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Les douzes portes du sergeant Gordon

George Makana Clark, trad. de l’anglais par Cécile Chartres et Élisabeth Samama, Anne Carrière, Paris, 2015, 304 p.

Nuit blanche, site web, avril 2016

On entre dans ce roman comme dans un jeu de miroirs où la réalité nous apparaît voilée, furtive, onirique, sans ligne de démarcation claire entre le spirituel et le temporel. Mais on en ressort éclairci sur un certain esprit qui habite encore l’Afrique, et admiratif devant une œuvre aussi forte d’un romancier africain blanc qui a grandi au Zimbabwe (ex-Rhodésie), et dont c’était le premier livre, paru en 2011.

Le roman, par touches lyriques, suit un ordre chronologique à rebours : l’histoire débute en 1978 pour se finir en 1957. Elle commence dans une mine de cuivre, dans un enfer sur terre : le sergent Gordon est confiné à des travaux forcés. On suit ensuite le parcours en douze chapitres de cet officier blanc plongé au cœur d’une guerre civile effroyable qui marque la période de transition entre la Rhodésie et le Zimbabwe. Un passage marqué par une violence sans nom entre les « forces de sécurité », dont fait partie le sergent Gordon, et les « guérilleros ».

L’auteur nous plonge en pleine Afrique australe avec sa géographie si vivace, sa température extrême, ses animaux exotiques et gigantesques, sa culture fantomatique faite de sorciers, d’histoires impossibles, de rituels mystiques, de religions syncrétiques et d’idéologies extrémistes.

Nos repères habituels – mais c’est là la marque de l’Afrique – sont mis à mal : on ne sait plus si ceux qui doivent apporter la liberté, animés par des constructions idéologiques bancales teintées de maoïsme et de castrisme, sont vraiment porteurs de progrès, et si ceux qui les combattent ne sont pas finalement un rempart contre une autre folie meurtrière. Le tout est raconté à la manière d’un conte au coin du feu, par une soirée sombre où la parole devient si envoûtante qu’elle a force de réalité : « Quant à Mr Gordon et moi, nous ne parlions jamais de sa lignée. C’était entendu entre nous, un secret entre père et fils que ma mère ne devait pas découvrir. Ce secret remplissait toutes les pièces de la maison, tous les recoins, toutes les fissures, laissant à peine la place aux rats ».