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La tolérance est-elle une vertu politique ?

Marc Angenot, Maï-Linh Eddi et Paule-Monique Vernes, La tolérance est-elle une vertu politique ?, Presses de l’Université Laval, Québec, 2006, 70 p.

Nuit blanche, juillet 2007

La tolérance est devenue, dans notre société multiculturelle, un grand défi. Aussi ce concept constitue-t-il un des sujets de réflexion les plus pointus de l’actualité politique des sociétés contemporaines. Nous semblons en effet désarmés devant des situations dites d’« accommodement raisonnable », qui provoquent souvent de vives réactions.

Dans ce petit livre sont rassemblées les réflexions de trois intellectuels. Celle du chercheur Marc Angenot m’est apparue comme la plus captivante.

Marc Angenot condamne une sorte d’esprit du temps, ce qu’il appelle un « tolérantisme obligatoire », nouvelle religion civique prônant l’acceptation béate de toutes les cultures, fondée sur l’autocensure, le « ne jugez point ». Or, pour qu’elle soit véritable et qu’elle permette une réelle avancée du débat social, la tolérance doit accepter que des esprits dits humanistes et séculiers puissent critiquer les idéologies qui « déclarent avoir Dieu de leur côté ». « Les conceptions juridiques actuelles qui réclament un ‘accommodement raisonnable’ avec tous les fanatiques tandis qu’elles ne reconnaissent aucun droit, sinon de se taire, aux esprits libres et rationnels qui n’appartiennent pas à une confession déterminée découlent de l’idée tordue du tolérantisme […] et n’a rien à voir avec la tolérance. »

Bref, Marc Angenot prône une vision active de la tolérance, et non pas une passivité forcée, imposée par un « politically correct » qui cherche à étouffer toute critique des demandes religieuses alimentées souvent, faut-il le rappeler, par les tenants d’une vision rigide, parfois obscurantiste, de leur religion. 

L’islam. Tolérant ou intolérant ?

Mustapha Chérif, L’islam. Tolérant ou intolérant ?, Paris, Odile Jacob, 2006.

Nuit blanche, numéro 104, octobre 2006

On n’en finit plus de parler de l’islam depuis quelques années. Attentats du 11 septembre 2001 et autres actes violents, crise des caricatures du Prophète, arrestations de présumés comploteurs à Toronto, la religion islamique occupe le devant de la scène et souvent pour des événements dramatiques, qui mettent fortement à mal son image et celle de ses adeptes.

Il y a donc lieu, et plusieurs le font, de poser la question : le problème réside-t-il dans la religion elle-même ou celle-ci est-elle plutôt pervertie par quelques-uns de ses mauvais fidèles ?

Voulant éviter le piège de verser soit dans le dénigrement soit dans l’apologie, l’islamologue algérien Mustapha Chérif se fait fort de retourner au Coran et à ses principaux penseurs.

La première partie du livre se penche ainsi sur ce que l’auteur nomme les « dix dimensions de l’islam » (la justice, la paix, etc.), bref les bases philosophiques de cette religion. Il en conclut que « le Coran, cette voix qui nous interpelle, par sa structure même appelle fondamentalement à l’ouverture ».

Ceci dit, il existe des lectures fermées, négatives de l’islam, reconnaît l’auteur, qui ouvrent la voie à un intégrisme réducteur. Ces écueils sont l’oubli du contexte de la Révélation coranique, une lecture sélective des versets coraniques, la faiblesse du raisonnement découlant de l’étude de la foi islamique. Cette fermeture « défigure » l’image de l’islam et il convient de la « saper », notamment par l’autocritique, le retour à une authentique pensée créative.

La deuxième partie du livre s’intéresse à l’islam et la mondialisation. Une partie de la résistance islamique n’a rien à voir avec l’intégrisme et relève plutôt d’une lutte contre ce qui est perçu comme une mouvance injuste, a-religieuse, déshumanisante.

Récusant totalement la théorie du choc des civilisations (entre le monde occidental et l’islam), Mustapha Chérif soutient que ce que veulent les musulmans, c’est plus de justice et de sens. Qu’ils ne pourront trouver qu’en bouleversant leur ordre politique actuel, car la force y prime le droit.

Le message essentiel est que les musulmans doivent trouver, de l’intérieur, une modernité qui leur est propre, par le dialogue, autant entre eux qu’avec les autres civilisations. Bref, ils doivent « tenter de retrouver l’ouvert », pour reprendre le titre d’un chapitre de cet essai, cet esprit généreux qui est à la base de leur foi, et qui seul peut fonder une évolution positive de leur devenir.

Voile, kirpan, kippa : la tolérance…jusqu’où ?

Maison des écrivains, 20 mai 2004

Mesdames et messieurs,

Bonsoir et bienvenue à cette conférence sur le thème général de la tolérance et de ses limites.

Je m’appelle Yvan Cliche, commentateur sur les questions arabes et musulmanes pour des médias québécois et membre bénévole de la Commission interculturelle de la ville de Montréal.

Je remercie Victor Teboul, écrivain et directeur-fondateur de tolerance.ca de m’avoir offert cette occasion d’agir comme modérateur pour cette conférence.

Je voudrais surtout saluer son initiative d’avoir organisé ce débat sur un thème d’une actualité brûlante dans nos sociétés. Sociétés où l’analyse et la réaction à cette thématique de la tolérance apparaissent des plus extrêmes. Sursaut d’obscurantisme pour les uns, manifestation normale de saine religiosité pour les autres.

J’évoque la pertinence de traiter de ce sujet, car si, comme on le sait, ce thème est d’actualité en Europe, ce débat ne semble pas encore vraiment ouvert.

On a certes évoqué dans les médias le cas français, le rapport Stasi sur l’application du principe de la laïcité et l’adoption par l’Assemblée nationale d’une loi découlant de ses recommandations, il y a bien eu quelques lettres aux lecteurs publiées dans nos quotidiens, mais on ne peut certes pas parler d’un débat public large et organisé, encore moins d’une position des autorités publiques. Les situations sont encore gérées au cas le cas : certains même suggèrent qu’il en reste ainsi.

Or, ce débat, qu’on le veuille ou pas, on devra le faire, chez nous, ne serait-ce que parce que la population ethnique en notre sein est en pleine croissance. Déjà, des cas de port de kirpan, de port de voile et autres se posent, ici et là, à l’école, en milieu de travail, dans nos milieux de vie, voire entre amis.

Le cas québécois est particulièrement intéressant à suivre, car nous sommes, de par notre histoire et notre géographie, aux confluences des valeurs française et britannique. Nous apparaissons tiraillés par une volonté, à la française, de maintenir une laïcité vive et active, réaffirmant clairement la séparation du civil et du religieux, et une attitude américano-britannique de respect absolu des différences, sans interférence aucune de l’État, perçu en ces matières comme un hydre nécessairement malfaisant et à tenir à distance.

Bref, atour de ce sujet plusieurs questions se posent. J’en invoque quelques-unes :

Comment faire pour s’accepter mutuellement, tandis que traditions et religions sont à couteaux tirés dans plusieurs régions du monde ? Comment allons-nous réussir à coexister ici alors que ces mêmes traditions dans plusieurs pays du monde sont en conflit ?

Certaines pratiques culturelles sont carrément interdites : la polygamie, l’excision.

Mais qu’en est-il des rapports hommes-femmes ? Le Québec et le Canada ont connu une évolution dans ce domaine. Les communautés culturelles adoptent-elles pleinement ces valeurs ? Où et comment tracer les frontières de l’acceptable ?

Notre société a vécu une évolution en matière de séparation entre l’Église et l’État (nos structures scolaires se sont déconfessionnalisées), entre le privé et le public. Cette évolution fait-elle consensus partout ?

Dans quelle mesure ce sens de la critique est-il aujourd’hui toléré et cultivé, lorsqu’il s’agit de groupes minoritaires, de groupes religieux, etc. ? On a même entendu parler de tyrannie des minorités.

Bref, pour discuter de ce beau sujet mais sensible, et qui est aussi un débat sur la modernité, sur nos sociétés de demain, nous avons cinq invités aux horizons variés, dont il sera passionnant d’écouter la vision, la réflexion.

Avant de présenter et de passer aux conférenciers, un mot sur le déroulement de la soirée : nos conférenciers, dans l’ordre M. Baril, Me Grey, Mme Gusse, M. Kamga, Dr Wolf, parleront environ 10 mn chacun, suivi d’un débat entre eux d’environ 20 mn. Nous passerons ensuite à la période de questions, dune trentaine de minutes.

Nous vous demandons de vous identifier, et de poser une question, courte et claire, et de ne pas dépasser deux minutes pour ce faire. Je me permettrai d’intervenir si ce n’est pas le cas. L’exercice devrait durer deux heures.

Alors, lançons le débat.

Notre premier conférencier est M. Daniel Baril. Daniel Baril est vice-président du Mouvement laïque québécois, un organisme voué à la défense de la liberté de conscience et à la laïcisation de l’État. Le MLQ a été actif dans la plupart des causes liées à la présence de symboles religieux dans l’espace public, que ce soit la confessionnalité scolaire, le hidjab à l’école, la prière dans les hôtels de ville où l’érouv des hassidim à Outremont. Daniel Baril est également journaliste à Forum, l’hebdomadaire de l’Université de Montréal, et diplômé de maîtrise en bio-anthropologie de la religion. On lui doit une centaine d’articles journalistiques et de textes d’opinion sur la laïcité et la liberté de conscience ainsi que le volume Les mensonges de l’école catholique.

Me Julius Grey est avocat et professeur à la faculté de droit de l’Université McGill. Il est considéré comme une autorité en matière d’immigration et s’est fait connaître en tant que défenseur des droits de la personne. Il intervient fréquemment dans les journaux sur les questions relatives au droit, aux lois linguistiques et aux libertés individuelles. Il y a quelques années, il a également défendu le droit d’un jeune sikh de porter le kirpan à l’école, Il a aussi convaincu la ville d’Outremont de tolérer l’érouv. En plus de nombreux articles, notes et commentaires, il a publié Immigration Law in Canada (Toronto, Butterworths, 1984 ).

Isabelle Gusse, docteure en sociologie, vient tout juste d’être nommée professeure en communication politique au Département de science politique de I’UQAM. Auparavant, elle a été chargée de cours en communications pendant plus de 10 ans, toujours à l’UQÀM. Ex-présidente du conseil d’administration de la revue Recto Verso, Madame Gusse est une citoyenne engagée. Elle a travaillé ponctuellement pour le Collectif des Femmes des Immigrantes, pour qui elle a conçu plusieurs documents de formation interculturelle, notamment Je ne suis pas raciste mais … un cahier de réflexion et de sensibilisation sur les relations interculturelles.

Après une maîtrise en études littéraires, Osée Kamga s’est intéressé au champ des communications. La thèse qu’il vient de déposer à l’Université du Québec à Montréal porte sur les usages des technologies de communication dans les pays en développement. La soutenance est prévue pour septembre. Auteur et critique littéraire, il collabore à diverses publications, dont la revue Spirale. M. Kamga est membre du groupe Tolerance.ca.

Marc-Alain Wolf est psychiatre à l’hôpital Douglas, à Montréal, et professeur à l’Université Mc-Gill. Parmi ses intérêts figurent les rapports entre la psychologie et la religion. Il est l’auteur de Quand le mysticisme mène à la folie (MNH, 1998). Sa thèse de doctorat en philosophie portait sur le dialogue avec le psychotique. Il vient de publier Quand Dieu parlait aux hommes, chez Triptyque, un ouvrage qui propose une lecture psychologique de la Bible.