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La langue, condition de réussite économique

Magazine Courants, mars-avril 1992

Les participants au colloque organisé par la Fédération des cégeps et intitulé La maitrise de la langue, facteur essentiel de réussite scolaire et professionnelle, qui s’est déroulé à Montréal les 26 et 27 mars, convaincus de l’importance stratégique de la langue pour le développement de la société. Leur défi, c’est de trouver les moyens de faire partager cette conviction à tout le monde. Ce n’est pas une mince tâche. Les gens lisent moins, ils se replient sur la communication audiovisuelle, sans compter que l’anglais, la langue internationale de communication, fait concurrence ici à langue française. Plus que jamais, le désir et la volonté de bien maîtriser sa lange paraissent avoir atteint un creux historique.

Un enjeu économique
Est-ce à dire que la maîtrise de la lange dans un monde de haute technologie, une utopie que l’on devrait sacrifier aux nécessités économiques ? Car l’enjeu pas seulement culturel, il est économique. Nous ne pouvons pas nous attaquer à importants défis qui nous attendent sans nous doter des meilleures armes possibles Or, pour en disposer avec autonomie et créativité, il importe de passer par ce canal fondamental du savoir qu’est la langue.

La langue, ce n’est pas uniquement un outil de communication, c’est l’instrument la pensée. La langue est LE moyen pour accéder au savoir, pour comprendre des notions complexes, pour développer l’intelligence. Il ne s’agit pas simplement de maîtriser la grammaire, l’orthographe la syntaxe, mais aussi de favoriser la transmission de messages clairs et cohérer en somme « de l’aptitude à comprend des notions complexes, d’accéder aux informations utiles, d’exercer un raisonnement critique, de faire valoir son point vue », comme le résume Marie-Eva Villers, directrice de la Qualité de la communication aux HEC.

En cette ère de mondialisation et de compétition accrue, qui exige de nous tous un perfectionnement continu, une mise à jour constante de connaissances, la nécessité de maîtriser la langue s’impose de façon encore plus urgente. C’est une constatation qu’a reprise Gérald Larose, président de la Confédération des syndicats nationaux. Avec les nouvelles technologies, l’« habileté de la main » est remplacée par la
« vivacité du cerveau », souligne-t-il. « Il y a diminution de la charge physique de travail, mais augmentation de la charge mentale. En ce sens, la compétence linguistique permet plus facilement le perfectionnement technique professionnel. »

Un objectif pour tous
Mais, on le sait, notre langue est mal maîtrisée par une forte proportion de la popu­lation québécoise. Toutes les études, tous les rapports qui traitent la question sont unanimes : il faut améliorer la situation. Et pour ce faire, pas question de simplement enrichir les cours de français. Pour remonter la côte, il faut faire davantage : il importe de conférer au français une place prépondérante dans l’enseignement, comme le recommandent d’ailleurs les directeurs des services pédagogiques de collèges dans un document soumis au colloque. En somme, faire de la maîtrise de la langue une priorité nationale.

La maîtrise de la langue doit devenir un objectif prioritaire pour tous les Québécois, confirme Marie-Éva de Villers. « Aujourd’hui, la stricte acquisition des connaissances techniques ne suffit plus ; il faut aussi savoir communiquer avec efficacité et rigueur. » C’est que l’atteinte des objectifs d’une entreprise, autant avec les employés, les actionnaires, les fournisseurs que les concurrents, présuppose une excellente maîtrise de la langue. Pas étonnant que les HEC se soient donné en 1989 une politique de communication, qui fait d’une excellente maîtrise du français une condition préalable à l’obtention du diplôme. Le message est clair : la maîtrise de la langue est un critère de base pour réussir et faire sa marque, tant sur le plan individuel que collectif.

Faut-il revenir aux anciennes méthodes pour promouvoir une meilleure maîtrise du français, comme plusieurs sont tentés de suggérer ? Certes, les éducateurs québécois ont balayé ces dernières années la plupart sinon toutes les anciennes méthodes d’apprentissage de la langue. On a porté au pinacle la maîtrise de la communication orale, au détriment de l’écriture et de la lecture. Le constat sur le succès de cette approche est brutal, comme le rapporte Diane Drouin, présidente de la Fédération des commissions scolaires du Québec. « Aujourd’hui, les entreprises n’écartent plus les candidats parce qu’ils n’ont plus les habiletés requises ou par manque d’expérience, mais parce qu’ils ne peuvent lire les instructions ou rédiger correctement un rapport. » Révélation étonnante, mais qui a été reprise par Ghislain Dufour, président du Conseil du patronat du Québec. « Depuis quelques années, la raison la plus souvent invoquée par les entreprises pour rejeter un candidat est son incapacité de s’exprimer correctement. Ce facteur passe dorénavant avant l’expérience. »

Le plus étonnant, c’est que les lacunes langagières sont présentes même chez les étudiants de niveau universitaire, rappelle Claude Corbo, recteur de l’Université du Québec à Montréal, là où la maîtrise de la langue est une condition essentielle à la réussite des cours. Bien sûr, le milieu de l’éducation n’est pas resté insensible à cette réalité teintée de morosité. Plusieurs mesures ont été prises, qui visent à rendre plus rigoureuse la maîtrise de la langue dans la réussite scolaire, en sciences humaines comme en sciences pures. Il faut aussi ne pas oublier que les difficultés reliées à la maîtrise de la langue ne se posent pas seulement au Québec. Régulièrement, des magazines américains et européens font de la langue leur cheval de bataille et, devant les piètres résultats des élèves en langue, relancent le débat. Nos confrères anglophones reconnaissent éprouver d’ailleurs les mêmes difficultés, comme le confirme Alex Potter, directeur des Services pédagogiques du cégep Vanier.

Mais, nul besoin de redire la situation particulière du Québec. Tous les secteurs d’activité viennent nous rappeler la prédominance de l’anglais, que ce soit dans le domaine des arts ou en technologie. C’est pourquoi les intervenants au colloque ont parlé de concertation dans l’effort de valorisation de la langue. Concertation entre les gouvernements, les entreprises, les syndicats, les médias, le milieu scolaire. Car l’avenir du français ne dépend pas uniquement des enseignants. Il nous incombe à tous, comme individus, comme parents, comme employés. Il en va non seulement de notre survie culturelle, mais de notre réussite économique.

Question de filosofi

Magazine Courants, mars-avril 1989

« La filosofi ne sert qu’à réfuter la filosofi. » Écrite ainsi, la réflexion du philosophe a-t-elle le même sens ? La question mérite d’être posée.

C’est que la France, royaume de la polémique, est plongée dans un débat qui pourrait avoir, pour nous, francophones d’Amérique, importantes répercussions.

Les professeurs de français des niveaux primaire et secondaire réclament des reformes linguistiques, plus précisément une simplification du français. Découragés des résultats pitoyables enregistrés lors des dictées, les professeurs appuient leur argumentation sur une statistique étonnante : près de 20 % de la population adulte de France — six millions d’individus — savent à peine lire et écrire. Simplifier le français serait aussi, ajoutent les enseignants, une stratégie viable visant contrer l’engouement pour l’anglais et à préserver le statut de la langue de Molière comme outil international de communication.

Les professeurs en veulent particulièrement a ce qu’ils considèrent être des barrières artificielles à l’apprentissage du français : l’accent circonflexe, introduit au 18e siècle, les pluriels en x (comme dans bureaux), réutilisation du ph au lieu du f, le doublement des consonnes dans la formation des adjectifs (comme dans traditionnel, par exemple).

Autant d’exceptions aux règles dont le français a le championnat parmi les langues européennes, soutiennent les partisans de la réforme. Dans leurs efforts, les professeurs se heurtent toutefois à un opposant de taille : la célèbre et conservatrice Académie française, fondée en 1634 et qui a autorité sur révolution de la langue française. Un de ses membres, André Frossard, déclare par ailleurs : « Les mots ont un sort, un certain mystère, une architecture qui doivent être respectés. »

On ne petit être plus clair. Le débat promet, c’est le cas de le dire, une longue guerre des mots.

Le français, je le connais par coeur

Le Continuum, 14 avril 1986

Cri d’alarme : les jeunes universitaires ne savent plus écrire. Ils ont une maîtrise fort sommaire de la langue française, qui n’est pas compensée, comme plusieurs pourraient le souhaiter, par une connaissance solide d’une langue seconde, en l’occurrence l’anglais.

Pour la première fois depuis 20 ans, le Québec est en pleine remise en cause de son système éducatif.

Les plaintes sur les déficiences de l’éducation au Québec se sont multipliées ces dernières années.

Les États généraux sur l’éducation au Québec ont été, en fait, le point culminant de cette vaste entreprise de réflexion. Pour l’observateur étranger à ce genre de débat, cette ébullition des intervenants dans le secteur de l’éducation a de quoi laisser un peu indifférent.

Or, pour tous ceux qui, de près ou de loin, sont confrontés à des tâches d’enseignement, le besoin de remanier notre système éducatif est apparu comme une nécessité évidente.

Ma contribution à ce débat est modeste. Je ne peux que rapporter mon expérience personnelle. Depuis deux ans, j’ai assumé quatre postes d’auxiliaire d’enseignement. Rien ne m’a plus exaspéré que la piètre qualité de l’écriture, généralisée parmi les étudiants.

Que ce soit au niveau de l’orthographe, ou de la syntaxe, les nombreuses fautes relevées au cours des corrections sont à conserver au musée de l’horreur et j’en aurais pour des heures à relater l’exaspération que m’a valu la lecture de plusieurs travaux.

Et pourtant ! Si les étudiants savaient combien il y a une relation directe entre la qualité de l’écriture et la qualité d’un travail. Un bon travail est toujours un travail bien écrit.

La langue est l’outil de l’intellectuel et celui qui ne peut la manier correctement se compare au menuisier incapable d’utiliser son marteau et sa scie.

Tout ne se réduit pas toutefois à la question du langage. Outre l’absence de curiosité et le refus d’entreprendre des efforts supplémentaires, qui sont le lot de la majorité, les déficiences de maints étudiants sur le plan des connaissances générales sont édifiantes, notamment en histoire et en géographie.

Bien souvent, la tâche d’un moniteur n’est pas de débattre d’un sujet polémique avec les élèves, mais de leur apprendre banalement les capitales des principaux pays d’Europe !

Certes, ces commentaires peuvent paraître impressionnistes, et certains pourraient leur reprocher leur caractère trop personnalisé et dramatique. Ils traduisent cependant une réalité : notre système éducatif, comme plusieurs le soutiennent, forme des étudiants qui même au faîte de leur étude, souffrent de carences majeures.

À travers les États généraux sur l’éducation, il est encourageant et réconfortant de constater que les intervenants dans le secteur de l’éducation au Québec ont reconnu le problème et qu’ils tenteront d’y apporter des solutions.