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Sayyid Qutb, mon satané

Huffington Post, 17 novembre 2015

À chaque fois, depuis 30 ans, qu’est commis un attentat terroriste «au nom de l’islam» comme celui de ce funeste vendredi 13 novembre à Paris, j’ai une pensée pour toi.

Il y a bientôt trois décennies en effet, que dans le cadre de ma maîtrise de deuxième cycle portant sur l’intégrisme islamique, j’ai passé de nombreuses heures solitaires à étudier ta pensée, à comprendre l’émergence de ta conception si radicale de la politique, en opposition frontale avec les idées dominantes ayant la faveur des régimes du moment dans les différents pays arabes.

Je me demande chaque fois comment tu réagirais: si ces actions de terreur seraient par toi vertement condamnées car trop aveugles et anti-islamiques, ou au contraire appuyées car se réclamant d’un djihad que tu appelais de tous tes vœux dans la maison de l’islam.

Chose certaine, Sayyid Qutb, tes idées ont fait du chemin depuis ta mort violente en 1966. Comme tu le sais probablement, tu es considéré comme un des penseurs les plus influents de l’intégrisme islamique. Tes idées ont profité de tes origines égyptiennes, car ton pays a été à l’époque un des grands diffuseurs des idées politiques dans le monde arabe.

Tu fais partie de cette mouvance intellectuelle nommé salafisme, qui veut dire retour aux sources. Ce courant intellectuel est né à la fin du 19e siècle de l’amer constat de penseurs musulmans sur la domination politique, économique et technique exercée par l’Occident sur la civilisation islamique depuis le 18e siècle.

On considère que le premier représentant de ce courant de pensée réformiste est Jamal Al Din al Aghani, un essayiste afghan. Ton compatriote Mohammed Abdou prend le relais au début du 20e siècle, et prône une certaine modernisation de la religion islamique.

Puis en 1928 naissent en Égypte les Frères musulmans. Tu en auras été, durant ta vie adulte, un grand supporteur.

Tu gagnes ta vie comme fonctionnaire, et critique littéraire. Un événement te marque particulièrement. De 1948 à 1950, tu effectues un séjour aux États-Unis comme fonctionnaire du ministère égyptien de l’Éducation. Ce séjour ne te plaît pas. On dit que tu en reviens dégoûté par l’American way of life, notamment de la mixité, du rôle trop émancipé de la femme, du supposé «vide spirituel» de l’Amérique.

Ce séjour te pousse dans un axe plus intégriste, partisan d’une rupture régénératrice en islam qui la ferait revenir à ses sources et à sa gloire d’antan. Tu parles de «takfir», soit cette singulière idée de se retirer de la société actuelle, pour mieux la combattre, l’éradiquer de l’extérieur. Tu mets tes idées sur papier, dans des livres, denses et complexes.

De ton appui aux Frères musulmans tu souffres gravement. Tu es emprisonné, torturé. Tu en conclus que de tels sévices ne peuvent venir que d’un régime impie, non islamique. En 1966, ton radicalisme et ton activisme au sein des Frères musulmans, opposés à Nasser, entraînent ta mort, par pendaison.

Mais malgré ta mort, à 60 ans, tes idées font du chemin. En 1981, en s’inspirant en partie de tes idées, un soldat égyptien tue son propre président, Sadate, accusé de trahison car ayant fait la paix avec Israël.

Depuis 40 ans, les événements politiques se bousculent et semblent favoriser l’ancrage de tes idées au sein d’une petite minorité de musulmans. Des hommes presque uniquement ; jeunes ; désœuvrés ;sans perspective, selon toute apparence.

Alors pourquoi tes idées font-elles tout ce chemin? On pense que les interventions occidentales successives dans le monde arabe et musulman y contribuent. Les régimes arabes n’aident pas non plus: ils poursuivent depuis des décennies leurs politiques antidémocratiques, où les droits humains, la dignité ne sont pas respectés.

Tu ne reconnaîtrais plus le monde actuel: il y a maintenant des communautés musulmanes en Occident.

Quelques jeunes hommes y éprouvent un grave mal de vivre. Et sont sensibles aux sirènes d’idéologues morbides qui disent s’inspirer en partie de tes idées.

Et commettent des actes meurtriers, qui sèment l’effroi dans nos pays, qui sont, je l’admets Sayyid, déstabilisés.

En m’intéressant à ta pensée il y a 30 ans, je n’aurais pas parié sur leur actualité en 2015. Pourtant, tes conceptions, même si elles flirtent avec le nihilisme, persistent. J’ai eu tort sur la «durabilité» des idées que tu as semées.

Mais je continue à croire, selon l’expression d’un certain leader politique de grande influence de par ses fonctions (le croirais-tu, le président américain depuis sept ans a un nom arabophone, Barack Hussein Obama!), que tes idées sont du «mauvais côté de l’Histoire».

Pourquoi? La vaste majorité de tes «frères» musulmans ne soutiennent pas la pensée intégriste, encore moins le combat armé. Et devant la violence absurde qu’elle suscite, la noirceur des fins qu’elle prétend atteindre, le blasphème qu’elle apparaît de toute religion, la condamnent.

Au final, j’ai de plus en plus tendance à croire que tu serais, toi aussi Sayyid, répugné face à cette usurpation morbide de tes idées.

Les radicaux radicalisés

La Presse, 10 septembre 2006
Politologue, l’auteur écrit sur le monde arabe et l’islam depuis plus de 20 ans.

Avec l’invasion de l’Irak, George W. Bush et ses idéologues rêvaient de faire essaimer la démocratie, l’état de droit dans les sociétés arabes pour anéantir le terrorisme. L’effet de domino, tant redouté au temps de la guerre froide dans le combat contre les communistes, devait cette fois jouer pleinement en faveur des États-Unis.

À la suite de la victoire des troupes américaines en Irak, les foules auraient accouru dans les rues, embrassé les soldats, donné des roses aux colonels. Quelque temps après l’invasion, la démocratie fleurirait, la liberté de parole et d’association serait un exemple dans la région. Le rêve du « Grand Moyen-Orient », démocratique et producteur de richesses, se mettrait en branle, et rondement. Prochaine étape : la Syrie, avec sa fâcheuse caractéristique d’être un ami de l’Iran.

(L’affaire est certes plus complexe avec les États du Golfe persique, dont le fidèle allié, l’Arabie Saoudite, qui a « fourni » 15 des 19 terroristes du 11 septembre et qui finance la cause wahhabiste dans le monde, un islam fermé aux valeurs occidentales. On opte ici pour des « réformes », et non pour la fin de régime. Cela suffira. Après tout, on s’entend si bien côté pétrole…).

Un scénario cauchemardesque
C’est le plan initial, celui vendu par quelques membres influents de l’administration Bush. Au lieu de ce scénario idyllique, on se retrouve aujourd’hui avec un État irakien éclaté, en pleine guerre civile et religieuse, une Syrie dictatoriale, qui a réaffirmé son rôle dans la région, un Iran frondeur, dont le militantisme chiite et la tentation nucléaire font peur aux alliés américains du Golfe persique ; un Liban autrefois paisible de nouveau plongé dans le feu et le sang et aucune solution en vue du conflit israélo-palestinien.

Si des élections vraiment libres avaient lieu, un grand nombre de pays éliraient des représentants islamistes : ce serait fort probablement le cas en Égypte, en Jordanie, au Maroc, dans les nombreux pays qui affichent des taux de chômage de leur population jeune frisant les 60-75 %.

C’est dire que les conditions qui ont conduit au 11 septembre sont toujours présentes. Pire, l’invasion irakienne a « radicalisé les radicaux » et amené plusieurs modérés à rejoindre les extrémistes dans leur haine des politiques américaines de l’ère Bush.

Déjà très méfiantes face au discours américain concernant les bienfaits de la chute de Saddam, les populations arabophones du Proche-Orient n’ont jamais eu en si piètre estime l’Occident, mais en fait surtout les États-Unis. Elles constatent que la guerre en Irak a amené plus d’insécurité, et même donné un élan au terrorisme, pourtant le but ultime poursuivi par le clan Bush. Bref, pour elles, la guerre en Irak est un désastre, un recul, un enjeu aussi négatif que la gestion américaine du conflit israélo-arabe avec son biais anti-palestinien.

Popularité nulle
Des sondages récents placent les États-Unis à des taux de popularité au plus bas dans la plupart des pays arabes. Par exemple, un sondage effectué en 2004 rapportait que les Égyptiens avaient une vision négative des États-Unis dans une proportion de… 98 %. Même les plus ouverts envers ce pays, qui admirent notamment la puissance technologique et intellectuelle américaine, comprennent bien mal comment Washington a pu se tromper à ce point dans ses actions dans cette zone si stratégique.

Ainsi, dans les émissions de télé et de radio, les écrits et les conversations de café, le désabusement est comble. Pire, la guerre en Irak est vue par la majorité comme une offensive planifiée contre les Arabes et les musulmans.

Seul motif de satisfaction pour ces populations : l’échec de la tentative des Américains de remodeler la région, de leur tentative de domination par démocratie interposée. Certes, si on ne se réjouit pas de vivre au sein de régimes fermés et sclérosés, on ne souhaite pas pour autant la mainmise américaine, par trop intéressée et cupide.

Cinq ans après cette invasion tant décriée, et qui devait les présenter comme des sauveurs auprès des peuples étouffés sous des régimes corrompus, les Américains ont gravement échoué dans leur tentative d’améliorer leur image auprès des Arabes.

Il faudra assurément une nouvelle administration à la Maison-Blanche pour espérer que des progrès sensibles puissent être enregistrés sur ce front.

L’Islam, dernier recours d’un combat ultime

La Presse, 28 novembre 1997
L’auteur a déjà produit un mémoire de maîtrise sur le radicalisme islamiste égyptien ; il a également écrit sur ce sujet pour divers médias.

L’attentat de Luxor, en Égypte, remet au devant de la scène une des idéologies les plus populaires dans le monde musulman, le radicalisme islamiste ou l’utilisation de l’Islam comme idéologie politique de changement. Berceau du mouvement islamiste, l’Égypte est un des rares pays où cette idéologie politique n’a jamais, depuis ce siècle, disparu du paysage politique, gagnant au passage des adeptes provenant principalement des milieux déshérités.

Premier représentant officiel du mouvement islamiste égyptien, l’organisation des Frères musulmans est née officiellement en 1927-1928, au Caire, sous l’impulsion d’un jeune professeur, Hassan al-Banna. Les Frères prônaient alors l’islamisation des pratiques sociales et politiques, un retour vers la culture musulmane, le seul moyen véritable pour sortir le pays des maux qui l’accablaient, devant l’échec des idées étrangères, dont le libéralisme.

Mort assassiné en 1949, al-Banna laissera un héritage que certains penseurs auront tôt fait de faire glisser vers le radicalisme. C’est le cas de Sayyid Qutb, le nouveau théoricien de l’islamisme, qui se fera le défenseur de trois concepts, soit la souveraineté de Dieu (hakimiyya); l’ignorance de la volonté divine (jahiliyya) et la guerre sainte (jihad). Pour anéantir la société moderne et impie, plongée en pleine jahiliya, il importe d’imposer l’hakimiyya par le jihad. Combat spirituel, mais aussi milliaire, contre les ennemis de l’islam, et en particulier le régime égyptien.

La défaite humiliante (pour les Arabes) de la guerre des Six Jours, en 1967, aux dépens d’Israël, alliée à des problèmes concrets de la vie de tous les jours, soit une urbanisation sauvage, mal planifiée, une agriculture défaillante, l’accroissement perçu entre riches et pauvres, la corruption et le népotisme auront tôt fait d’alimenter la désillusion parmi les plus déshérités.

D’autant plus qu’ils seront exclus du développement, expliqué par les autorités comme devant amener des bienfaits au profit de tous. Entre temps, un islamisme plus modéré, promu par des élites moins attirées par les valeurs occidentales, ralliera au pouvoir qui l’utilisera selon le contexte pour contrer, notamment dans les années 1979-1980, la montée de forces gauchistes.

Sous le régime du président Sadate, l’ouverture à l’Occident et la paix séparée avec Israël (1979) lui vaudront de violentes attaques des milieux islamistes, modérés comme radicaux. Si les forces modérées tenteront de poursuivre le dialogue avec le pouvoir, les forces radicales, animées par des groupuscules armés, interpréteront cette paix comme une véritable capitulation. Elles useront de la violence comme moyen légitime de combat politique afin de forcer le régime à retourner à l’islam, appelé à recouvrer sa grandeur et sa puissance d’antan. Cela culminera par l’assassinat de Sadate, en octobre 1981, traité par ses meurtriers d’apostat.

Comment comprendre le maintien de ces factions radicales en terre d’islam et en Égypte ? L’islamisme radical est avant tout un mouvement sociopolitique. Il naît de plusieurs éléments.

Premièrement, il doit être compris dans le contexte large de la rupture de l’ordre politique et communautaire sous l’impact de la modernisation occidentale, donc imposée de l’extérieur, dont plusieurs des valeurs heurtent une certaine conception de l’islam. Un dualisme culturel existe dans le monde arabe, qui suscite un sentiment de perte d’identité qui n’est pas canalisé par les structures officielles. À l’opposé, les groupes islamistes offrent des structures et des services parallèles (écoles, entraide, etc.) palliant les carences de l’État.

Deuxièmement, l’islam radical attire surtout des individus qui se sentent aliénés par le « progrès », notamment des hommes dans la vingtaine ayant revu une certaine instruction, mais qui perçoivent leur accès bloqué aux postes de commande, même subalternes, de la société égyptienne. Habités d’un sentiment aigu de déracinement et de frustration, ils sont les premières victimes des conditions difficiles de vie qui prévalent en Égypte (difficultés de logement, promiscuité, insalubrité). L’islam apparaît dès lors comme un refuge dant un monde turbulent et comme l’élément central de la cohésion sociale.

Troisièmement, l’islam devient, dans ce contexte, le fer de lance de la contestation politique. Tous les maux qui affectent l’Égypte proviennent d’une déviation à l’égard de l’islam et du message coranique. Devant l’échec de la voie occidentale de développement, autant sur le plan politique (la non-légitimité des dirigeants), économique (l’iniquité dans la redistribution des richesses) que militaire (les échecs répétés devant Israël), l’islam « dur » est la solution unique. Surtout que la religion musulmane comprend toutes les prescriptions nécessaires à l’organisation de la vie politique et économique, qu’en islam, religion et politique ne font qu’un.

Engagé dans une véritable guérilla contre le pouvoir, le radicalisme islamique survit à toutes les persécutions en Égypte. Tant que les conditions de vie misérables seront le lot d’une faction de la population, dont l’avenir apparait obstrué, et qu’un islam fermé aux valeurs occidentales sera répandu par des idéologues militants, l’Égypte sera fertile à ce genre d’attaques sauvages contre des touristes impuissants, mais otages d’une politique sans merci entre le pouvoir égyptien et des groupuscules déterminés à l’anéantir.

Les canons mobilisateurs de l’islam

Le Devoir, 14 novembre 1987

Bruno Étienne, L’islamisme radical, Paris, Hachette, 1987.

IL N’Y ‘A peut-être pas d’endroit au monde où le changement est venu s’imposer aussi rapidement, où la place de la religion peut faire basculer tout gouvernement. Le monde arabe, autrefois captif des idées occidentales, vibre de nouveau sous les canons mobilisateurs de l’islam.

Depuis le début des années 70, nombreux ont été les journalistes et académiciens à tenter d’apporter une explication à l’un des faits dominants des deux dernières décennies dans le monde musulman : le fondamentalisme, mieux connu sous l’appellation d’islamisme. Quelques-unes de ces tentatives ont été décevantes, certaines assez satisfaisantes, enfin d’autres fort concluantes.

Le livre de Bruno Étienne, « L’islamisme radical » appartient à cette dernière catégorie. Malgré un langage un peu hermétique (l’emploi de formules telles «l’anxiogénéité occidentale» le « prurit national », etc.), Étienne nous fait profiter de sa grande connaissance, voire de son intimité du monde arabe.

Plus qu’une analyse professorale, l’auteur nous livre une expérience de l’islamisme qu’il a pu observer grâce à ses séjours prolongés dans diverses contrées arabes. On se prend ainsi à souligner plusieurs passages de son livre, car ils témoignent d’une recherche approfondie de la ferveur islamiste actuelle.

L’islamisme est essentiellement une réponse à la modernité. Une modernité anarchique, imposée de l’extérieur, « allogène », mentionne l’auteur, alimentée par les désillusions qu’a fait naître le discours du progrès tenu par une classe politique occidentalisée qui n’a pas su respecter ses engagements à l’égard des citoyens, avides de profiter des bienfaits du développement.

Après la défaite catastrophique de 1967 des armées arabes devant Israël, l’islamisme a pu prendre une expansion fulgurante en canalisant les sentiments de déracinement et de frustration de nombreux citoyens récemment urbanisée choqués des, inégalités croissantes et par l’introduction en terre d’islam de ce qu’ils considèrent être des idéologies et des moeurs contraires à la foi musulmane : « Il y a retournement de la modernité » (…) retraditionalisation par excès de modernité. »

L’islamisme présage-t-il la Renaissance du monde arabe, la Nahda tant annoncée ? La réponse s’avère négative. L’islamisme est, avant tout, un phénomène politique, et non théologique, comme certains aimeraient le croire. Il exprime la dépossession d’une culture qui, comme le conclut l’auteur, n’a pu encore se forger un imaginaire mixte (euro-arabe) ayant intégré la modernité.