengagement de l’OMS), ils retourneront, avec le gouvernement de Joe Biden, à une relation de bon ton avec le continent. Mais cette relation ne pourra faire l’économie de certains litiges qui l’ont marquée au cours des dernières années. Parmi ceux-ci : le gazoduc Nord Stream 2 reliant la Russie à l’Allemagne.

Ce gazoduc de la compagnie russe Gazprom soutenu par d’importants groupes énergétiques européens est pourtant achevé à 95 %, avec plus de 10 milliards d’euros déjà investis.

Le projet comporte l’installation de 1200 km de tuyaux sous la mer Baltique et suit un parcours parallèle à celui de Nord Stream 1, mis en service en 2012, avec le transport de 55 milliards de mètres cubes par an. Comme son prédécesseur, Nord Stream 2 contourne l’Ukraine, pays avec lequel la Russie a une relation houleuse, ce qui a déjà entraîné des coupures d’approvisionnement en plein hiver, en 2006 et en 2009.

Présentement, l’Union européenne dépend à 40 % de la Russie pour ses importations de gaz naturel. Avec la mise en service de Nord Stream 2, qui permet de doubler l’acheminement de gaz russe vers le continent, la crainte des Américains est que la dépendance de l’Europe envers un approvisionnement trop important de gaz provenant de la Russie accroîtra considérablement sa vulnérabilité, procurant à la caste dirigeante à Moscou un pouvoir de coercition sur sa sécurité énergétique — et qu’elle accroîtra d’autant l’emprise de Moscou sur l’Ukraine, auquel elle pourra couper les vivres sans affecter le reste de l’Europe. Bref, Moscou auradavantage les coudées franches endécouplant deux pays ou régions distincts qui seront en état de dépendance envers son gaz.

La crainte de Washington est telle que, fin 2019, le gouvernement Trump a adopté le Protecting Europe’s Energy Security Act, prévoyant des sanctions musclées contre les entreprises participant au projet, ce qui a forcé une pause dans les travaux de construction. La position américaine n’est pas dénuée de motivations commerciales. La flambée de la production de gaz aux États-Unis grâce à la fracturation hydraulique lui a permis de devenir,en fort peu de temps, le troisième exportateur mondial de gaz, après le Qatar et l’Australie. Plus du tiers des exportations américaines de gaz prennent le chemin de l’Europe.

Les Allemands indisposés
La position américaine n’est pas sans heurter ses alliés, surtout les Allemands. Ceux-ci dénoncent l’ingérence américaine, qu’ils voient comme une attaque à leur souveraineté et un obstacle dans leurs efforts de faire la transition du charbon vers des énergies moins polluantes, et hors du nucléaire, en raison des risques d’accidents graves, comme celui de Fukushima au Japon.

Le gaz acheminé par la Russie a une vocation essentiellement commerciale, arguent-ils, et donne aussi à l’Allemagne un effet de levier pour influencer le géant russe, qui a effectivement besoin de ces revenus pour nourrir son budget. Il n’aurait donc pas intérêt à jouer sur les nerfs de ses clients en attachant ses approvisionnements à des enjeux politiques. L’an dernier, l’Europe a reçu pas moins de 70 % des ventes totales de Gazprom.

En mai 2018, l’UE a lancé aux Russesun message clair en imposant un jugement sévère à Gazprom. Celui-ci l’oblige, sous réserve de sanctions, à respecter les règles de saine concurrence, essentiellement pour l’empêcher de tirer profit de sa position de fournisseur dominant pour se donner des avantages indus, notamment dans les pays d’Europe centrale et de l’Est.

Ce mégaprojet Nord Stream 2, à qui il ne manque qu’une centaine de kilomètres de tuyaux à poser, va-t-il voir le jour ? Un premier bras de fer géopolitique entre le nouveau gouvernement américain et son proche allié, l’Allemagne, et l’Union européenne, se dessine clairement.

 

Changements climatiques-Comment l’histoire jugera Joe Biden

Le principal défi du président désigné ne porte pas sur la direction à prendre : elle est connue. L’enjeu porte davantage sur le rythme de la transition énergétique en faveur de la décarbonisation.

La Presse, Publié le 10 novembre 2020 à 13h00
YVAN CLICHE
FELLOW AU CENTRE D’ÉTUDES ET DE RECHERCHES INTERNATIONALES DE L’UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL (CÉRIUM)

C’est écrit en toutes lettres dans son programme électoral : Joe Biden dit qu’il n’y a pas défi planétaire plus urgent pour les États-Unis que les changements climatiques.

C’est donc beaucoup par cet enjeu que la présidence Biden sera jugée par les historiens. Mais le principal défi ne porte pas sur la direction à prendre : elle est connue. Plusieurs organisations d’envergure, des États, des entreprises, y compris des pétrolières, des municipalités ont pris cette année des engagements à long terme pour la carboneutralité.

Sans compter les fonds d’investissement, qui demandent de plus en plus aux entreprises la couleur de leurs plans en faveur du climat avant de placer leurs milliards.

Pour M. Biden, l’enjeu porte davantage sur le rythme de la transition énergétique en faveur de la décarbonisation.

Il y a dans le camp démocrate des militants pressés qui rappellent tout le temps perdu sous l’administration Trump, dont l’avenir du climat était la dernière des priorités.

M. Biden a devant lui cette formidable coalition de laboratoires de recherche, d’universitaires, d’industriels, d’ONG, de médias spécialisés qui poussent fort en faveur d’une transition tous azimuts, d’une accélération des efforts de décarbonisation de l’économie.

Cela pour maintenir l’espoir de respecter les objectifs de l’accord de Paris de 2015, une limitation de la température à 1,5 degré Celcius.

Dans le domaine de l’énergie, cette coalition est mobilisée non plus seulement pour écarter le charbon et le pétrole du mix énergétique, mais aussi le gaz produit à partir de la technologie de fracturation hydraulique.

Pourtant le gaz, en remplaçant le charbon plus polluant, a fortement contribué à décarboniser le réseau américain de production d’électricité depuis 2006, et permis aux États-Unis de limiter leur dépendance aux hydrocarbures du Moyen-Orient.

Mais le gaz émet du méthane, un produit plus nocif que le dioxyde de carbone. Cette coalition des « plus pressés » souhaite donc limiter l’expansion, voire interdire la fracturation hydraulique.

Et il y a les plus pragmatiques qui se donnent aussi l’objectif de la fin des émissions de gaz à effet de serre d’ici 30 ans, mais à un rythme plus modéré, tenant compte davantage de l’évolution des technologies.

Ce sera un défi pour la Maison-Blanche de M. Biden de concilier ces deux courants. D’autant que sa victoire est moins éclatante que celle anticipée par les sondages. La division du vote fait en sorte que l’adoption d’une taxe carbone, par exemple, apparaît improbable.

Une économie appelée à se transformer
Cela dit, l’approche Biden annonce une nouvelle ère de l’économie américaine grâce à une « révolution énergétique propre », selon son programme électoral.

Sur le plan international, les États-Unis vont revenir à l’accord de Paris, geste essentiel tellement cette entente est devenue emblématique de la lutte contre les changements climatiques.

Aux États-Unis maintenant, l’équipe Biden prévoit des investissements grandioses de 2000 milliards de durant le premier mandat, soit 500 milliards par an, un budget avoisinant celui de l’armée américaine.

Ces investissements visent des émissions nulles pour le réseau électrique américain dès 2035 : un engagement significatif, car les énergies fossiles (charbon, gaz) contribuent présentement à plus de 60 % de la production d’électricité sur le plan national.

Le plan Biden comprend également l’adoption de standards zéro émission pour les nouveaux édifices, des incitatifs fiscaux pour favoriser l’efficacité énergétique et l’achat de véhicules électriques.

M. Biden devra manœuvrer adroitement. Il a promis de gouverner pour tous les Américains et il y aura bien sûr de l’opposition à son plan.

Le principal enjeu tient aux coûts humains, économiques et sociaux de cette transition des hydrocarbures aux énergies renouvelables, permettant le maintien d’emplois de qualité (« good paying jobs », martèle M. Biden) au profit des travailleurs touchés.

Si le plan Biden se déploie comme prévu, le paysage économique américain sera transformé.

Pour nous les Québécois qui voyageront après la pandémie chez notre voisin du Sud, il faudra s’attendre à voir plus de véhicules électriques sur les routes, des parcs solaires dans les banlieues, des éoliennes visibles au loin sur les côtes, des panneaux solaires sur le toit des maisons et des immeubles ultra-efficaces en matière de consommation énergétique.

Donc, un usage accru de l’électricité. C’est une bonne nouvelle pour le Québec : cela ne peut que favoriser en effet nos efforts pour vendre au nord-est des États-Unis notre électricité fiable, renouvelable et à bas prix.

Le Québec, acteur clé dans la nouvelle géopolitique des énergies renouvelables

La Presse, 9 octobre 2020

Le 3 octobre, le ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, a relayé avec enthousiasme sur la plateforme LinkedIn un article de La Presse portant sur le lithium nécessaire pour fabriquer les batteries de véhicules électriques, cela afin de signaler les atouts du Québec dans la course pour des technologies vertes en transport terrestre.

YVAN CLICHE
FELLOW, CENTRE D’ÉTUDES ET DE RECHERCHES INTERNATIONALES DE L’UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL (CERIUM)

Dans le même temps, on pouvait lire dans The Economist (numéro du 19 au 25 septembre) qu’« une entreprise parrainée par Bill Gates et d’autres milliardaires envisage de chercher du cobalt au Québec ».

La mention du ministre et l’article du magazine pointent vers un enjeu en forte émergence, soit l’importance des minerais pour appuyer la transition énergétique.

Une demande en forte augmentation
Comme le secteur de l’énergie est un des gros contributeurs aux émissions de gaz à effet de serre, tous les plans envisagés pour combattre le changement climatique insistent sur la nécessité d’accélérer la transition de l’ère du pétrole et du gaz vers l’électricité alimentée par des énergies renouvelables (eau, soleil et vent).

Les investissements dans ce secteur frisent déjà les 350 milliards par année à l’échelle mondiale. Et ils gagnent en momentum en raison des réglementations plus sévères en matière d’émissions, de la compétitivité du prix des énergies renouvelables et de la croissance énergétique des pays en développement.

Même élan pour les véhicules électriques. La firme McKinsey estime que 340 millions de ces derniers seront construits d’ici 2030. Cela signifie le déploiement accéléré de batteries pour apporter une solution au caractère intermittent des énergies renouvelables, et pour passer de l’essence à l’électricité dans le transport automobile.

Mais cette transition requiert beaucoup de minerais, rappelle l’Agence internationale de l’énergie. Les véhicules électriques, par exemple, ont besoin de cinq fois plus de minerais qu’un véhicule à essence. Pour combler ces besoins, un rapport de la Banque mondiale montre que la production de cobalt et de lithium devra s’accroître de presque 500 % d’ici 2050.

Les minerais, secteur dominé par la Chine
Or, cet approvisionnement est présentement largement dominé par la Chine. Pour couvrir l’immense croissance des renouvelables depuis une décennie dans ce pays (un impressionnant 450 000 mégawatts installés en éolien et en solaire présentement), la Chine a dû développer un vaste système de production et d’approvisionnement en minerais. Résultat : ce pays produit maintenant 70 % des panneaux solaires vendus dans le monde et 60 % des minerais rares utilisés notamment dans des moteurs électriques.

Inutile de dire que les États-Unis, de plus en plus inquiets de la montée de la Chine, s’en préoccupent, si bien que la question est dorénavant prise en compte à haut niveau. À preuve, en décembre 2017, les États-Unis ont signé un décret présidentiel (numéro 13 817) en vue d’une « stratégie fédérale afin d’assurer des approvisionnements fiables et sécuritaires de matières premières critiques ». Dans le même but, ils ont suivi en 2019 avec le lancement d’une Initiative de gouvernance des ressources énergétiques à laquelle s’est joint le Canada.

Ces actions révèlent un réel souci : celui, comme naguère avec le pétrole, de sécuriser des approvisionnements grâce à des alliances avec des fournisseurs fiables, notamment pour couvrir les besoins de firmes comme Tesla et les constructeurs automobiles.

Ces besoins sont appelés à croître : la Californie, meneur environnemental que les autres États américains imitent souvent par la suite, a adopté fin septembre un décret exigeant que tous les véhicules vendus dans l’État soient à émission nulle d’ici 2035, dans 15 ans à peine.

Étant donné la forte population qui y vit, ce sont des millions de batteries qui devront être construites pour la Californie et les États américains qui prendront cette voie.

Pour ce faire, les Américains voudront s’approvisionner auprès de fournisseurs fiables et « amis », en minerais, en batteries et en autres biens stratégiques, un sentiment accentué avec la COVID-19 et la difficulté de se procurer du matériel sanitaire trop souvent fabriqué en Chine.

Le Québec peut devenir un des acteurs stratégiques que recherchent nos voisins du Sud. Avec une présence dans toute la chaîne d’approvisionnement, de l’extraction à la production et au recyclage.

Nous sommes, notamment grâce aux recherches d’Hydro-Québec, dans la course pour développer une batterie lithium-ion performante et sécuritaire. Nous avons des minerais (cobalt, lithium) et une électricité propre et renouvelable, exigence de plus en plus pressante pour les investisseurs.

L’intérêt de Bill Gates et de ses amis aux poches profondes confirme ces indéniables atouts.