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Projet américain de « Grand Moyen-Orient » : stratégie compromise

La Presse, 14 avril 2004
Politicologue l’auteur écrit sur le monde arabe et l’islam depuis 20 ans. Il a séjourné récemment au Maroc.

Les violences continuelles que l’on observe en Irak depuis la chute du régime de Saddam Hussein compromettent sérieusement, à défaut de l’invalider totalement, un pan complet de la stratégie déployée par l’administration américaine pour justifier son intervention en Irak il y a un an.

Car, outre la présence, finalement non avérée, d’armes de destruction massive, le renversement de la dictature irakienne devait, selon les ténors de la Maison-Blanche, ouvrir un spectre d’espoir pour les pays arabes et leurs citoyens, dont l’aspiration à la liberté allait enfin pouvoir s’exprimer ouvertement, en phase avec la progression démocratique partout dans le monde.

Bref, marquer l’ouverture d’une ère nouvelle, libérant l’Irak et, par effet de domino, les autres États arabes, du surplace politique et économique dans lequel ils sont enfermés.

Or, contrairement à ce que plusieurs avaient cru, l’arrivée des troupes américaines en sol irakien n’a nullement été accueillie avec bonheur par la population locale (sinon que par les Kurdes, aspirant à maintenir leur autonomie acquise suite à la guerre du Golfe de 1991).

Pire, le manque de préparation autour du mandat des troupes américaines après la guerre a ouvert un déferlement de violence et de rancoeur totalement imprévu, voire contribué à hausser encore d’un cran l’antiaméricanisme que l’invasion devait pourtant éradiquer.

Si les Américains peuvent y voir une forme d’ingratitude envers leurs soldats, ayant pourtant destitué un despote sanguinaire, il faut comprendre cette réaction par des décennies de propagande antiaméricaine certes, mais aussi par un désabusement complet face à la politique des puissances étrangères dans la région.

Celle-ci est comprise comme une série d’actions très intéressées, incluant des remodelages de toute pièce de territoires, dont le moindre n’est certes pas celui effectué en Palestine et qui a amené à la création d’Israël.

Le Grand Moyen-Orient
Le dessein derrière l’invasion de l’Irak tient en un projet, dévoilé il y a quelques semaines, nommé le Grand Moyen-Orient (The Greater Middle East), une série de réformes du monde arabe et musulman, et qui doit, selon les plans connus, être présenté officiellement cet été, lors du prochain sommet du G8.

On ne s’étonnera pas que, pour l’heure, ce projet soit perçu avec le plus grand scepticisme par les populations et les élites dominantes de la région, dont les alliés traditionnels des États-Unis que sont l’Égypte et l’Arabie Saoudite. Ces derniers pays ont d’ailleurs exprimé officiellement leurs fortes réticences face à ce projet, insistant sur la nécessité d’implanter des réformes impulsées de l’intérieur. (1)

En quoi consiste ce projet? Il s’inspire beaucoup des rapports publiés par une agence de l’ONU, intitulés Arab Development Report, entièrement le fait d’intellectuels arabes. Dans leurs deux derniers rapports, les auteurs ciblent nommément l’absence de liberté politique, les lacunes du système d’éducation et le statut de la femme comme embûches centrales au développement de cette région.

Bref, et si on décode bien cette analyse, ce serait principalement dans le système de valeurs encore en vigueur dans le monde arabe, caractérisé par des conceptions religieuses et politiques dépassées, qu’il faudrait trouver les explications du retard pris par les arabophones au 20e et au 21e siècle.

Qu’il suffise de rappeler que le taux d’analphabétisme frise 40 % de la population adulte, principalement parmi les femmes, que le PNB combiné des 22 États arabes ne dépasse pas celui de l’Espagne, que plus de la moitié des jeunes, selon des sondages, rêvent d’émigrer en Occident pour se convaincre que la situation de la majorité de ces pays se maintient effectivement dans un état déplorable, malgré des programmes successifs de développement empruntant beaucoup aux idées occidentales.

La Grand Moyen-Orient, on ne s’en étonnera donc pas, parle de promouvoir la démocratie et la bonne gouvernance, l’État de droit, de construire une société valorisant le savoir moderne grâce à des programmes d’éducation mieux collés aux réalités du marché du travail, de promouvoir le rôle de la femme. Le tout appuyé par un soutien économique massif qui, en permettant de sortir la population de son marasme économique, éliminera- c’est là le but ultime-, les  » causes profondes  » du terrorisme.

Comme les élites arabes n’ont pas fait leur travail, pense l’actuelle équipe de la Maison-Blanche, les États-Unis ont le droit, depuis le 11 septembre, et ce pour assurer la sécurité de leurs citoyens, d’intervenir activement pour assécher le marécage d’aliénation propice aux actions nihilistes.

Manque de crédibilité
La polémique dans le monde arabe tient au fait que les Américains, et surtout l’administration actuelle, tenue pour arrogante, ne sont nullement crédibles pour espérer imposer quelque réforme que ce soit dans la région. La perception dominante est que les actions des États-Unis démontrent clairement que ses intérêts pour le monde arabe se résument en un approvisionnement sûr en pétrole, le soutien actif à des régimes oppressifs que cela entraîne, et à la sécurité de l’État hébreu.

Cet intérêt soudain pour le bien-être des populations arabes apparaît donc, selon elles, fort suspicieux, voire inquiétant, d’autant que la plaie vive que constitue la question palestinienne n’est nullement en voie d’être résolue.

Les Arabes considèrent cet échec de l’administration Bush à maintenir un rythme constructif aux tentatives de paix et à la création d’un État palestinien comme symptomatique du biais américain envers leurs intérêts réels.

Si les Américains étaient vraiment désireux d’atténuer notre frustration, disent les Arabes, ils cesseraient leur appui aveugle à Israël et forceraient le gouvernement Sharon à stopper ses exactions et à prendre vraiment en compte les aspirations profondes des Palestiniens.

Au demeurant, plusieurs des alliés des États-Unis, notamment en Europe, reconnaissent que la non-résolution du conflit israélo-arabe réduit considérablement la crédibilité des efforts entrepris pour réformer le monde arabe et musulman.

Avec les violences qui perdurent en Irak, les Américains en ont actuellement plein les bras à tenter de pacifier le pays, et à instaurer un régime un tant soit peu fonctionnel. Dans ce contexte, l’espoir de répéter ces actions ailleurs, au sein d’un Grand Moyen-Orient vivier d’une démocratie nouvelle, faisant une paix heureuse avec le voisin israélien, apparaît de plus en plus comme une chimère.

1. Les débats entourant cette question ont même contribué à l’annulation du sommet de la Ligue arabe, prévu fin mars à Tunis, et qui devait aborder de front cette question controversée.

Saddam a gagné la guerre

Le Devoir, 22 janvier 1991
L’auteur a séjourné plusieurs mois au Maghreb et au Proche-Orient et rédigé une thèse sur les idéologies dans le monde arabe.

SADDAM a gagné la guerre. Quelle que soit l’issue du conflit, en attaquant Israël, il restera pour les masses de nombreux pays arabes à la hauteur de son titre de Saladin, ce pieux chevalier du Moyen-Âge qui résista aux Croisés et qui est depuis un héros mythique du monde arabe et de l’Islam.

En fait un des éléments les plus remarquables du conflit dans le golfe Persique est l’incompréhension que nous ressentons face à l’appui dont semble jouir Saddam parmi les populations de plusieurs pays arabes dans sa lutte face aux forces multinationales Pour nous, Saddam Hussein est un dictateur sanguinaire et irrationnel. À preuve, n’a-t-il pas, entre autres horreurs, hésité à user d’armes chimiques pour mater la population kurde de son propre pays ?

Comment comprendre cet appui populaire à Saddam, comme l’ont démontré les récentes manifestations populaires un peu partout dans le monde arabe ?

Les relations du monde arabe et de l’Occident au XXe siècle ont débuté sous le coup de la frustration et de la colère. On pense d’abord aux accords secrets Sykes-Picot de 1916 qui ont divisé le monde arabe entre la grande Bretagne et la France sous forme de mandats de la Société des nations, un geste que les Arabes ont ressenti comme une trahison, du fait qu’ils s’étaient fait promettre l’indépendance après leur participation aux côtés des alliés contre les Turcs.

La création de l’État d’Israël en 1948 a amplifié la méfiance, voire l’hostilité des Arabes pour l’Occident, eux qui gardent en mémoire l’époque glorieuse d’il y a quelques siècles, lorsque leur dynamisme intellectuel et commercial tranchait avec la sclérose ambiante dans la chrétienté.

Cette conscience d’une nation glorieuse, les Arabes la rappellent constamment aux visiteurs étrangers. Eux aussi, disent-ils, ont formé une grande civilisation, ont apporté à l’humanité un bagage de connaissances dont se sont servis les Occidentaux pour devenir ce qu’ils sont aujourd’hui.

Toutefois, quand Napoléon arriva en Égypte à la toute fin du XVIIIe siècle, il découvrit une civilisation musulmane en déclin. Dans les milieux intellectuels, on s’en tenait à la répétition des découvertes antérieures transmises, sans remise en question, de génération en génération. Ce fut donc avec un mélange d’admiration, de résignation et de frustration que les Arabes virent débarquer les premiers Européens, et depuis ce temps, le thème du retard de la civilisation musulmane sur l’Europe domine l’activité intellectuelle dans le monde arabe.

Pour sortir du retard qui l’accablait face à l’Europe, le monde arabe a flirté avec les idées occidentales. Durant les années 50 et 60, le socialisme et le communisme ont ainsi gagné plusieurs adeptes. C’est dans cette mouvance que fut créé le Parti Baath, d’obédience laïque, que dirige Saddam Hussein en Irak et qui est le parti dominant en Syrie.

Toutefois, la persistance du sous-développement, la corruption, l’accroissement de l’écart entre les riches et les pauvres, l’urbanisation sauvage (le cas du Caire, capitale de Égypte, est révélateur à ce titre) feront perdre la crédibilité des idées occidentales et donneront des ailes à une autre alternative, le radicalisme islamique.

Certes, le mouvement islamiste est apparu en Égypte à la fin des années 20, mais il est maintenant plus populaire que jamais. C’est d’ailleurs pourquoi même un dirigeant laïciste comme Saddam Hussein invoque la religion islamique pour justifier sa résistance face à l’Occident considéré comme un usurpateur, des terres arabes et de l’âme musulmane.

Pour les Arabes, l’impérialisme occidental est l’ennemi principal, conçu comme une entité complotant sciemment pour diviser la nation arabe, à qui il applique une politique de deux poids, deux mesures. Cette hypocrisie, selon les Arabes, se traduit tous les jours par les exactions dont sont coupables les Israéliens envers les Palestiniens et qui ne sont jamais condamnées par leur principal supporteur, les Américains.

La guerre de 1967 a également laissé une profonde cicatrice parmi les populations arabes. Galvanisé par la propagande victorieuse de Nasser, président de l’Égypte, le peuple arabe a accueilli la défaite des armées arabes aux dépens d’Israël comme une terrible sanction, un affront à son honneur, qu’il place au premier plan de la hiérarchie des valeurs. Le poids de l’humiliation des Arabes s’est accentué ; et depuis ce temps, l’idée d’une revanche contre Israël, produit de l’intervention occidentale, reste présente.

Certes, l’infortune des Arabes depuis deux siècles s’explique autant sinon plus par leur propre division. Si en apparence, ils font parfois preuve d’unité, c’est pour mieux masquer leurs divisions, multiples et profondes. Un des rares éléments qui les unit, toutefois, est la lutte contre Israël.

Pour nombre d’Arabes donc, Saddam n’est pas le despote décrié en Occident, mais le libérateur, celui qui résiste à l’Occident et qui restaurera en partie l’honneur des Arabes face à ce qu’ils perçoivent comme l’affront perpétuel du monde occidental au monde arabe.