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Une approche régionale est de mise

Électricité et réduction des émissions de carbone dans le nord-est du continent
Une approche régionale est de mise

La Presse, 29 mars 2021

Récemment, début mars, des dirigeants du secteur de l’énergie en Ontario discutaient des besoins à combler en électricité dans la province, en rappelant la perte, d’ici peu, d’une partie de la production provenant de l’énergie nucléaire et la hausse des émissions de gaz à effet de serre (GES) que cela va entraîner.

YVAN CLICHE
FELLOW, CENTRE D’ÉTUDES ET DE RECHERCHES INTERNATIONALES DE L’UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL (CERIUM)

Étonnamment, jamais, au cours de ces échanges, n’a-t-il été question que les provinces voisines de l’Ontario, soit le Québec et le Manitoba, pourtant des châteaux forts d’hydroélectricité, seraient à même de combler en partie ces manques à gagner en énergie non émettrice… La transition énergétique que l’on souhaite tous, et qui nécessitera plus de lignes de transport pour intégrer les renouvelables, serait grandement facilitée par une concertation plus étroite entre les territoires. Le réputé National Renewable Energy Laboratory des États-Unis le dit explicitement dans une étude scientifique récente (2019) : « des liens accrus entre les réseaux de transport d’électricité de différents États permettraient d’équilibrer la production et la demande avec moins d’équipements, ainsi que plus de fiabilité ».

Plus près de chez nous, l’Accélérateur de transition et la Chaire en gestion du secteur de l’énergie HEC Montréal soutiennent la même chose. L’Accélérateur dit qu’on ne peut pas faire « un petit peu de tout » pour faciliter la transition énergétique, mais miser sur des approches audacieuses permettant d’accélérer les changements structuraux pouvant faire cheminer nos sociétés vers la neutralité carbone. La Chaire énergie HEC Montréal indique des économies potentielles se chiffrant en milliards de dollars s’il y avait une coopération plus étroite entre les compagnies d’électricité du nord-est du continent. Mieux, décarboner coûterait moins cher, et on irait plus vite, plus en profondeur.

C’est une idée qu’il faut maintenant mettre en œuvre. Dans les territoires voisins du Québec, les responsables de la livraison de l’électricité sont aux prises avec de redoutables défis.

En Ontario justement, on doit composer avec la fin de la production de la centrale nucléaire de Pickering (3100 MW) en 2025 et la réfection des centrales nucléaires Bruce et Darlington, au coût astronomique de quelque 25 milliards de dollars.

À New York, à la suite d’une entente entre l’opérateur et l’État en 2017, on assiste à la mise au rancart de la production de la centrale nucléaire Indian Point (2100 MW), qui fournit plus du quart de l’électricité à la ville de New York.

Une première unité a été mise à l’arrêt définitif en avril 2020. La deuxième le sera fin avril.

Ce sont là d’importants déficits à combler en approvisionnement électrique fiable, non émetteur de GES, mais qu’on envisage de remplacer en bonne partie avec du gaz, une source polluante.

Un développement qui va à l’encontre de l’objectif fort ambitieux du président Joe Biden, qui est de décarboner entièrement le réseau électrique américain en 2035.

Pour y arriver, les sociétés d’électricité ont tout intérêt, comme le prouvent amplement les études citées auparavant, à pouvoir compter sur les atouts de leurs voisins, à mutualiser leurs avantages. Plutôt que d’y aller à la pièce, chacun dans son coin, en silo, elles devraient embrasser une perspective régionale, notamment pour la planification et la construction de lignes de transport, toujours si hautement contestées.

Or, dans le Nord-Est, ces territoires disposent d’un véhicule de collaboration, soit la Conférence des gouverneurs de la Nouvelle-Angleterre et des premiers ministres de l’est du Canada.

Cette initiative de concertation devrait être impulsée par nos dirigeants politiques. S’ils donnent l’ordre de marche, les sociétés d’électricité suivront.

Le Québec devrait, à cet égard, prend la tête dans la promotion de cette idée, lui qui a tant à offrir avec son hydroélectricité.

Cette coopération plus étroite serait à notre plus grand bénéfice à tous. Autant du côté de notre portefeuille, avec des équipements moins dispendieux, que de la qualité de l’air et de l’âpre combat mené pour réduire les GES.

Le gaz, une énergie sous pression

Le Soleil, 27 mars 2021

YVAN CLICHE
Fellow, Centre de recherches et d’études internationales de l’Université de Montréal (CERIUM)
POINT DE VUE / Les temps sont durs pour les énergies fossiles en Amérique du Nord. Il y a eu en début d’année l’annulation par le président Biden du projet d’oléoduc Keystone XL, devant transporter le pétrole albertain vers le marché américain. Et voici que le projet de liquéfaction de gaz naturel à Saguenay pour les marchés d’exportation, notamment vers l’Asie, reçoit un accueil mitigé du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE).

Le promoteur Énergie Saguenay devra consolider son argumentaire s’il veut voir son projet approuvé, notamment démontrer que son gaz remplacera le charbon en Chine, en Inde, et qu’il contribuera vraiment à une baisse des gaz à effet de serre (GES).

Dans un contexte de changements climatiques, les tenants du gaz l’ont longtemps positionné comme une énergie de transition, certes polluante, émettrice de GES, mais beaucoup moins que le charbon ou le pétrole. Donc, comme un atout d’une transition énergétique devant s’étaler sur des décennies.

Après tout, le gaz a largement contribué, en remplacement du charbon, à réduire les émissions de GES aux États-Unis. En 1990, le charbon était la source de plus de la moitié de la production d’électricité dans le pays. Il représente moins de 20 % présentement, et c’est surtout le gaz qui a pris la place.

Si bien que les émissions du secteur de la production d’électricité ont chuté de 33% entre 2005 et 2019, selon l’Energy Information Administration. (1)

Et c’est une énergie accessible sur le plan économique. Son abondance due à la révolution du gaz de schiste peu après le début de la décennie 2000 a contribué à une chute des prix d’électricité, notamment dans le nord-est des États-Unis, secouant directement la position concurrentielle d’Hydro-Québec sur ces marchés d’exportation.

C’est aussi une énergie fiable, qui permet de pallier l’intermittence de l’énergie éolienne et solaire, un enjeu important de la transition énergétique qui vise à remplacer les énergies fossiles par l’intégration des énergies renouvelables.

Poussée vers l’électrification

Mais le vent tourne pour cette forme d’énergie: le gaz devient de plus en plus la cible d’un mouvement frontal contre son déploiement.

En Ontario, plus d’une vingtaine de villes, dont Toronto le 11 mars dernier, ont adopté des résolutions demandant au gouvernement provincial d’élaborer un plan pour éliminer cette forme d’énergie du mix énergétique de la province. (2)

Aux États-Unis, c’est la ville de Berkeley qui a lancé le mouvement. L’idée a été récupérée par une quarantaine de villes californiennes, dont San Francisco en novembre 2020, qui a émis un règlement interdisant le gaz pour les nouveaux bâtiments, citant l’urgence climatique. (3)

Bien sûr, ce mouvement fait face à une forte résistance de l’industrie du gaz, de certains États, notamment ceux du sud du pays, voire d’associations de restaurateurs.

Mais cela augure mal pour cette forme d’énergie, d’autant que cette mouvance ressemble à celle qu’a dû affronter le charbon.

En Ontario, le charbon représentait le quart de la production d’électricité au début des années 2000. En 2014, propulsée par une campagne publique soutenue de diverses organisations environnementales, de la santé et défendant la qualité de l’air, le charbon est disparu définitivement du portrait énergétique dans cette province.

Or, plusieurs villes et États ont d’ambitieux programmes de décarbonation. Ces ambitions, couplées à une volonté émergente de faire du gaz non plus une énergie de transition, mais une énergie dont il faut se départir, au même titre que le charbon et le pétrole, ont de quoi inquiéter les dirigeants de cette industrie.

On connait l’adage: le malheur des uns fait le bonheur des autres. Car mine de rien, ces développements augurent de bonnes choses pour le Québec. Remplacer du gaz par de l’électricité propre pour chauffer les édifices, les commerces, ici comme dans les marchés voisins, voilà des occasions fort intéressantes pour Hydro-Québec et, via ses dividendes annuelles, des perspectives de revenus accrus pour l’État québécois. L’avenir dira bien si on aura su en profiter.

L’électricité au Québec : quelques notions à éclaircir fréquemment…

Connaissance des énergies, 25 mars 2021

Yvan Cliche
Fellow spécialiste des questions énergétiques, Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM)
Ancien délégué commercial et gestionnaire de projets à Hydro-Québec International

Pour quiconque n’évolue pas dans le secteur de l’énergie, et en particulier de l’électricité, les erreurs d’appréciation sont normales… et courantes. Voici quelques exemples d’erreurs lexicales et de notions qui peuvent sembler évidentes aux acteurs de l’énergie mais qu’il faut expliquer de façon régulière auprès du grand public au Québec.

La confusion entre mix énergétique et électrique
La confusion entre mix énergétique et mix électrique n’est bien sûr pas spécifique au Québec mais elle est assez courante dans la province. Il convient ainsi de rappeler que l’électricité compte pour 38% de la consommation finale d’énergie au Québec (contre 40% pour les produits pétroliers raffinés).

Cette part de l’électricité dans le mix énergétique québécois est déjà très élevée par rapport à d’autres régions du monde (elle avoisine 25% en France) et devrait encore augmenter, notamment du fait du développement rapide des véhicules électriques au niveau provincial depuis 2012.

Une « ligne hydroélectrique » ?
Parler de « ligne hydroélectrique » est une autre erreur assez fréquente au Québec, qui s’explique par le fait que l’hydroélectricité compte pour près de 94% de la production totale d’électricité de notre province(1) (et pas moins de 99% de celle du principal producteur, la société d’État Hydro-Québec).

Une ligne de transport ou de distribution est bien sûr un conducteur qui permet d’acheminer de l’électricité. L’origine de sa production varie (hydroélectricité, nucléaire, éolien, solaire ou autre) mais, une fois sur le réseau, l’électricité n’a plus de « nature », hydroélectrique ou autre !

L’électricité est vendue « moins chère » aux voisins qu’aux clients québécois ?
Hydro-Québec et les autres producteurs québécois peuvent exporter de l’électricité vers les réseaux voisins (dans d’autres provinces du Canada et aux États-Unis)(2). Livrée sur des lignes de transport en « gros volumes », l’électricité est en général vendue à un prix compétitif, typiquement autour de 0,04 $ CAD/kWh (le prix peut toutefois sensiblement augmenter en cas de forte demande des réseaux voisins).

Or, le « tarif résidentiel » hors taxes de l’électricité au Québec était de 0,073 $ CAD/kWh $ par kWh en 2020(3), ce qui en fait le tarif domestique le plus bas d’Amérique du Nord selon Hydro-Québec (les tarifs ont été gelés entre le 1er avril 2019 et le 31 mars 2021(4)). Certains des compatriotes en déduisent ainsi qu’Hydro-Québec vend son électricité « moins cher » à ses voisins qu’aux clients québécois !

La différence de prix réside bien sûr dans le fait que l’électricité livrée aux clients québécois inclut la partie transport ET la partie distribution/services à la clientèle (ainsi que les près de 15% de taxes qui s’ajoutent par la suite au tarif d’Hydro-Québec(5)).

Un « déficit de puissance » ponctuel malgré des « surplus » de production ?
Des clients d’Hydro-Québec s’étonnent d’entendre parler de « surplus d’énergie » à commercialiser(6) alors qu’il est à certaines périodes de l’année question d’un « déficit de puissance »… Si « surplus d’énergie » il y a, pourquoi demande-t-on ponctuellement aux clients en hiver de limiter leur usage de l’électricité ?

En période de « pointe » de la consommation électricité en hiver, une forte puissance électrique est « appelée » en même temps par les consommateurs, étant donné que plus de 80% des ménages au Québec se chauffent à l’électricité. Même si Hydro-Québec dispose théoriquement de suffisamment d’eau dans ses réservoirs, donc potentiellement d’énergie disponible pour faire face à cette demande, la puissance installée de ses équipements est alors sollicitée au maximum de leurs capacités(7).

Il arrive ainsi que, par temps très froid l’hiver (- 30 °C), Hydro-Québec demande à ses clients de limiter leur consommation. La société d’État peut ainsi faire état d’un « déficit » temporaire de puissance lorsque la demande est très importante à un moment donné, alors même qu’elle dispose d’une production « excédentaire » le reste de l’année.

  • parue le 25 mars 2021

Sources / Notes

  1. La production québécoise d’électricité a atteint 212 TWh en 2019. Après l’hydroélectricité, l’éolien est la deuxième filière productrice (5,3% du mix électrique en 2019).
  2. Le marché « de gros » de l’électricité a été ouvert au Québec en 1997.
  3. Rapport annuel 2020 d’Hydro-Québec.
  4. Conformément à l’adoption de la Loi visant à simplifier le processus d’établissement des tarifs de distribution d’électricité.
    Tarifs pour la clientèle résidentielle (tarifs domestiques), Hydro Québec.
  5. 5% pour la TPS (taxe sur les produits et services – fédéral) et 9,975 % pour la TVQ (taxe sur la valeur ajoutée – provincial).
  6. Le Plan d’approvisionnement 2020-2026 d’Hydro-Québec, publié le 1er novembre 2020, mentionne : « Le bilan d’énergie présente l’état des approvisionnements en énergie pour chacune des années de la période couverte par le Plan. Il montre que la somme de tous les approvisionnements actuels et prévus est suffisante pour répondre aux besoins du Distributeur jusqu’en 2026 ». (p.10)
  7. La puissance installée du parc électrique d’Hydro-Québec était de 37 231 MW à la fin 2020. Ses ventes nettes d’électricité ont atteint 202,7 TWh en 2020 (dont 31,3 TWh d’exportations).

Informations internationales-Le Québec a besoin de rendez-vous réguliers

La Presse, 28 février 2021

YVAN CLICHE ET JOCELYN COULON
RESPECTIVEMENT FELLOW ET CHERCHEUR AU CENTRE D’ÉTUDES ET DE RECHERCHES INTERNATIONALES DE L’UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL (CÉRIUM)

La pandémie nous rappelle, plus que jamais, combien notre monde est interconnecté, à quel point un évènement dans un pays lointain peut venir perturber considérablement notre quotidien.

Même à moins grande échelle, les citoyens savent maintenant qu’un trouble politique bien éloigné, une guerre en Syrie, peut chambouler leur vie. Parlez-en aux Allemands, qui ont accueilli 1 million de réfugiés dans leur pays à l’été 2015.

Bref, le monde est tissé serré, mais cette réalité se répercute peu dans notre paysage médiatique québécois. La couverture des affaires internationales occupe toujours une part bien mince du champ médiatique.

On rétorquera notre isolement géographique. Que nous avons un seul véritable voisin, les États-Unis, avec lequel nous entretenons l’essentiel de notre commerce mondial et que nos médias couvrent de long en large.

Puis le Canada est protégé par trois océans. La politique mondiale n’est pas, pour nous, contrairement aux Européens qui ont vécu dans leur chair les vicissitudes de l’Histoire, un enjeu existentiel.

Cela dit, les Québécois voyagent et vivent partout ; il y a depuis trois décennies une immigration importante ici au Québec ; nous avons des chaires de recherche internationale québécoises accueillant des spécialistes avec une forte variété d’expertises ; des personnalités de marque mettent souvent le pied sur le sol québécois ou canadien ; et il existe un organisme à but non lucratif qui aide les journalistes à réaliser des reportages à l’étranger, le Fonds québécois en journalisme international.

Avec peu de ressources, le CERIUM produit Arrêt sur le monde*, diffusé sur Savoir média et sur YouTube.

Quant aux médias écrits, ils tentent de faire leur part avec des moyens limités.

Il faut aller plus loin, particulièrement à la radio comme à la télévision, d’autant plus que ces médias ont des moyens et connaissent depuis quelques années une véritable révolution numérique.

RENDRE ACCESSIBLES DES SUJETS COMPLEXES
La qualité des scénarios et les nombreuses plateformes de diffusion font d’émissions sur des thèmes divers, a priori banals, des succès populaires.

Ainsi, les émissions sur la cuisine, sur les rénovations, sur la vie des gens célèbres ou sur celle des plus anonymes se multiplient, portées par des concepts novateurs, du storytelling qui rivent les citoyens à leur écran.

Loin de nous un élitisme de mauvais aloi. Rien à dire contre ces émissions, bien conçues et soutenues par un réel intérêt de la part des auditeurs.

C’est surtout pour dire que Radio-Canada, notre diffuseur public, peut miser notamment sur cette approche porteuse, soit cette capacité de « scénariser » tout sujet, d’écrire des scripts captivants et rendre accessible tout sujet à un large public.

Il y a quelques années, la télévision de Radio-Canada a mis fin à la seule émission d’affaires internationales, Une heure sur terre, faute, semble-t-il, de bonnes cotes d’écoute (200 000 téléspectateurs, ce n’était quand même pas rien) et de revenus publicitaires. Depuis, l’international est traité dans ses bulletins d’information et ses émissions d’affaires publiques, avec des reportages de premier ordre.

Mais ventiler l’information internationale dans plusieurs émissions, dans de courts segments, n’est pas assez. Ce qu’il faut, ce sont des rendez-vous réguliers à la radio et à la télévision afin de cadrer, de mettre en perspective et d’analyser les évènements mondiaux pour en comprendre les tenants et aboutissants.

Par exemple, l’information judiciaire est ventilée dans les bulletins d’information et les émissions d’affaires publiques, ce qui n’a pas empêché la télévision de Radio-Canada de créer un rendez-vous quotidien sur le sujet afin de lui donner relief et profondeur.

On répliquera que l’international, ce sont des voyages, donc des budgets conséquents. Sans réduire l’intérêt réel de reportages sur le terrain, il est quand même possible de produire des émissions de qualité sans faire dans l’excès.

En Europe francophone – France, Belgique, Suisse –, il existe à la radio comme à la télévision quatre émissions hebdomadaires et deux émissions quotidiennes de politique internationale aux ressources diverses et dont la régularité assure le succès, parfois depuis des décennies.

Plus près de nous, l’émission phare de CNN, Fareed Zakaria GPS, est produite sans reportages de terrain, mais avec des entrevues de qualité avec des acteurs clés, qui peuvent traiter de différents sujets avec autorité.

Sans nécessairement imiter ce concept un peu statique, il y a assez de talent à Radio-Canada, dans les universités, les centres de recherche et les ONG de coopération internationale pour traiter de l’international avec une approche novatrice respectant ses balises budgétaires.

Il ne manque que la volonté : celle d’offrir aux francophones du Canada des rendez-vous réguliers qui soutiendront cette curiosité que nous avons tous, qui est de mieux comprendre les enjeux de notre monde selon un point de vue et des intérêts qui nous sont propres.

Pannes au Texas: des leçons à tirer dans la gestion des réseaux électriques

YVAN CLICHE
Fellow, Centre de recherches et d’études internationales de l’Université de Montréal (CERIUM)

Le Soleil, 24 février 2021

POINT DE VUE / Deux pannes majeures aux États-Unis, l’une en Californie l’été dernier et l’autre au Texas aujourd’hui, jettent une lumière crue sur les enjeux auxquels font face les réseaux d’électricité nord-américains, y compris au Québec.

On le sait, notre qualité de vie est très liée à une alimentation fiable en électricité. C’est particulièrement le cas au Québec en raison de notre utilisation de cette technologie pour nous chauffer.

Et notre vie est appelée à devenir encore plus dépendante des électrons en raison de notre volonté de les utiliser dans les transports et de fabriquer de l’hydrogène, censé remplacer le pétrole, notamment dans le camionnage.

Mais dans un certain paradoxe, au moment même où nous voulons utiliser davantage l’électricité afin de lutter contre les changements climatiques, ceux-ci viennent mettre à mal l’infrastructure qui nous y donne accès…

Il y aura, au Texas, un post-mortem des événements, mais on peut avancer dès à présent qu’il existe des moyens pour atténuer les effets de ces sursauts climatiques (grand froid, chaleur suffocante) qui n’épargneront aucune contrée. Le Québec non plus.

D’une part, il faut une interaction plus étroite avec les clients grâce à des moyens technologiques (compteurs, chauffe-eau) qui contribuent activement à écrémer les hausses soudaines dans la consommation d’électricité. Dans le jargon, il s’agit de la gestion de la demande.

Avertis à l’avance d’événements climatiques, des clients pourraient ainsi adopter des mesures pour limiter leur consommation.

D’autre part, il faut rehausser les critères de fiabilité des équipements et les exigences auprès des opérateurs actifs sur le marché.

Au Texas, le marché de l’électricité est ouvert. Cette compétition rassure le client sur le fait qu’il obtient le prix le plus juste pour son produit. Mais cela implique aussi qu’il reçoit le service à la hauteur de ce qu’il paie: une alimentation en électricité moins dispendieuse, mais aussi moins fiable. Car ce système n’incite pas les opérateurs à investir pour renforcer la résilience de leurs équipements. Certaines centrales au gaz datent des années 1970 et ont dépassé leur durée de vie utile.

Pour mieux gérer les conséquences des phénomènes climatiques, l’utilisation accrue du stockage est assurément une autre option souhaitable. Ce qui entraînera inévitablement des coûts, qui seront refilés aux clients.

Enfin, les réseaux doivent être mieux interconnectés. Le réseau d’électricité du Texas opère en toute indépendance et se prive ainsi du soutien des États voisins en cas de pépin. Or, qui dit réseaux interconnectés, dit possibilités accrues de prêter main-forte aux voisins en cas de problème d’approvisionnement, de transport ou de distribution.

Augmenter les interconnexions signifie en effet qu’il y aura plus de «routes électriques» pour acheminer ce précieux produit aux clients en situation de pannes. Multiplier ces routes (avec un réseau en boucle) est l’une des solutions déployées par Hydro-Québec à la suite de la crise du verglas de 1998.

Or, bien que les citoyens expriment pour la plupart une sympathie face au développement des énergies renouvelables, plusieurs oublient que, pour acheminer l’électricité produite, il faut des lignes de transport, qui suscitent leur lot de critiques et d’opposition. De plus amples explications sur leur utilité dans le monde actuel sont devenues nécessaires.

L’un des obstacles à cette intégration des réseaux électriques est le fait que nous évoluons encore dans un contexte où les gouvernements, au Canada comme aux États-Unis et dans bien d’autres pays dans le monde, restent jaloux de leur indépendance énergétique.

Cela est fort compréhensible, étant donné le caractère stratégique de l’énergie sur les plans économique et même politique. Mais les pannes récentes, et leur récurrence, nous forcent à faire bouger les lignes.

Ne gaspillez jamais une bonne crise (never let a good crisis go to waste), dit l’adage. Il faut tirer des leçons de ces pannes prolongées en Californie et au Texas et agir: les gouvernements doivent exiger des opérateurs des standards de fiabilité des équipements plus élevés et pousser davantage l’intégration des réseaux d’électricité dont ces mêmes opérateurs ont la lourde responsabilité.

L’hydroélectricité, atout ultime dans un secteur de l’énergie en pleine mutation

OPINION

La Presse, 11 février 2021

C’est la phrase la plus répétée depuis quelques années dans le milieu de l’énergie : qu’il est en pleine transformation, rythmé par une transition énergétique qui s‘est accélérée depuis quelques années avec la conscientisation accrue face au réchauffement climatique.

Ainsi, le projet éolien Apuiat (Nation innue et Boralex), jugé non nécessaire il y a à peine deux ans, vient d’être signé, et ce n’est pas banal : un parc de 200 mégawatts, ce qui en fera un des plus gros projets éoliens au Québec, qui abrite déjà près de 4000 mégawatts intégrés au réseau d’Hydro-Québec.

C’est une bonne chose pour le Québec de diversifier ses sources de production d’électricité, d’y associer des communautés autochtones et locales, de se munir d’une expertise dans d’autres domaines en pleine croissance.

Ce revirement en faveur du projet Apuiat témoigne de l’accélération des possibilités sur la scène énergétique : chute spectaculaire des prix des énergies éolienne et solaire ; meilleure performance des batteries ; percée des véhicules électriques ; confiance de produire, avec de l’électricité décarbonée, de grandes quantités d’hydrogène, qui pourront ensuite être utilisées dans le transport lourd et la pétrochimie.

Cette poussée vers ces technologies disruptives, au surplus dans un contexte de ralentissement de la demande due à la pandémie, représente-t-elle pour autant le chant du cygne de l’hydroélectricité au Québec ?

À long terme, il y a la fin du contrat de Churchill Falls (Labrador), qui se pointe à l’horizon (2041). Comme il s’agit d’une bien grosse tranche de la production disponible pour le Québec (plus de 5000 mégawatts), et qu’un projet hydroélectrique prend un bon 10 ans à être développé, il faudra commencer à y réfléchir ces prochaines années.

À plus court terme, le positionnement de ce produit phare du Québec dépendra bien sûr de l’évolution des marchés d’exportation.

Les États voisins du Québec, notamment aux États-Unis, se sont donné d’ambitieux objectifs de réduction des gaz à effet de serre.

Ils développent leurs énergies propres, notamment l’éolien extracôtier, avec des turbines pouvant produire chacune plus de 10 mégawatts, une capacité cinq fois plus importante qu’il y a 20 ans. Ces projets sont en compétition avec l’hydroélectricité québécoise.

Mais il y a une chose que notre hydroélectricité leur apporte par rapport aux autres formes d’énergie : la garantie de livraison, soit un approvisionnement dans des plages horaires précises, notamment durant leurs périodes de pointe.

Côté approvisionnement éolien – et c’est là un aspect assez peu connu –, les opérateurs, comme Hydro-Québec, doivent les complémenter par des assurances fermes de disponibilité en équipements pour couvrir les besoins importants rencontrés lors des périodes de pointe.

Ce « service d’intégration éolienne » permet à Hydro-Québec d’assurer en hiver des livraisons uniformes d’énergie, en raison de la nature variable de l’éolien. En langage spécialisé, on parle d’une garantie de puissance. Le dernier appel d’offres d’Hydro à cette fin remonte à 2020.1

C’est un service dont il faut se munir pour la fiabilité d’approvisionnement et qu’il faut donc payer, un coût assumé par les clients.

Or, le vaste réseau d’équipements de production hydroélectrique québécois (centrales, barrages), avec ses réservoirs qui peuvent affronter de fortes variabilités en apports hydrauliques sur plusieurs années, offre à la fois énergie et puissance.

C’est là le grand avantage de l’hydroélectricité québécoise à l’exportation par rapport à d’autres formes d’énergie renouvelable : elle est actionnable à souhait, avec peu de délais et disponible de manière fiable et continue dans les plages horaires critiques de consommation des réseaux voisins.

Dans ces moments bien précis de l’année où les besoins sont importants, où les marges d’erreur se réduisent, où l’acheteur hors Québec mise coûte que coûte sur un apport garanti, l’hydroélectricité québécoise peut livrer la marchandise. Dans le monde de l’énergie, c’est l’atout ultime.

Keystone XL-Un symbole de l’urgence de la transition énergétique

La Presse, 20 janvier 2021

C’était le 24 janvier 2017, et on avait assisté à un échantillon représentatif du message qui avait permis à Donald Trump de prendre le pouvoir à Washington en 2016.

FELLOW, CENTRE D’ÉTUDES ET DE RECHERCHES INTERNATIONALES DE L’UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL (CERIUM)

En signant le décret présidentiel autorisant la construction du pipeline Keystone XL, avalisé une première fois sous l’administration Bush en 2008, il avait déclaré : « Nous allons construire des pipelines, comme dans le bon vieux temps [like in the good old days]. »

Avec, à la clé, 28 000 emplois, good construction jobs, avait souligné Donald Trump. Bref, un projet s’inscrivant en parfaite adéquation avec son programme Make America Great Again. (Et un des rares sujets de bonne entente entre lui et le premier ministre Trudeau.)

C’est devenu l’éléphant dans la pièce pour les promoteurs de ce pipeline de près de 2000 km devant acheminer plus de 800 000 barils de pétrole par jour de l’Alberta vers notre voisin du sud : il est devenu un symbole.

Un symbole cristallisant le passage entre un monde « ancien », celui du XXe siècle basé sur une exploitation sans limites du pétrole pour l’éclairage, puis le chauffage, puis la mobilité, et un XXIsiècle où le combat contre les changements climatiques est, notamment pour les jeunes générations, une priorité non négociable.

Que ce projet favorise une plus grande indépendance énergétique en Amérique du Nord, au détriment de pays exportateurs aux régimes politiques contraires à nos normes (Arabie, Venezuela) ; qu’il amène une bouffée d’air frais à une économie albertaine qui en a bien besoin, donc une création de richesse ici au pays, tous ces arguments pèsent peu.

Mis au rancart, l’argument selon lequel le pétrole sera encore nécessaire à nos économies durant des décennies. Ne serait-ce que pour satisfaire aux besoins de l’industrie pétrochimique, en forte croissance, et aux secteurs où des technologies propres de remplacement sont encore lointaines, comme en mobilité aérienne et navale.

Laissé de côté, le fait que le pétrole exporté par pipelines est plus sécuritaire que celui acheminé par rails, comme on le sait fort bien au Québec depuis la tragédie de Lac-Mégantic (2013).

La transition énergétique est en marche accélérée. Mais il est vrai que les efforts pour affronter les changements climatiques n’ont que trop tardé. Ses effets catastrophiques se multiplient.

Heureusement, la transition énergétique, celle du passage des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz) vers l’électricité propre, est bel et bien lancée, et les engagements des États et des entreprises pour un monde carboneutre à l’horizon 2050 se sont accélérés depuis la pandémie.

Rappelons que le nouveau président Biden était vice-président sous Obama quand ce dernier a déclaré, à la suite de la révocation du permis de Keystone XL (novembre 2015) : « Si nous voulons empêcher que cette planète devienne inhabitable, il faut que les ressources fossiles restent dans le sol. Il faut prévenir les changements climatiques avant qu’il ne soit trop tard. Il est maintenant le temps d’agir. » Aux côtés d’Obama lors de cette déclaration, à l’époque son secrétaire d’État : John Kerry, nommé dans la nouvelle administration américaine comme envoyé présidentiel pour le climat…

Tenu par cet engagement public, le nouveau président Biden n’a pas beaucoup d’autres options que d’écarter la construction de ce pipeline : Keystone est un dossier emblématique, lui permettant de se démarquer clairement de l’administration Trump en matière de lutte contre les changements climatiques et un marqueur de sa détermination à engager résolument les États-Unis dans son ambitieux programme d’énergie propre.

Le projet Keystone XL, avec son historique si tourmenté, semble, comme le pétrole qu’il voulait transporter, bel et bien enterré.

Le Québec matin (LCN)-Entrevue sur la Tunisie

14 janvier 2021, 7h45 am

Ciquer sur le lien TVA.

TVA

https://www.tvanouvelles.ca/videos/622282089001

Tunisie 2011, une révolution rapide et inattendue

Le Devoir, 14 janvier 2021

Yvan Cliche
Fellow, Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, ex-fonctionnaire de la Banque africaine de développement à Tunis, 2007-2011

La Révolution tunisienne a 10 ans aujourd’hui. Une décennie s’est donc écoulée, jour pour jour, depuis l’annonce du départ du président dictateur Zine ben Abidine ben Ali vers l’Arabie saoudite, où il mourut en 2019 à l’âge de 83 ans. Le 14 janvier 2011, après à peine un mois de manifestations, les Tunisiens ont en effet constaté avec stupeur la fin d’un règne sans partage de 23 ans sur leur pays.

Comment en est-on arrivé là ?

À mon arrivée en 2007, je suis rapidement frappé par les contrastes qui marquent ce pays.

Sur le plan politique, le régime est vieillissant. Un règne de 23 ans, qui s’étire. Comme Bourguiba, le premier président (1956-1987), Ben Ali s’accroche au pouvoir, annonce une sixième candidature pour 2014.

Contraste aussi sur les plans social et culturel. Le pays est complètement bâillonné en matière de liberté d’expression. La propagande tourne à vide, ne reflète en rien la société réelle. Mais en parallèle, les Tunisiens investissent les médias sociaux qui émergent, et arrivent souvent à contourner le contrôle exercé sur l’Internet.

Des contrastes encore plus vifs se constatent sur le plan économique. Chaque jour, la propagande se vante du bon score du pays en matière de développement humain : couverture complète en eau, en électricité, administration publique moderne, infrastructures de qualité, système de santé adéquat. Tout cela est vrai.

Mais cette réalité cache celle d’une économie défaillante : elle ne produit pas assez d’emplois, et d’emplois de qualité. Ces emplois ne sont pas assez payants pour soutenir les aspirations des jeunes et des diplômés.

Et l’économie nationale glisse de plus en plus vers une économie de rentes, car elle fait l’objet d’une prédation de la famille élargie de Ben Ali, surtout de la belle-famille du président, les Trabelsi. Le clan familial a la mainmise sur presque le quart de la richesse nationale, révélera une étude de la Banque mondiale en 2012.

Cette situation, les Tunisiens en parlent à voix basse, avec rancœur et dépit.

Trop tard
Au départ, en décembre 2010, les revendications sont essentiellement de nature sociale (lutte contre le chômage, des emplois), mais elles prennent rapidement une saveur politique : plus de justice, plus de dignité, plus de liberté.

La révolte a une particularité : elle n’a pas de leader bien identifié.

Ce sont les régions délaissées qui lancent ce mouvement populaire, notamment des cités à l’intérieur du pays, où les touristes ne vont jamais : Sidi Bouzid, Kasserine, Gafsa.

Le 12 janvier 2011, la police investit le boulevard Bourguiba, à Tunis. J’y suis, durant ma pause du midi : la tension est à couper au couteau. On sent le régime nerveux, inquiet.

De la répression violente qui avait été sa réaction au tout début de la révolte, il cède de plus en plus de lest : Ben Ali promet de ne plus se présenter au scrutin de 2014 ; il s’engage à créer 300 000 emplois, à donner plus de liberté, dont l’accès libre à l’Internet.

Le 13 janvier, il proclame de manière gaullienne aux Tunisiens : je vous ai compris tous ; je vous ai tous compris.

Mais il est trop tard. Sa parole n’est plus crédible. Le 14 janvier, une manifestation a lieu avenue Bourguiba.

Puis, tôt en soirée, coup de tonnerre : trois caciques du régime se présentent à la télévision nationale et annoncent que Ben Ali a démissionné.

Subitement, la vie politique, bien morne, prend un élan inverse.

Des chars d’assaut apparaissent dans les rues. La nuit, on entend des coups de feu, les hélicoptères de l’armée survolent le ciel. Les rumeurs courent en tous sens. Les étrangers quittent le pays dans le chaos. Les citoyens bloquent l’accès à leur quartier la nuit venue avec des moyens de fortune.

Les maisons des Trabelsi sont vandalisées. L’un des membres les plus connus de cette famille honnie, Belhassen Trabelsi, fuit avec sa famille à Montréal.

Des manifestations, des sit-in surgissent partout pour réclamer le départ d’un dirigeant, de meilleures conditions de travail.

Un des axes majeurs du débat postrévolutionnaire est la cooptation ou non d’anciens proches du régime. Sous la pression populaire, les tenants d’une rupture complète avec tous ceux ayant été liés à Ben Ali imposent leur point de vue.

Les islamistes, mieux organisés, qui ont fait un accueil triomphal à Ghannouchi, l’opposant exilé à Londres lors de son retour à Tunis, imposent la cadence. Cela n’est pas bien sûr sans inquiéter fortement les Tunisiens laïques.

Dans les semaines qui suivent, la situation se calme un peu. L’incertitude est le sentiment dominant. Cette démocratie toute naissante tranche avec plus de 50 ans de dictature, dans une aire géographique (le monde arabe) résolument liberticide. Il faut apprendre à négocier, à faire des compromis.

Plus que jamais, les Tunisiens composent depuis 10 ans avec cette nouvelle manière, jugée par plusieurs d’entre eux bien difficile, de gérer leur devenir, le régime démocratique n’ayant pas encore porté tous les fruits escomptés.

Vivre une révolution politique: déroutant, mais palpitant

TÉMOIGNAGES

13/01/2021 16:52 EST
Huffington Post, 13 janvier 2021

Dix ans ont passé depuis la Révolution en Tunisie, mais les reportages publiés depuis un mois pour souligner la première décennie de ce bouleversement historique me font replonger dans l’intensité de ces semaines fort agitées.

ASSOCIATED PRESS PHOTO/CHRISTOPHE ENA
Des manifestants crient des slogans contre les retombées du régime de l’ancien président Zine El Abidine Ben Ali dans le gouvernement intérimaire, lors d’une manifestation à Tunis, en Tunisie, le 24 janvier 2011.

Le 14 janvier 2011, j’étais sur place en Tunisie, pays qui a déclenché le Printemps arabe.

J’y vivais avec ma femme et mes deux filles, comme expatrié, à l’emploi depuis 2007 de la Banque africaine de développement, une institution vouée au développement de l’Afrique.

Je garde une mémoire vive de ces événements, qui ont été les plus singuliers de ma vie.

Dix ans ont passé depuis, mais les reportages publiés depuis un mois pour souligner la première décennie de ce bouleversement historique me font replonger dans l’intensité de ces semaines fort agitées.

La Tunisie, un pays bâillonné

C’était quoi la Tunisie avant le Printemps arabe? Un pays de soleil, certes agréable, mais pas à la hauteur sur le plan politique et économique.

Retour en 2010, un peu avant le début des révoltes: le pays n’a été dirigé depuis son indépendance que par deux hommes, Bourguiba (1956-1987), puis par Ben Ali. Des photos du dictateur sont affichées partout, les médias chantent ses louanges au quotidien. Le pays semble stagnant.

Puis, en décembre 2010, un ami tunisien me rapporte avec dépit la tragédie d’un vendeur ambulant dans une localité méconnue de la Tunisie, Sidi Bouzid.

Un jeune homme de 26 ans, du nom de Mohammed Bouazizi, s’est immolé après s’être vu dérober par la police son petit commerce d’aliments périssables, faute de permis.

Les jours suivants, dans les cafés, au lieu de parler de «foot» (soccer), les badauds se relaient des images de révoltes captées sur Facebook, Twitter: des citoyens indignés par le désespoir de Bouazizi ont pris la rue dans des villes au sud du pays pour exprimer leur ras-le-bol face au manque d’emplois, la corruption, l’absence de liberté.

Ces manifestations sont durement réprimées. Mais elles se poursuivent.

Je me souviens particulièrement du mercredi 12 janvier 2011. C’est la pause du midi, je fais une marche au centre-ville de Tunis. Une quantité impressionnante de flics y est déployée. On les sent nerveux, sur le qui-vive. La tension est à couper au couteau.

Ben Ali sent alors manifestement la marmite chauffer, et commence à promettre des changements: la création d’emplois, plus de liberté.

Quand le mouvement de protestation, initié par les régions délaissées à l’intérieur du pays, monte vers le nord, et donc vers Tunis, la capitale, la marmite maintenant bouillonne.

Je me souviens particulièrement du mercredi 12 janvier 2011. C’est la pause du midi, je fais une marche au centre-ville de Tunis. Une quantité impressionnante de flics y est déployée. On les sent nerveux, sur le qui-vive. La tension est à couper au couteau.

Le vendredi 14 janvier, en après-midi, une grosse manifestation est prévue. La foule s’entasse sur l’avenue Bourguiba, au centre-ville. Sur des pancartes, on lit: Ben Ali, dégage!

Puis, tôt en soirée, trois hommes liés au pouvoir se présentent à la télé. Ils annoncent la fuite de Ben Ali hors du pays! Debout devant mon écran, je m’effondre à genoux tellement cette nouvelle est inattendue.

Un quotidien devenu incertain

Du coup, la vie quotidienne bascule, du tout au tout.

Dès le lendemain, l’aéroport de Tunis est envahi par des étrangers, expatriés et touristes, voulant quitter séance tenante.

Alors que je me suis toujours senti très à l’aise dans ce pays, me voilà inquiet pour la sécurité de ma famille. Nous préparons nos valises, au cas où il faudrait quitter précipitamment.

Je ne suis pas le seul à craindre la suite des choses. Les Tunisiens établissent des barrières la nuit dans leurs quartiers, avec des moyens de fortune (barils, grillages, bouts de bois) pour les protéger de la venue de pilleurs potentiels.

COURTOISIE DE L’AUTEUR
Protection des quartiers

De nature auparavant discrète, l’armée déploie des chars d’assaut sur les grandes artères.

Les résidences de membre du clan Ben Ali, notamment celles de sa belle-famille, les Trabelsi, vue comme des profiteurs qui se sont enrichis frauduleusement, sont vandalisées.

Alors que les Tunisiens ne manifestaient jamais auparavant, les voilà descendus régulièrement dans la rue pour exiger la mise à l’écart des dirigeants liés au régime; ou pour de meilleures conditions de travail.

Le jour, les visages sont généralement anxieux. Les rumeurs, souvent fausses, se multiplient et alimentent l’inquiétude.

COURTOISIE DE L’AUTEUR
Maison saccagée de B. Tabelsi

Le soir, c’est le couvre-feu: interdiction de circuler. Nous vivons à environ deux kilomètres de l’ancien palais de Ben Ali et, la nuit, on entend des coups de feu, les hélicoptères de l’armée volent bas dans le ciel, faisant un bruit intimidant.

On nous avise de ne pas s’attarder aux fenêtres et risquer de prendre une balle perdue.

Bref, le pays si calme et plat que j’ai connu est devenu méconnaissable. La parole se libère, les médias délaissent la langue de bois, de nouveaux partis politiques naissent à tous les jours.

Petit à petit, au fil des semaines, la situation se stabilise, un tant soit peu.

Fin août 2011, après quatre ans dans le pays, nous devons revenir au Québec. Mais porteurs de souvenirs impérissables, ceux du cheminement d’un peuple vers sa liberté.