Vincent Delecroix, NAUFRAGE, Gallimard, 2023, 135 p. ; 32,95 $
Nuit blanche, no, 174, Printemps 2024
Les passionnés de lecture se demandent parfois pourquoi les romanciers inventent des histoires alors que la réalité fourmille d’événements qui souvent dépassent l’entendement.
Dans ce roman absolument passionnant, le philosophe français Vincent Delecroix fait un peu des deux. Il part d’un fait divers, qui s’est réellement passé, pour imaginer ensuite comment il a pu se décliner.
Le fait divers d’abord. En novembre 2021, un bateau de migrants sombre dans les eaux froides de la Méditerranée, entrainant la mort de 27 personnes. Dans l’enquête qui en suit côté français, on a pu capter des propos des agents en fonction au centre de surveillance de la mer, bien peu empathiques face au sort des migrants. Résultat : les agents en fonction ont été accusés de non-assistance à personnes en danger.
Le roman maintenant, et l’auteur insiste en avant-propos pour indiquer que la suite sort pleinement de son imaginaire. L’histoire est composée de trois parties. On a d’abord affaire à l’employée principale de fonction lors du tragique événement : on assiste à son dialogue intérieur alors qu’elle est confrontée, frontalement, par sa hiérarchie. Celle-ci est représentée par une femme qui lui ressemble, comme un miroir d’un autre moi, de sa propre conscience.
La deuxième partie décrit en moult détails ce qui a probablement été la détresse de ces naufragés. Le récit est si précis et saisissant qu’on ressent physiquement l’horreur qui a été la leur.
La troisième et dernière partie est tout aussi bouleversante : on retourne dans la tête de l’opératrice fautive.
Via un cellulaire, les migrants l’implorent d’agir vite, leur canot de pacotille coule en haute mer, durant une nuit froide. Ils font face à la mort. L’opératrice revient sur ses propos peu engageants envers eux et se dit que « …ce n’est pas la voix d’un monstre ou d’une criminelle, qu’on y entend – c’est la voix de tout le monde (en guillemets dans le texte). (p.115)
Voilà un livre sublime, mais très dérangeant, qui réalise un plongeon des plus intimes dans les méandres tortueuses de l’âme humaine.
Yvan Cliche
