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Tirs croisés. La laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman

Caroline Fourest et Fiammetta Venner, Tirs croisés. La laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman, Paris, Calmann-Lévy, 2003.

Nuit blanche, numéro 97, décembre 2004

La division idéologique contemporaine n’est pas tant entre l’islam et le monde chrétien, mais entre théocrates et démocrates, soutiennent avec brio les deux auteures, toutes deux spécialistes françaises des mouvements intégristes. L’ennemi de la modernité ne vient pas uniquement de l’islam politique, mais de son support intégriste. Or, le phénomène est tout aussi présent dans le monde juif que chrétien, comme l’atteste l’influence des religieux en Israël et de la droite chrétienne aux États-Unis. C’est là le véritable ennemi du progrès humain.

Les intégrismes, s’ils sont en théorie en opposition frontale les uns contre les autres, chacun convaincu de sa propre vérité, partagent en fait plusieurs combats : lutte contre l’émancipation des femmes, contre les droits reproductifs et sexuels (avortement, homosexualité), contre la liberté d’expression. Ils favorisent tous la censure et le contrôle des esprits. « Les intégristes de toutes les religions partagent l’idée selon laquelle la loi divine est supérieure à la loi des hommes, ce qui les amène logiquement à mépriser l’idéal démocratique et laïque. Malgré leurs conflits apparents, leurs efforts convergent pour faire reculer le sécularisme. »

Les deux chercheures ne tombent pas dans le piège de mettre tous les intégrismes dans le même panier. Judicieusement, elles reconnaissent « un surcroît de dangerosité de l’islamisme ». Ce n’est pas l’islam qui fait problème, opinent-elles (« l’histoire n’est pas le fait de Dieu mais celui des hommes »), mais la menace islamiste est plus actuelle en raison « d’une cascade de facteurs historiques, géopolitiques et identitaires », bref par le fait de régimes politiques étouffant toute expression démocratique.

Devant ce sécularisme combattu avec acharnement par tous ces groupes bien organisés, les auteures dénoncent notre « laïcité molle », et en appellent à la défense active de l’idéal laïque, le seul vecteur qui puisse nous faire progresser vers « un monde plus rationaliste, car seule la Raison permet de faire progresser les lois vers plus de justice, d’égalité et de liberté ».

La laïcité à l’épreuve du communautarisme ?

Conférence, Librairie Olivieri, Montréal, 15 mars 2004

Mesdames et messieurs,

Bonsoir et bienvenue à cette conférence sur le thème de la laïcité à l’épreuve du communautarisme.

Je m’appelle Yvan Cliche, délégué aux affaires internationales au sein d’une entreprise et commentateur occasionnel sur les questions arabes et musulmanes pour des médias québécois. Je remercie mon ami Elias Lévy, journaliste et collaborateur à La Presse de m’avoir offert cette occasion d’agir comme modérateur pour cette conférence.

Je voudrais surtout saluer son initiative et celle de la Librairie Olivieri d’avoir organiser cette conférence sur un thème d’une actualité brûlante, notamment en Europe. Une Europe où l’analyse et la réaction à cette thématique de la laïcité apparaissent des plus extrêmes. Sursaut d’obscurantisme pour les uns, manifestation normale de saine religiosité pour les autres, encadrement étatique pour l’un, laisser faire pour les autres.

J’évoque la pertinence de traiter de ce sujet, car si, comme on le sait, ce thème est d’actualité en France, notamment mais aussi en Allemagne et en Grande-Bretagne, ici au Québec, ce débat ne semble pas encore vraiment ouvert.

On a certes évoqué dans les médias le cas français, le rapport Stasi sur l’application du principe de la laïcité et l’adoption par l’Assemblée nationale d’une loi découlant de ses recommandations, il y a bien eu quelques lettres aux lecteurs publiées dans nos quotidiens, mais on ne peut certes pas parler d’un débat public large et organisé, encore moins d’une position des autorités publiques. Les situations sont encore gérées au cas le cas : certains même suggèrent qu’il en reste ainsi.

Or, ce débat, qu’on le veuille ou pas, on devra le faire, chez nous, ne serait-ce que parce que la population musulmane en notre sein est en forte croissance, notamment celle provenant du Maghreb. Déjà, des cas de port de voile se posent, ici et là, à l’école, en milieu de travail, dans nos milieux de vie, voire entre amis.

Le cas québécois est particulièrement intéressant à suivre, car nous sommes, de par notre histoire et notre géographie, aux confluences des valeurs française et britannique.

Nous apparaissons tiraillés par une volonté, à la française, de maintenir une laïcité vive et active, réaffirmant clairement la séparation du civil et du religieux, et une attitude américano-britannique de respect absolu des différences, sans interférence aucune de l’État, perçu en ces matières comme une hydre nécessairement malfaisant et à tenir à distance.

Bref, pour discuter de ce beau sujet mais sensible, et qui est aussi un débat sur la modernité, sur nos sociétés de demain, nous avons trois invités aux horizons fort variés, dont il sera passionnant d’écouter la vision, la réflexion.

Avant de présenter et de passer aux conférenciers, un mot sur le déroulement de la soirée : nos conférenciers, dans l’ordre M. Trigano, M. Weinstock et M. Dades, parleront environ 15 mn chacun, suivi d’un débat entre eux d’environ 10 mn. Nous passerons ensuite à la période de questions. Nous vous demandons de vous identifier, et de poser des questions courtes et claires, deux au maximum par participant. (J’avertis tout de suite la personne qui est venue s’écouter, comme c’est toujours le cas dans ce type de débats, souvent au demeurant la première personne qui prend le micro, que je ne lui donnerai pas l’occasion de le faire, par respect pour les autres participants.)

Shmuel Trigano est professeur de sociologie de la politique et de la religion à l’Université de Paris X-Nanterre. II est directeur-fondateur du Collège des études juives de l’Alliance Israélite Universelle, directeur de la revue européenne d’étude et de culture juives Pardès, et auteur de nombreux ouvrages, notamment dans les domaines de la philosophie et de la pensée politique, de l’histoire et du judaïsme. Il est aussi membre du Jerusalem Center for Public Affairs. Parmi ses récents ouvrages sur le phénomène antisémite, il faut citer L’ébranlement d’Israël, philosophie de l’histoire juive (Paris, 2002), L’e(xc)lu, entre Juifs et chrétiens (Paris, 2003) et La démission de la République, Juifs et Musulmans en France (Paris, 2003). Il a fondé en 2001 L’Observatoire du monde juif, un centre de recherche (http://obs.monde.juif.free.fr/) dont l’objectif est d’analyser à travers des publications l’antisémitisme contemporain.

Shmuel Trigano prononcera demain, mardi 16 mars, à 20h, une conférence publique ayant pour thème : « L’ébranlement d’Israël: fin d’un temps, début d’une ère nouvelle ? ».

Daniel Weinstock détient un Ph.D. en Philosophie de l’Université Oxford, 1991. Il est maintenant professeur titulaire, au département de philosophie de l’Université de Montréal. Il est également titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éthique et philosophie politique de l’Université de Montréal.

Ses domaines d’expertise sont la politique des langues et de l’identité, les État-Nations, le nationalisme, la démocratie, la citoyenneté et le pluralisme. Parmi quelques recherches et publications récentes, citons les chapitres « Citizenship and Pluralism », dans R. L. Simon (dir.), Blackwell Guide to Social and Political Philosophy et « Le pluralisme axiologique en philosophie politique contemporaine », dans Lukas K. Sosoe. (dir.) Diversité humaine : démocratie, multiculturalisme et citoyenneté, Québec, Presses de l’Université Laval.

Abdelghani Dades a entamé sa carrière journalistique en 1971. Depuis lors, il occupé les fonctions les plus diverses (de pigiste à rédacteur en chef, en passant par le secrétariat et le secrétariat général de rédaction) et pratiqué les genres les plus divers (reporter, interviewer, chroniqueur, éditorialiste). Cette carrière s’est déroulé essentiellement dans son pays d’origine, le Maroc, et lui a valu une notoriété qui ne se dément toujours pas, cinq année après son départ pour le Québec où il vit depuis 1999.

Depuis son installation à Montréal en mai 1999, Abdelghani Dades a participé à la création du Groupe Atlasmedias, a été producteur de l’émission radio La Voix des Marocains à Montréal (sur CFMB 1280 am), « master » du site Web atlasmedias.com et éditeur du mensuel Atlas. Mtl. Il est également conseiller de la direction de l’hebdomadaire L’Avenir, où il signe régulièrement des chroniques traitant de faits socioculturels liés à l’immigration et à la situation des nouveaux arrivants. Il est également membre du groupe d’action multiculturelle du réseau TVA et a été délégué de Montréal au États généraux sur la réforme des institutions démocratiques du Québec.

La laïcité, une planche de salut pour le monde musulman

La Presse, 21 décembre 2001
Détenteur d’une maîtrise spécialisée en intégrisme islamique (Université de Montréal).

TOUS CEUX QUI ont pris connaissance de la cassette rendue publique par le gouvernement américain montrant les échanges entre ben Laden et ses compagnons ou qui ont pu lire la transcription de leurs propos auront noté la fréquence des références à Dieu (Allah) comme justification de leurs actions.

Selon ben Laden, le meurtre d’innocents à New York et Washington est une victoire dans le combat à finir de l’islam contre l’Occident matérialiste. Ainsi, selon cette conception étroite, tout dommage porté contre notre civilisation est une oeuvre inspirée ou sinon soutenue par le divin.

Cette vision intégriste et médiévale démontre clairement dans quelle impasse se situe la pensée politique dans le monde arabo-musulman. Celui-ci est en effet partagé entre une idéologie passéiste du politique, fondée sur une vision idéalisée de l’islam des premiers temps, et une approche moderne et laïque, mais en perte de vitesse ces dernières années.

Séparer le religieux du politique
Pourtant, s’il est un élément qui, sans être la panacée, pourrait favoriser un renouveau au sein de l’oumma (la civilisation islamique), autrefois porteuse de progrès, c’est un aggiornamento semblable à ce qu’a été en Occident la percée de la laïcité, autour de la Renaissance, soit au XVIe-XVIIe siècle. Comme chacun le sait, la laïcité prône la séparation entre les affaires spirituelles et temporelles et a même trouvé, paradoxalement, une justification religieuse par la parole biblique: « Rendez à César ce qui appartient à César ».

Quoi qu’il en soit, il est largement reconnu aujourd’hui que cette conception a été et reste un des éléments majeurs de l’avancée de l’Occident depuis deux siècles: en détachant le religieux du politique, donc en retirant à quiconque toute autorité basée sur des prescriptions divines, par essence incontestables, l’Occident a pu mettre de l’avant des valeurs d’indépendance, de rigueur scientifique, d’esprit critique, qui expliquent un formidable développement dont les autres civilisations lui envient.

Selon la version traditionnelle et officielle, l’islam est à la fois din wa daoula, soit religion et État. L’islam ne fait pas de distinction entre les affaires temporelles et spirituelles, les préceptes religieux devant trouver leurs correspondances concrètes dans les affaires de la cité. On retrouve ainsi des oulémas (docteurs de la foi) au service des États, qui valident par leurs fatwas (décrets) les grandes orientations du gouvernement.

Cette conception a été reprise par les orientalistes pour décrire le caractère distinct de l’islam par rapport aux autres religions monothéistes. Or, il s’agissait plutôt de décrire l’islam tel qu’il se voyait, dans une vision statique de cette civilisation.

La conception laïque a été introduite en islam, mais n’est jamais parvenue encore à percer, sauf en Turquie où elle n’a pas été débattue mais imposée d’en haut par Mustafa Kémal, au début du 20e siècle. Ailleurs, même si elle est connue depuis 1925 environ, grâce aux écrits de l’intellectuel égyptien Ali Abdel Razek, elle a toujours été d’emblée fortement contestée car associée à une tentative de pénétration insidieuse de la pensée occidentale et donc ennemie des préceptes fondamentaux de l’islam.

Pourtant, nombre de penseurs musulmans d’envergure établissent une compatibilité certaine entre l’exégèse islamique et le laïcisme contemporain, du moins lancent le débat sur des bases rigoureuses.

Un des principaux reproches adressés par les opposants à la conception laïque est son supposé caractère amoral. Or, la laïcité n’exclut pas des valeurs de partage et de souci du prochain propre au domaine du religieux. Ce que la vision laïque rejette, ce n’est pas une pratique du politique sans valeur, mais la mainmise d’hommes se plaçant au-dessus des autres par une interprétation exclusive et autoritaire du sacré, et surtout son utilisation pour justifier des actions relevant des affaires temporelles.

Proclamer par exemple qu’un geste terroriste, comme poser une bombe et tuer des innocents, relève de la volonté divine, constitue une véritable confiscation de la religion, que ce soit en judaïsme, en christianisme ou en islam. Une telle pratique est négation à la fois de la liberté et de la responsabilité de l’homme envers ses propres actions.

Tout comme en islam, la conception laïque n’existait pas à une certaine époque en Occident, mais s’est imposée par la conjugaison de bouleversements économiques et politiques et de changements de valeurs.

Rien n’interdit donc que les musulmans puissent réfléchir à cette avenue, qui permettrait de dépolitiser la place de la religion dans l’espace public et rendre les débats moins émotifs et manichéens. L’échange entre civilisations est un des ferments de l’aventure humaine. Les spécialistes nous disent que la Renaissance en Occident s’est faite en partie par la relecture de Textes Anciens qui avaient été commentés et conservés par les Arabes. L’Occident doit donc aussi sa situation actuelle à des emprunts à d’autres cultures.

Or, malencontreusement dans le monde arabo-musulman, à la lumière du désenchantement et du manque d’espoir des populations, notamment des jeunes, la persistance de la vision intégriste rend difficile le choc des idées nécessaire à l’évolution de la pensée. Cela n’est pas sans conséquence. En préconisant une fermeture à toute idée de réforme pouvant remettre en cause leur conception archaïque de la foi musulmane, les adeptes de l’intégrisme donnent du fil à retordre à tous ceux qui veulent échanger de façon pacifique sur des réformes en profondeur en islam, constamment accusés qu’ils sont de pactiser avec l’Occident dominateur et « croisé ».

Un rôle pour les immigrants musulmans
Contrairement à ce que l’on croyait avant le 11 septembre, cette question de l’évolution de la pensée politique arabo-musulmane n’est plus pour nous tous un enjeu pointu, aux seules fins des spécialistes, mais un élément central de la stratégie globale visant à diminuer les risques que pose pour nos sociétés le terrorisme islamique.

Les communautés musulmanes vivant dans les pays occidentaux sont bien positionnées pour jouer un rôle central à cet égard. À la place de se cantonner dans une attitude défensive et répéter sans cesse que l’islam n’égale pas le terrorisme et de faire faussement porter aux autres, nommément les Américains, les causes de la violence intégriste, certains seraient bien mieux avisés de contribuer au travail de fond requis pour renouveler la pensée religieuse et politique dans leur civilisation d’origine.

Nos gouvernements et organismes spécialisés peuvent aussi aider, notamment en soutenant les forces vives qui, dans le monde arabe et musulman, luttent courageusement pour instaurer au sein de leurs sociétés un cadre intellectuel plus large, ouvert aux débats modernes. Une telle ouverture de la sphère publique ne peut que permettre aux générations futures de ces pays d’occuper une place plus constructive dans le monde de demain.