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Journal d’un prince banni

Moulay Hicham El Alaoui, Journal d’un prince banni. Demain, le Maroc, Grasset, Paris, 2014, 362 p.

Nuit blanche, no.136, automne 2014

Voici un livre-événement. Quand avons-nous le rare privilège d’accéder de l’intérieur à la vie d’un prince arabe ? Il y a en a pourtant des milliers, en Arabie saoudite et dans les États pétroliers, mais jamais, sinon que dans les milieux très informés (on pense aux services secrets) peut-on en apprendre sur comment se compose leur vie de tous les jours tant sont fermés les régimes politiques des pays dont ils sont les grands privilégiés.

D’abord, un mot sur le personnage. Le prince Moulay Hichem est le fils du frère de feu Hassan II, donc le cousin du roi actuel du Maroc, Mohammed VI, avec qui il a été élevé dans la cour royale. Mais à partir de l’école secondaire, les deux sont séparés, et le destin de Moulay Hichem bascule alors irrémédiablement : il est en effet envoyé à l’école américaine installée dans le pays, et cela marque profondément le destin du personnage. Car à l’école américaine en effet, il intègre d’autres valeurs, fait de l’anglais sa langue du quotidien, bref s’éloigne d’un certain univers qui normalement l’attendait.

Le livre est une attaque frontale contre le makhzen, le nom donné au Maroc à l’élite parasitaire qui entoure le Roi et qui, s’arrogeant les meilleures affaires, plombe la modernisation du pays. La narration débute par l’enfance du prince. Ces pages sont captivantes : elles nous plongent en plein Orient fantasmatique. Le prince vit dans un environnement peuplé de personnages loufoques, courtisans, conteurs, femmes du harem, bonnes, gouvernantes occidentales, étrangers ramenés de divers voyages vivent dans un joyeux désordre de la maison de son père, Moulay Abdallah, un homme absent car trop enclin à la « bonne vie » (dépenses faramineuses, luxe, alcool).

Les tentatives de meurtres et de coups d’État contre Hassan II au début des années 70 marquent profondément la vie politique du pays. Le jeune prince constate alors que « le Roi Hassan II devient méchant, solitaire et méfiant » (p.63) et assiste, impuissant, au durcissement autoritaire du régime. Se démarquant des autres enfants de la cour royale, il est accepté en 1981 à l’université Princeton. Il dit avoir l’impression de « renaitre » en sortant de la clique royale, dont il désapprouve la soumission par trop intéressée.

Devenu adulte, le prince entretient des relations tumultueuses avec Hassan II qui, suite au décès prématuré du père du prince, ne cesse, à travers divers stratagèmes tortueux, d’essayer de le faire « entrer dans le rang ». Toutes ces magouilles royales contribuent à envenimer irrémédiablement la relation du prince avec le futur roi, Mohammed VI, lui-même victime de la tyrannie de son père.

Fier de son apprentissage de la science politique à Princeton où, grâce à sa fortune familiale, il peut fonder une Chaire sur le monde arabe, le prince prend la plume et publie textes critiques contre la monarchie absolutrice, dénonce les inégalités criantes dans le monde arabe, son « surplace collectif ». Ceci consacre sa rupture avec la famille royale marocaine. Installé en permanence aux États-Unis avec ses deux enfants, devenu entre autres entrepreneur en énergies renouvelables, il constate, lucide : « J’en suis plus que jamais convaincu : davantage que le respect des droits de l’homme ou l’acceptation de la démocratisation, l’implication du palais dans la sphère économique est le problème qui, avant tout autre, bloque la transformation institutionnelle de notre système. »

Cette thèse vise dans le mille. En publiant ce livre courageux, ce rare prince arabe dissident apporte une contribution majeure au combat démocratique d’un pays, et d’une région, le monde arabe, aux mœurs politiques d’un autre temps.