Conflit Israël-Iran : Un marché pétrolier sous forte tension

Le Soleil, 5 octobre 2024


POINT DE VUE / Avec l’escalade de la guerre au Moyen-Orient, le marché du pétrole subit présentement un des bouleversements les plus inquiétants des dernières décennies.


Les cours du pétrole sont à la hausse depuis quelques jours (autour de 75 $ US/baril), plus 10 % depuis moins d’une semaine. Il s’agit de leur plus importante ascension depuis des mois, après avoir fléchi récemment en raison d’une demande plus faible que prévu en Chine.

Ils pourraient poursuivre leur montée si Israël décidait de bombarder les sites pétroliers de l’Iran, septième pays producteur de pétrole au monde. Sur le plan économique, une telle manœuvre mettrait grandement à mal l’économie iranienne, qui dépend beaucoup de ses exportations fossiles pour ses recettes budgétaires.

Certains analystes évoquent même un prix du baril franchissant les 200$/baril, avec des conséquences délétères pour l’économie mondiale et l’inflation.

Depuis longtemps, le marché du pétrole se prépare à l’éventualité de ruptures d’approvisionnement provenant du Moyen-Orient, une région instable politiquement.

Depuis la prise du pouvoir par les mollahs en Iran en 1979, les Américains ont déployé 35 000 soldats au Moyen-Orient pour assurer la sécurité des navires pétroliers transportant le pétrole de la région. Près du quart du transport maritime de pétrole navigue dans le détroit d’Hormuz situé dans le golfe Persique, ainsi qu’une grande quantité de gaz naturel liquéfié.

La présence de ces troupes rend quasiment impossible toute tentative de blocus du détroit que pourrait envisager l’Iran.

Une diversité de producteurs pour remplacer le pétrole iranien

Mais, même dans l’éventualité de l’arrêt de l’approvisionnement des sites pétroliers en Iran, notamment en raison de bombardements israéliens, le marché actuel serait en mesure de pallier le manque à gagner.

L’Iran exporte environ 1,7 million de barils par jour, sur les 100 millions requis par le fonctionnement de l’économie mondiale. Son principal client est la Chine.

Des barils d’autres pays producteurs pourraient être mis rapidement sur le marché.

Depuis des décennies, l’Arabie saoudite produit plus que nécessaire, pour justement parer à des éventualités de ruptures d’approvisionnement. Cette marge de manœuvre est estimée entre un et deux millions de barils par jour.

L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) est également en mesure d’intervenir. Depuis quelque temps, les membres de l’organisation réduisent volontairement leur offre afin de maintenir les prix dans la zone des 80 $ US à 90 $ US le baril.

Il y a aussi les pays hors du giron de l’OPEP qui peuvent hausser leur volume. La production américaine est en ascension constante depuis les dernières années, et atteint présentement les 13 millions de barils par jour. Le Canada est aussi un pays avec une contribution en croissance, et peut maintenant exporter son pétrole hors du giron américain grâce à la mise en service du pipeline Transmontain.

Des réserves chez les pays riches

Enfin, les pays membres de l’OCDE ont comme politique d’avoir toujours en réserve trois mois de leurs importations annuelles en réserve. Cet effort de coordination est assumé par l’Agence internationale de l’énergie. Les États-Unis, par exemple, disposent de centaines de millions de barils de pétrole dans des cavernes localisées dans le sud du pays.

En 2022, Washington a mis deux cents millions de ces barils sur le marché pour atténuer la hausse des prix de l’énergie à la suite de l’invasion russe en Ukraine. Il s’agissait de l’utilisation la plus importante de ces stocks depuis leur mise en place en 1975.

Le Canada n’a pas de tels stocks, n’en sentant pas la nécessité, comme il dispose de surplus, qu’il exporte notamment vers des raffineries américaines.

Certes, le marché du pétrole devrait afficher pas mal de nervosité et de volatilité ces prochains jours, ces prochaines semaines, en fonction de l’évolution du conflit au Moyen-Orient. Mais si on exclut un dérapage gravissime du conflit actuel, le marché pétrolier devrait être en mesure en peu de temps de compenser une perte subite d’approvisionnement de l’Iran.

Les prix du carburant, si chers aux consommateurs, devraient donc être à l’abri de sursauts inattendus, comme ceux qu’on a connus en 2022 et qui ont fait si mal à nos portefeuilles.

Yvan Cliche, fellow au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM) et spécialiste en énergie