Captage et séquestration du carbone, bouée de sauvetage pour le pétrole et le gaz canadien?

Le Soleil, 28 septembre 2021

YVAN CLICHE
Fellow, Centre de recherches et d’études internationales de l’Université de Montréal (CERIUM)

POINT DE VUE / À la suite des élections fédérales, une industrie attend le nouveau gouvernement avec empressement. Les pétrolières et gazières sont en effet dans l’expectative de l’adoption d’un important crédit d’impôt portant sur le captage et la séquestration du carbone (CSC).


C
ette technologie peu connue au Québec, mais qui l’est davantage dans l’Ouest canadien, permet de capter le carbone émis par l’utilisation d’énergies fossiles, puis de le séquestrer dans le sol ou de l’utiliser à des fins commerciales pour produire des carburants de synthèse.

Un crédit d’impôt à ce sujet a été promis dans le budget fédéral d’avril 2021 et doit être mis en application l’an prochain.

L’Agence internationale de l’énergie fait du CSC un pilier majeur de la stratégie mondiale de décarbonation qu’elle propose pour 2050 (Net Zero by 2050, publiée cette année). Elle souligne que cette technologie pourrait grandement contribuer à réduire les émissions de gaz à effet de serre dans la production de ciment, par exemple.

Un tel crédit d’impôt est déjà en vigueur aux États-Unis depuis plus de 10 ans (connu dans le milieu comme le 45Q), ce qui procure à l’industrie américaine un avantage concurrentiel indéniable.

Leader mondial

Or, il s’agit d’une technologie pour laquelle le Canada dispose d’un avantage reconnu. Il est même considéré comme un leader mondial : il abrite près de 20 % des projets mondiaux de CSC.

La Saskatchewan a été la première province à développer ce créneau, en 2015, avec sa centrale au charbon Boundary Dam. Puis se sont ajoutés d’autres projets de grande envergure, en Alberta, avec le projet Quest de la société Shell Canada Energy et l’Alberta Carbon Trunk Line.

Parmi les avantages cités du CSC : il permettrait de diminuer de 60% à 90 % les émissions de gaz à effet de serre dans les procédés industriels utilisant une énergie fossile, d’appuyer les efforts de décarbonation dans des secteurs industriels où l’électricité ne peut encore remplacer efficacement les énergies fossiles, et de produire de l’hydrogène décarboné.

Dans la Stratégie canadienne pour l’hydrogène publiée fin 2020, le gouvernement fédéral a annoncé son appui ferme à la production d’hydrogène produit à partir de gaz décarboné grâce à la technologie du CSC. On le surnomme « hydrogène bleu». Il en fait même un axe de transition des provinces productrices d’hydrocarbures vers une économie carboneutre.

La stratégie canadienne apporte un soutien tout aussi conséquent à l’hydrogène dit vert, produit à partir d’énergies renouvelables, dont l’hydroélectricité québécoise, utilisant des catalyseurs qui récupèrent l’hydrogène présent dans l’eau. Mais cette technologie reste plus dispendieuse que celle qui produit de l’hydrogène avec capture du carbone. Les espoirs de diminution des coûts de l’hydrogène vert résident dans une mise à l’échelle favorisée par une tarification croissante du carbone.

La technologie du CSC apparaît comme une bouée de sauvetage pour l’industrie canadienne des hydrocarbures, elle qui est pointée du doigt comme la grande responsable des changements climatiques.

Rappelons que l’industrie pétrolière au Canada compte pour 5 % du produit intérieur brut et plus de 20 % de l’économie en Alberta. Ce domaine d’activité soutient 500 000 emplois et renfloue les coffres des gouvernements d’environ 10 milliards par année.

Des doutes

Mais tout n’est pas rose pour autant. La technologie du CSC est encore dispendieuse. De plus, une étude récente de chercheurs américains est venue jeter des doutes sur les promesses écologiques de l’hydrogène bleu. Les chercheurs concluent que les émissions de gaz à effet de serre de ce type de production ne seraient que marginalement inférieures à l’hydrogène produit actuellement par l’industrie pour ses besoins de raffinage, sans compter les émissions néfastes de méthane. (1)

Plus inquiétant encore pour l’industrie, plusieurs militants environnementaux dénoncent cette technologie, l’associant à une tactique visant à prolonger indûment la dépendance aux ressources fossiles, d’en poursuivre l’extraction alors que celles-ci devraient rester sous terre de manière définitive.

La démonstration de la valeur commerciale et environnementale de cette technologie où le Canada est à l’avant-garde reste donc encore à faire.

Mais selon qu’il sera déployé massivement, de façon plus nichée dans les procédés industriels difficiles à décarboner, ou encore rejeté pour des raisons environnementales, le CSC pourrait jouer un rôle déterminant dans l’avenir de l’industrie pétrolière et gazière, au Canada comme dans l’échiquier énergétique mondial.

Source:

1- Robert W. Howarth, Mark Z. Jacobson How green is blue hydrogen?, Energy Science & Engineering, 12 August 2021.

https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/ese3.956

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