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Tunisie 2011, une révolution rapide et inattendue

Le Devoir, 14 janvier 2021

Yvan Cliche
Fellow, Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, ex-fonctionnaire de la Banque africaine de développement à Tunis, 2007-2011

La Révolution tunisienne a 10 ans aujourd’hui. Une décennie s’est donc écoulée, jour pour jour, depuis l’annonce du départ du président dictateur Zine ben Abidine ben Ali vers l’Arabie saoudite, où il mourut en 2019 à l’âge de 83 ans. Le 14 janvier 2011, après à peine un mois de manifestations, les Tunisiens ont en effet constaté avec stupeur la fin d’un règne sans partage de 23 ans sur leur pays.

Comment en est-on arrivé là ?

À mon arrivée en 2007, je suis rapidement frappé par les contrastes qui marquent ce pays.

Sur le plan politique, le régime est vieillissant. Un règne de 23 ans, qui s’étire. Comme Bourguiba, le premier président (1956-1987), Ben Ali s’accroche au pouvoir, annonce une sixième candidature pour 2014.

Contraste aussi sur les plans social et culturel. Le pays est complètement bâillonné en matière de liberté d’expression. La propagande tourne à vide, ne reflète en rien la société réelle. Mais en parallèle, les Tunisiens investissent les médias sociaux qui émergent, et arrivent souvent à contourner le contrôle exercé sur l’Internet.

Des contrastes encore plus vifs se constatent sur le plan économique. Chaque jour, la propagande se vante du bon score du pays en matière de développement humain : couverture complète en eau, en électricité, administration publique moderne, infrastructures de qualité, système de santé adéquat. Tout cela est vrai.

Mais cette réalité cache celle d’une économie défaillante : elle ne produit pas assez d’emplois, et d’emplois de qualité. Ces emplois ne sont pas assez payants pour soutenir les aspirations des jeunes et des diplômés.

Et l’économie nationale glisse de plus en plus vers une économie de rentes, car elle fait l’objet d’une prédation de la famille élargie de Ben Ali, surtout de la belle-famille du président, les Trabelsi. Le clan familial a la mainmise sur presque le quart de la richesse nationale, révélera une étude de la Banque mondiale en 2012.

Cette situation, les Tunisiens en parlent à voix basse, avec rancœur et dépit.

Trop tard
Au départ, en décembre 2010, les revendications sont essentiellement de nature sociale (lutte contre le chômage, des emplois), mais elles prennent rapidement une saveur politique : plus de justice, plus de dignité, plus de liberté.

La révolte a une particularité : elle n’a pas de leader bien identifié.

Ce sont les régions délaissées qui lancent ce mouvement populaire, notamment des cités à l’intérieur du pays, où les touristes ne vont jamais : Sidi Bouzid, Kasserine, Gafsa.

Le 12 janvier 2011, la police investit le boulevard Bourguiba, à Tunis. J’y suis, durant ma pause du midi : la tension est à couper au couteau. On sent le régime nerveux, inquiet.

De la répression violente qui avait été sa réaction au tout début de la révolte, il cède de plus en plus de lest : Ben Ali promet de ne plus se présenter au scrutin de 2014 ; il s’engage à créer 300 000 emplois, à donner plus de liberté, dont l’accès libre à l’Internet.

Le 13 janvier, il proclame de manière gaullienne aux Tunisiens : je vous ai compris tous ; je vous ai tous compris.

Mais il est trop tard. Sa parole n’est plus crédible. Le 14 janvier, une manifestation a lieu avenue Bourguiba.

Puis, tôt en soirée, coup de tonnerre : trois caciques du régime se présentent à la télévision nationale et annoncent que Ben Ali a démissionné.

Subitement, la vie politique, bien morne, prend un élan inverse.

Des chars d’assaut apparaissent dans les rues. La nuit, on entend des coups de feu, les hélicoptères de l’armée survolent le ciel. Les rumeurs courent en tous sens. Les étrangers quittent le pays dans le chaos. Les citoyens bloquent l’accès à leur quartier la nuit venue avec des moyens de fortune.

Les maisons des Trabelsi sont vandalisées. L’un des membres les plus connus de cette famille honnie, Belhassen Trabelsi, fuit avec sa famille à Montréal.

Des manifestations, des sit-in surgissent partout pour réclamer le départ d’un dirigeant, de meilleures conditions de travail.

Un des axes majeurs du débat postrévolutionnaire est la cooptation ou non d’anciens proches du régime. Sous la pression populaire, les tenants d’une rupture complète avec tous ceux ayant été liés à Ben Ali imposent leur point de vue.

Les islamistes, mieux organisés, qui ont fait un accueil triomphal à Ghannouchi, l’opposant exilé à Londres lors de son retour à Tunis, imposent la cadence. Cela n’est pas bien sûr sans inquiéter fortement les Tunisiens laïques.

Dans les semaines qui suivent, la situation se calme un peu. L’incertitude est le sentiment dominant. Cette démocratie toute naissante tranche avec plus de 50 ans de dictature, dans une aire géographique (le monde arabe) résolument liberticide. Il faut apprendre à négocier, à faire des compromis.

Plus que jamais, les Tunisiens composent depuis 10 ans avec cette nouvelle manière, jugée par plusieurs d’entre eux bien difficile, de gérer leur devenir, le régime démocratique n’ayant pas encore porté tous les fruits escomptés.

Vivre une révolution politique: déroutant, mais palpitant

TÉMOIGNAGES

13/01/2021 16:52 EST
Huffington Post, 13 janvier 2021

Dix ans ont passé depuis la Révolution en Tunisie, mais les reportages publiés depuis un mois pour souligner la première décennie de ce bouleversement historique me font replonger dans l’intensité de ces semaines fort agitées.

ASSOCIATED PRESS PHOTO/CHRISTOPHE ENA
Des manifestants crient des slogans contre les retombées du régime de l’ancien président Zine El Abidine Ben Ali dans le gouvernement intérimaire, lors d’une manifestation à Tunis, en Tunisie, le 24 janvier 2011.

Le 14 janvier 2011, j’étais sur place en Tunisie, pays qui a déclenché le Printemps arabe.

J’y vivais avec ma femme et mes deux filles, comme expatrié, à l’emploi depuis 2007 de la Banque africaine de développement, une institution vouée au développement de l’Afrique.

Je garde une mémoire vive de ces événements, qui ont été les plus singuliers de ma vie.

Dix ans ont passé depuis, mais les reportages publiés depuis un mois pour souligner la première décennie de ce bouleversement historique me font replonger dans l’intensité de ces semaines fort agitées.

La Tunisie, un pays bâillonné

C’était quoi la Tunisie avant le Printemps arabe? Un pays de soleil, certes agréable, mais pas à la hauteur sur le plan politique et économique.

Retour en 2010, un peu avant le début des révoltes: le pays n’a été dirigé depuis son indépendance que par deux hommes, Bourguiba (1956-1987), puis par Ben Ali. Des photos du dictateur sont affichées partout, les médias chantent ses louanges au quotidien. Le pays semble stagnant.

Puis, en décembre 2010, un ami tunisien me rapporte avec dépit la tragédie d’un vendeur ambulant dans une localité méconnue de la Tunisie, Sidi Bouzid.

Un jeune homme de 26 ans, du nom de Mohammed Bouazizi, s’est immolé après s’être vu dérober par la police son petit commerce d’aliments périssables, faute de permis.

Les jours suivants, dans les cafés, au lieu de parler de «foot» (soccer), les badauds se relaient des images de révoltes captées sur Facebook, Twitter: des citoyens indignés par le désespoir de Bouazizi ont pris la rue dans des villes au sud du pays pour exprimer leur ras-le-bol face au manque d’emplois, la corruption, l’absence de liberté.

Ces manifestations sont durement réprimées. Mais elles se poursuivent.

Je me souviens particulièrement du mercredi 12 janvier 2011. C’est la pause du midi, je fais une marche au centre-ville de Tunis. Une quantité impressionnante de flics y est déployée. On les sent nerveux, sur le qui-vive. La tension est à couper au couteau.

Ben Ali sent alors manifestement la marmite chauffer, et commence à promettre des changements: la création d’emplois, plus de liberté.

Quand le mouvement de protestation, initié par les régions délaissées à l’intérieur du pays, monte vers le nord, et donc vers Tunis, la capitale, la marmite maintenant bouillonne.

Je me souviens particulièrement du mercredi 12 janvier 2011. C’est la pause du midi, je fais une marche au centre-ville de Tunis. Une quantité impressionnante de flics y est déployée. On les sent nerveux, sur le qui-vive. La tension est à couper au couteau.

Le vendredi 14 janvier, en après-midi, une grosse manifestation est prévue. La foule s’entasse sur l’avenue Bourguiba, au centre-ville. Sur des pancartes, on lit: Ben Ali, dégage!

Puis, tôt en soirée, trois hommes liés au pouvoir se présentent à la télé. Ils annoncent la fuite de Ben Ali hors du pays! Debout devant mon écran, je m’effondre à genoux tellement cette nouvelle est inattendue.

Un quotidien devenu incertain

Du coup, la vie quotidienne bascule, du tout au tout.

Dès le lendemain, l’aéroport de Tunis est envahi par des étrangers, expatriés et touristes, voulant quitter séance tenante.

Alors que je me suis toujours senti très à l’aise dans ce pays, me voilà inquiet pour la sécurité de ma famille. Nous préparons nos valises, au cas où il faudrait quitter précipitamment.

Je ne suis pas le seul à craindre la suite des choses. Les Tunisiens établissent des barrières la nuit dans leurs quartiers, avec des moyens de fortune (barils, grillages, bouts de bois) pour les protéger de la venue de pilleurs potentiels.

COURTOISIE DE L’AUTEUR
Protection des quartiers

De nature auparavant discrète, l’armée déploie des chars d’assaut sur les grandes artères.

Les résidences de membre du clan Ben Ali, notamment celles de sa belle-famille, les Trabelsi, vue comme des profiteurs qui se sont enrichis frauduleusement, sont vandalisées.

Alors que les Tunisiens ne manifestaient jamais auparavant, les voilà descendus régulièrement dans la rue pour exiger la mise à l’écart des dirigeants liés au régime; ou pour de meilleures conditions de travail.

Le jour, les visages sont généralement anxieux. Les rumeurs, souvent fausses, se multiplient et alimentent l’inquiétude.

COURTOISIE DE L’AUTEUR
Maison saccagée de B. Tabelsi

Le soir, c’est le couvre-feu: interdiction de circuler. Nous vivons à environ deux kilomètres de l’ancien palais de Ben Ali et, la nuit, on entend des coups de feu, les hélicoptères de l’armée volent bas dans le ciel, faisant un bruit intimidant.

On nous avise de ne pas s’attarder aux fenêtres et risquer de prendre une balle perdue.

Bref, le pays si calme et plat que j’ai connu est devenu méconnaissable. La parole se libère, les médias délaissent la langue de bois, de nouveaux partis politiques naissent à tous les jours.

Petit à petit, au fil des semaines, la situation se stabilise, un tant soit peu.

Fin août 2011, après quatre ans dans le pays, nous devons revenir au Québec. Mais porteurs de souvenirs impérissables, ceux du cheminement d’un peuple vers sa liberté.

Tunisie, il y a 10 ans-début du printemps arabe: entrevue

Désautels le dimanche, Radio-Canada (radio), 20 décembre 2020

Le 17 décembre 2010, un jeune vendeur ambulant tunisien, Mohamed Bouazizi, révolté par la misère et les brimades policières, s’immolait. Ce geste de désespoir sera le point de départ d’un soulèvement généralisé qui mènera un mois plus tard le président Ben Ali à la fuite, et qui s’étendra rapidement dans d’autres pays, dont l’Égypte et la Syrie. Le Québécois Yvan Cliche travaillait alors à Tunis, au sein de la Banque africaine de développement. Il nous raconte ces quelques jours où l’histoire de la Tunisie a basculé.