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Mina parmi les ombres

Edem Awumey, MINA PARMI LES OMBRES, Boréal, Montréal, 2018, 353 pages

Nuit blanche, site web, 9 avril 2020

Voici un cinquième roman pour cet auteur déjà avantageusement connu en Afrique et en France, dont le roman Les pieds sales avait été sélectionné pour le prix Goncourt en 2009.

Installé depuis quelques années au Québec, cet artiste originaire du Togo nous propose l’histoire de Kerim, photographe de son métier, exilé à Montréal, mais revenu pour un séjour dans sa ville natale en Afrique. Il tente d’y retrouver une ex-amie de cœur, Mina, disparue de la circulation depuis quelques semaines, et dont tous ont perdu la trace.

Dans ce pays (jamais mentionné explicitement) coexistent des musulmans et des chrétiens. Du côté musulman, on subit les assauts de l’intégrisme et du salafisme et, du côté chrétien, celui de l’exaltation de prêcheurs autoproclamés. Mina apparaît comme une des rares lumières dans cette obscurité qui s’abat petit à petit sur la liberté d’agir, de penser.

Ex-actrice d’un petit théâtre et ex-libraire, Mina a tout de la combattante dont le courage n’a que faire des graves dangers qui la menacent : un esprit indépendant, fougueux, qui assume, malgré une famille pieuse, sa vie de femme, ses convictions, son corps, son désir de dignité démontré par son combat acharné en faveur des marginaux. Mais un malheur semble être survenu, car Mina est introuvable. Bizarrement, elle avait depuis peu fermé sa librairie. Un attentat terroriste, le premier dans l’histoire du pays, a lieu durant un spectacle, lançant la police nationale aux trousses des comploteurs, dont elle pourrait faire partie.

Dans ce décor d’événements troubles, plusieurs signaux pointent vers une issue potentiellement tragique : Mina semble bel et bien confinée dans l’ombre, comme l’indique le titre du roman…

De son côté, Kerim, artiste rêveur, qui a partagé avec Mina une grande complicité sensuelle et intellectuelle, essaie tant bien que mal de la retrouver.

À travers son investigation, on parcourt les bas-fonds de la ville (nommée Port) et on découvre la peur et la solidarité des démunis, l’incurie de la police locale, la montée de la fièvre religieuse en réponse à la misère et à la corruption des élites. Un roman dense, à la fois tragique et ironique : le travail accompli d’un véritable écrivain.

Le dernier Syrien

Omar Youssef Souleimane, LE DERNIER SYRIEN, Flammarion, Paris, 2020, 258 pages

Nuit blanche, no,.158, printemps 2020

Voici un roman qui dépeint, à travers de courts chapitres de deux ou trois pages, la vie de jeunes Syriens organisateurs de manifestations contre le régime de Bachar al-Assad, y participant en 2011 et dans les années suivantes. On le sait, la Syrie a suivi le mouvement du Printemps arabe, lancé par la Tunisie.

Mais dans ce pays multimillénaire, les choses ont bien mal tourné. L’auteur, un jeune poète maintenant immigré en France, décrit ce que pouvait être cet espoir d’enfin se débarrasser d’une dictature étouffante, mais aussi les grands obstacles, quasi incontournables, à surmonter, dont le fait qu’en cette région du monde, la liberté est un bienfait méconnu.

Par petites touches donc, on voit un groupe de militants laïcs animés par des espoirs démocratiques affronter cette situation quasi impossible, qui ne laisse pas de marge de manœuvre. En fait, leur rêve est presque irréalisable, car le pays est une mosaïque multiethnique qu’on peut, avec la violence, facilement diviser.

Le régime actuel s’appuie sur ce sectarisme : il est surtout composé de membres de la confession minoritaire alaouite, une branche du chiisme, qui voit toute remise en cause de son pouvoir absolu comme une menace mortelle. Et qui alimente sciemment une vision tordue de la politique régionale. En effet, rien de plus facile que de présenter les manifestants démocratiques comme les suppôts des islamistes, ce qui est bien loin de la vérité.

Avec la violence et la torture dont use l’État alaouite pour juguler les soulèvements, les vrais démocrates, les jeunes de ce roman, sont les grands perdants : ils sont coincés entre deux calamités, tout aussi nocives et sanguinaires, soit le régime laïc, mais dictatorial, et les islamistes, absorbés par une religiosité médiévale. Ce qui fait dire avec justesse à un personnage : « Quand la mort est partout, l’injustice se généralise ».

Surprise dans ce roman d’un auteur arabe moderne : quelques scènes de sexe, et homosexuelles. Singulier, dans cette zone culturelle où la pudeur est une valeur sacrée.

Mon père, Bonnardel et moi

Aristote Kavungu, MON PÈRE, BONNARDEL ET MOI, Ottawa, L’interligne, 2019, 82 pages.

Nuit blanche, no.157, hiver 2020

C’est l’histoire d’un Congolais vivant à Paris et dont le père a été injustement emprisonné et torturé par le cruel Django en République démocratique du Congo, durant une période de 10 mois : on se sait vraiment pour quelle raison.

C’est bien sûr un gros drame dans la vie du narrateur, Emmanuel, même si son père, un bon vivant, maintenant décédé, a souvent raconté cet événement indigne avec une ironie énigmatique.

Puis un jour, avant un départ prévu pour une longue durée, Emmanuel doit faire un appel, se rend dans une cabine téléphonique, et tombe-immense hasard-, sur le portefeuille oublié de Bonnardel. Ce dernier, professeur d’université, fait l’objet de l’attention médiatique du moment : il est accusé de crimes contre l’humanité, pour des actions menées il y a des décennies, en Indochine.

Emmanuel prend lien avec lui pour lui rendre son portefeuille, mais avec la ferme intention de tirer avantage de cette rencontre si imprévue pour comprendre la psychologie tordue et cruelle de Bonnardel, et indirectement celle de Django, le tortionnaire de son père.

Ce roman court, mais intense, d’un auteur d’origine africaine installé au Canada pose une des plus difficiles questions qui taraudent tous les passionnés d’histoire : comment expliquer l’horreur, l’inhumanité liée à l’exécution de la violence de masse. Avec quelques pistes de réponse, mais peut-on vraiment répondre à cette troublante question ?

L’outrage fait à Sarah Ikker

Yasmina Khadra, L’OUTRAGE FAIT À SARAH IKKER, Paris, Julliard, 2019, 275 pages.

Nuit blanche, no.156, Automne 2019

Le célébrissime auteur nous entraîne cette fois au Maroc, pays de plus en plus connu des Québécois en raison de l’immigration et du tourisme.

Sarah Ikker est le nom d’une jolie jeune femme, fille d’un cadre supérieur de la police de Tanger et mariée elle-même à un policier, Driss, campagnard instruit et attirant.

Couple sans enfants qui mène la belle vie, leur parcours de bonheur est complètement brisé lors d’une soirée où, chacun ayant son activité mondaine, Driss revient et retrouve sa femme nue, sans conscience et barbouillée de sang. Elle a été manifestement violée.

Même si sa femme se remet en forme, du moins physiquement, l’événement plonge Driss dans un abime dont il se relève uniquement grâce à des collègues bienveillants. Il décide alors de mener sa propre enquête, faisant peu confiance à celui qui mène officiellement les investigations visant à identifier le coupable.

Or, Driss ne semble jamais vraiment surmonter sa douleur, et entretient depuis cette funeste soirée un rapport malveillant avec sa femme. Bizarrement, outre l’enquête, c’est cette nouvelle relation, trouble, ambiguë, qui soutient la trame du roman.

Mais on ne saura pas dans ce livre le fin fond de toute l’histoire. Même si les faits commencent à pointer vers un coupable, le livre s’interrompt brusquement : Yasmina Khadra le termine avec un « À suivre », un peu frustrant.

Et même temps, on ressent le plaisir qu’on aura à poursuivre ce roman intriguant qui, au surplus, décrit fort bien le Maroc d’aujourd’hui.

 

Les enfants du printemps

Wallace Thurman, Les enfants du printemps,  Trad. de l’anglais par Daniel Grenier, Mémoire d’encrier, Montréal, 2019, 275 pages

Nuit blanche, no.154, printemps 2019

Décédé à seulement 32 ans (en 1934), Wallace Thurman s’inscrit dans le mouvement Renaissance de Harlem, qui fut populaire durant l’entre-deux-guerres aux États-Unis. Pendant cette période, apprend-on, la culture noire a joui d’une certaine popularité dans les cercles intellectuels américains, où l’affirmation de son identité s’est confondue avec la lutte pour l’égalité raciale et la justice sociale.

Auteur connu de cette mouvance, Thurman a livré quelques écrits, qui forment une œuvre assurément très inachevée, car il a été fauché dès son jeune âge par une maladie du foie associée à une consommation excessive d’alcool.

Dans ce récit où l’on sent très bien qu’il emprunte beaucoup à sa vie personnelle, il raconte l’histoire de jeunes bohèmes, principalement noirs, tous attirés par l’art (littérature, musique, peinture).

Ces jeunes, dont Raymond, l’écrivain du groupe, se croisent régulièrement au manoir Niggeratti, en plein Harlem, résidence soutenue par une philanthrope désirant appuyer l’expression de la culture noire. Les « sessions » impromptues de ces jeunes dont certains pêchent par idéalisme, d’autres, par pur cynisme, produisent des discussions animées, qui se concluent par des beuveries au gin faisant finalement bien peu avancer la cause de la culture noire.

Toutes les questions autour de la place des Noirs, de leurs rapports aux Blancs et de leur propre sentiment envers eux-mêmes traversent le fil du roman. On y sent très bien le tâtonnement d’une culture qui veut émerger et se créer une place entre le retour promu par certains à la tradition africaine et l’expression préconisée par d’autres d’une individualité assumée, hors du lourd tribut imposé par la dure ségrégation qu’a dû subir la communauté afro-américaine.

Les lettres de prison

Nelson Mandela, Les lettres de prison, Robert Laffont, Paris, 2018, 764 pages.

Nuit blanche, no. 152, automne 2018

Cet ouvrage admirable rassemble 255 lettres écrites de la main de Nelson Mandela, pendant ses très longues 27 années d’emprisonnement (1962-1990). Une bonne quantité de ces lettres vise à affirmer ses droits de prisonnier auprès des autorités carcérales et à dénoncer le harcèlement dont est victime sa famille de la part des caciques du régime d’apartheid. D’autres lui permettent de garder les liens avec sa famille proche, sa femme, ses cinq enfants. D’autres, enfin, s’adressent aux décideurs politiques et réaffirment avec dignité les convictions de Mandela quant à l’avenir de son pays.

Mandela apprend que plusieurs de ses lettres n’arrivent jamais à leurs destinataires ou sont censurées, ce qu’il déplore, mais toujours avec retenue, dans des écrits solidement appuyés, avec sections et sous-sections.

Ce ton posé et cette maîtrise de soi sont d’autant plus étonnants que Mandela subit des conditions carcérales déplorables et est privé de droits de base, dont celui d’assister à l’enterrement de sa propre mère. Il vit aussi, de sa prison, le deuil de la mort, en 1969, de son fils aîné, décédé à la suite d’un malheureux accident de voiture dans la jeune vingtaine.

Ce qui permet à Mandela d’affronter tant d’obstacles et de frustrations, c’est l’intime et forte conviction de la justesse de son combat, soit de mettre fin à la domination blanche en Afrique du Sud et de mettre en place un gouvernement démocratique fondé sur l’égalité sociale.

Dès les débuts de son engagement politique, il porte l’intime croyance que rien ne pourra survenir sans qu’une action pérenne soit menée par des héros nationaux animés d’un idéal et d’un espoir brûlants. Les vrais révolutionnaires ne peuvent être des dilettantes, selon Mandela : ils doivent s’impliquer à fond pour changer la destinée politique de leur pays.

« Aucun nouveau monde ne naîtra grâce à ceux qui se tiennent à distance, les bras croisés ; il naîtra grâce à ceux qui se tiennent dans l’arène, dont les vêtements sont déchirés par les tempêtes et dont le corps est mutilé par l’affrontement. L’honneur appartient à ceux qui ne renoncent jamais à la vérité même quand tout semble sombre et menaçant […] ».

En 1970, il écrit à sa femme Winnie : « Je suis convaincu que l’avalanche de désastres personnels ne peut engloutir un révolutionnaire déterminé et que l’accumulation de misères qui accompagne la tragédie ne peut l’étouffer. Pour un combattant de la liberté l’espoir est comme une bouée pour un nageur – la garantie qu’il restera toujours à la surface et loin de tout danger ».

Même déterminé et convaincu par ses convictions, Mandela est, sans surprise, parfois accablé, voire tourmenté par tant d’années d’isolement et d’ennui, par le fait que ses choix l’ont privé de ses responsabilités familiales, de son rôle de mari, de père (il sortira de prison grand-père). Il s’interroge : « […] est-il légitime d’avoir négligé sa famille, sous prétexte d’un engagement sur des questions plus vastes ? […] Les idées qui nous animent sont-elles de justes compensations pour nos épreuves […] ? »

Mais la volonté de vaincre est clairement plus forte. Il trompe ces sentiments en s’efforçant de garder la forme physique, en poursuivant des études de droit et même en apprenant les rudiments de la langue des dominateurs, l’afrikaans. Mais jamais ses lettres ne sont teintées de désespoir ou de pessimisme, un fait qui force l’admiration étant donné que cet homme a été opprimé pendant une très grande partie de sa vie.

Ces lettres, imprégnées d’une grande noblesse de ton et de propos, témoignent d’un courage unique en faveur de la défense sans relâche des droits de la personne. Elles confirment que Nelson Mandela est, sans contredit, un des plus grands combattants de la liberté de tous les temps. On referme ce bouquin si important pour l’Histoire en se disant qu’au moins les énormes sacrifices de Mandela lui auront permis d’atteindre ses buts et qu’il a pu profiter de son retour en liberté, en étant le premier président post-apartheid de son pays et en quittant notre monde à l’âge vénérable de 95 ans.

Daesh, paroles de déserteurs

Thomas Dandois, François-Xavier Trégan, DAESH, PAROLES DE DÉSERTEURS, Gallimard, Paris, 2018, 177 pages.

Nuit blanche, site web, juillet 2018

Ce livre est un complément aux reportages audio-visuels réalisés en France pour Arte sur le même sujet : il offre une analyse de l’intérieur du règne de l’État islamique (Daesh, en arabe) sur des territoires conquis de la Syrie et de l’Iraq.

Il est divisé en deux parties. La première nous permet de jeter un regard sur l’action d’un groupe basé en Turquie qui cherche à attirer des recrues désabusées de Daesh ; la deuxième est constituée de témoignages de déserteurs de Daesh.

Ce n’est pas une surprise : le portrait dressé de l’État islamique par ces ex-combattants est dévastateur.

En général, les recrues potentielles de Daesh, comme on l’a vu même ici au Québec, sont des jeunes (hommes surtout), idéalistes, mais naïfs, avec une vision binaire du monde qui en font des cibles idéales de la propagande nihiliste du groupe terroriste.

Attirées par la rigueur de l’application des préceptes de l’islam, ces jeunes âmes croient rejoindre une organisation noble vouée à l’application littérale de leur religion, de la sharia, de la parole de Dieu, sans hypocrisie ni compromission.

Au départ, les choses se passent souvent assez bien mais, rapidement, ces jeunes constatent, amers, que Daesh se sert en fait de l’islam pour asseoir, par la terreur (décapitations, exécutions sommaires), une domination totale de ses nouveaux « sujets », leur niant même le droit de partir de leur plein gré.

Au contraire des images léchées de Daesh qui leur faisaient miroiter une vie trépidante sous un islam pur, triomphateur et conquérant, ces recrues sont soumises à un système corrompu, violent, arbitraire, mafieux, dont plusieurs émirs (dirigeants) sont assoiffés de sexe et d’argent.

Et dont les premières victimes, paradoxalement, ne sont pas les « mécréants » que l’on croyait pouvoir enfin combattre et dont on voulait se venger (juifs, chrétiens, yézidis, Kurdes, musulmans chiites), mais des musulmans sunnites, y compris des femmes et des enfants, parfois tués pour des peccadilles par ces voyous d’un autre âge.

Si bien que plusieurs déchantent et tentent de fuir, au péril de leur vie.

Avant l’après, voyages à Cuba après George Orwell

Frédérick Lavoie, Avant l’après, La Peuplade, Chicoutimi, 2018, 428 pages

Nuit blanche, site web, juin 2018

On reçoit le livre, et on a le goût d’en commencer la lecture, tant le titre est intrigant. D’abord, une explication sur ce titre : « avant » a trait à la période castriste, sur le point d’érosion avancée, et l’« après » est celle où, avec l’ouverture prévue du pays, Cuba perdra de son charme rustique, envahi qu’il serait par l’afflux massif de capitaux étrangers, américains notamment. Quant au sous-titre, il fait référence à une interrogation au centre du projet de l’auteur : comment se fait-il que le régime castriste, à la triste réputation d’étouffer toute critique, ait « accepté » la publication en 2016 du roman 1984 de George Orwell, un écrivain connu pour avoir, à travers ce roman mais aussi La ferme des animaux, décrit avec tant de justesse et de satire le totalitarisme ?

À partir de ce questionnement, Frédérick Lavoie, un jeune journaliste indépendant en politique internationale, lance une véritable investigation. Il n’arrivera pas, au terme de son enquête, à dégager une réponse parfaitement claire, car le régime castriste, même si amolli, usé, fatigué, reste encore très opaque. Mais on suit néanmoins l’auteur avec grand intérêt, notamment parce qu’il nous fait connaître Cuba de l’intérieur, sa vie culturelle et intellectuelle.

On y découvre un pays en fort état d’apathie, une population consciente du « grand mensonge national », mais pas encore mobilisée pour casser la baraque et transiter vers la démocratie ; un peuple simplement désireux, pour le moment, de minimiser les méfaits du régime dans sa vie de tous les jours.

« Sauvegarder la Révolution aujourd’hui, c’est un peu, beaucoup, lui permettre de continuer de vivre dans le déni en lui épargnant les détails sur la gangrène qui la ronge de l’intérieur. »

Si 1984 a pu paraître, c’est justement parce que le régime est certain que le message du livre ne compromettra pas sa mainmise sur le pouvoir, et que le risque commercial en vaut la chandelle. On referme cet utile témoignage en se convainquant que, bien que la clique castriste n’ait pas atteint les excès répressifs connus ailleurs, les Cubains n’en ont pas moins subi pendant près de 60 ans la folie d’un homme qui les a confinés dans un périmètre bien en deçà de leur potentiel.

Palestine, le fardeau de l’espoir

Collectif, Palestine, le fardeau de l’espoir, Pleine lune, Lachine, 2018, 250 pages.

Nuit blanche, site web, juin 2018

Fruit d’un séjour effectué il y a quelques années et organisé par deux organismes québécois intéressés par les droits de la personne en Palestine, le livre contient le récit d’observateurs y ayant séjourné quelques semaines : ils ont été à même d’évaluer, de visu, la détérioration des conditions de vie des Palestiniens en Cisjordanie sous l’occupation israélienne.

Le point de vue présenté par les auteurs offre une perspective tranchée sur la vie des Palestiniens : les observateurs parlent de « conditions de vie désastreuses », d’un peuple traité comme du « bétail », de « système d’apartheid », de « camp de concentration », de « nettoyage ethnique », d’« expansion coloniale », d’« épuration ».

Face à ce dur constat, ils en appellent principalement à une campagne internationale de boycottage, de désinvestissement et de sanctions contre l’État hébreu.

Nul doute que ce que dénoncent ces témoins est en bonne partie fondé, et que ce cri du cœur humaniste permet de jeter une lumière crue sur la cause, oubliée ces dernières années, des Palestiniens et de leur combat en faveur de la création d’un État viable voisin d’Israël.

Ce qui manque, selon moi, c’est la perspective historique, et aussi celle – pourquoi pas ? – du camp adverse.

Où sont, dans ces dénonciations très crues sur Israël, les fautes et méfaits du monde arabe contre la cause palestinienne et le mauvais jugement des dirigeants palestiniens, anciens comme actuels ? L’incompétence et la fourberie de maints leaders arabes et locaux dans le sort terrible de la population palestinienne sont pourtant bien connues.

Bref, même s’il n’est certes pas une lecture à recommander pour dégager une analyse équilibrée sur le conflit israélo-palestinien, le livre offre un rappel utile sur le destin, combien malheureux, des citoyens palestiniens et sur la nécessité, pour eux, pour nous, de garder espoir en une solution viable à long terme.

Cantique de l’acacia

Kossi Efoui, CANTIQUE DE L’ACACIA, Seuil, Paris, 2017, 284 pages

Nuit blanche, site web, 8 avril 2018

Les personnages : Silvano et Grace, avec leurs descendants, fuyant les exactions. Le lieu : l’Afrique de l’Ouest, principalement le Ghana et le Togo, mais aussi l’énigmatique Côte d’Ivoire. Pourquoi ces faits posés immédiatement ? Car ce roman envoûtant n’a rien d’une histoire simple à suivre. Écriture elliptique, onirique, distinction brumeuse entre le rêve et la réalité, allusion aux mythes ; le roman n’en décrit pas moins la réalité africaine d’aujourd’hui et de demain.

Composé de courts chapitres qui sont des réflexions sur l’Afrique profonde, réelle, sur l’exil souvent fossoyeur d’espoirs, les enfants de la rue, l’abomination de la politique et ses dérives identitaires, la ruée vers l’argent facile, l’hypocrisie des dirigeants et l’avarice de leurs proches ainsi que la solidarité familiale qui est la seule qui reste, Cantique de l’acacia est un roman d’une ironie flirtant avec la cruauté, difficile mais prenant.

On reprend ici des passages pas moins que géniaux.

Ainsi une description juste de l’Afrique en mode survivance : « Dans ces quartiers où coulaient à flots la marchandise et l’argent de la marchandise, la frénésie du gain n’ouvrait que trois voies à la jeunesse ambitieuse : voleur, gendarme ou commerçant ».

Sur l’exclusion : « […] on devient cynique et vengeur par sentiment d’exclusion ».

Sur la vie d’aujourd’hui : « La nouvelle ère, l’ère moderne, sera celle de l’homme impatient. Et toute inaptitude à l’impatience sera marque d’une tare ».

Sur la mémoire : « Tout événement vient au monde par deux chemins : le chemin de l’aller qui est celui des faits, et le chemin du retour, où les faits se transforment en récits, chansons, paraboles, blagues, contes, devinettes, proverbes, mythes, prophéties ».

On prend une pause pour absorber le propos, mais on y revient. Sans regret.