La Presse, 12 juin 2025
Ce ne sont pas les défis qui manqueront pour celui ou celle qui succédera à Michael Sabia, à commencer par l’exécution d’un imposant plan d’action impliquant 200 milliards d’investissements sur 10 ans.
Publié le 12 juin
Yvan Cliche
Spécialiste en énergie, fellow au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM), et ancien employé d’Hydro-Québec (1988-2018)
Le prochain président-directeur général (PDG) d’Hydro-Québec – le quatrième en moins de 10 ans – devra relever des défis colossaux. Si Sophie Brochu, PDG de 2020 à 2023, a amorcé le virage de la transition énergétique, se présentant à son départ comme « l’architecte » de ce chantier, Michael Sabia, lui, a eu le mérite d’en concrétiser les premières étapes en dévoilant, à la fin de 2023, un ambitieux Plan d’action 2035 – Vers un Québec décarboné et prospère1.
Mais tout reste à faire. Le Québec n’est encore qu’à la ligne de départ de cette transition, son économie reposant toujours à plus de 50 % sur les énergies fossiles.
Le nouveau timonier d’Hydro-Québec devra faire face à une série de défis d’envergure. Il lui reviendra notamment de s’assurer que le Plan d’action 2035 soit réaliste au regard des capacités internes de la société d’État et des ressources humaines et matérielles disponibles au Québec.
Déjà, certains murmures s’élèvent : ce plan, avec ses investissements prévus de près de 200 milliards de dollars sur 10 ans, mettra à rude épreuve les capacités des employés d’Hydro-Québec et de ses partenaires à installer autant d’infrastructures en si peu de temps.
Rappelons qu’Hydro-Québec avait connu, jusqu’à récemment, une croissance anémique de la demande énergétique, au point de se retrouver en situation de surplus.
En l’espace de quelques années, tout a changé. Pour soutenir la croissance économique et réussir la décarbonation, Hydro-Québec prévoit maintenant ajouter autour de 10 000 mégawatts de puissance en une décennie, transportés par environ 5000 km de nouvelles lignes. À cela s’ajoutent des efforts massifs en efficacité énergétique, qui nécessitent le déploiement de multiples programmes.
Et, en parallèle, tout en devant rendre le réseau existant plus résilient face aux aléas climatiques et aux attentes grandissantes des clients, de plus en plus dépendants d’une électricité fiable, disponible en tout temps.
Il faudra de solides talents en gestion pour atteindre tous ces objectifs. Mais où trouver ces experts, alors que, ces dernières années, dans un contexte de croissance modeste, les profils aguerris en gestion de projets n’étaient plus prioritaires dans les embauches à Hydro ?
Le ou la futur PDG devra effectivement s’assurer de mener la transition avec un rythme adéquat, approprié, pour que les projets respectent les échéanciers et les budgets, un défi de taille quand on sait que les grands projets d’infrastructure dépassent fréquemment leurs prévisions initiales2. Cette rigueur sera d’autant plus cruciale dans le cadre des projets envisagés avec Terre-Neuve-et-Labrador, notamment à Churchill Falls, dans un territoire éloigné et difficile d’accès.
Un autre enjeu majeur : l’acceptabilité sociale. Les nombreux projets – centrales, parcs éoliens, postes et lignes – transformeront le territoire québécois, parfois au grand dam des populations locales.
Bien que les objectifs de la transition énergétique soient nobles, des résistances commencent déjà à émerger face à cette expansion rapide3.
Sur ce plan, les négociations entamées par M. Sabia avec les communautés autochtones devront non seulement être poursuivies, mais approfondies. Ces communautés doivent devenir de véritables partenaires, avec un rôle actif et équitable dans les projets menés sur leurs territoires ancestraux.
Contenir la pression tarifaire
L’ajout massif d’infrastructures électriques entraînera inévitablement une hausse du coût moyen de l’électricité au Québec. Malgré l’engagement à limiter les hausses tarifaires à l’inflation pour les clients résidentiels, les tarifs augmenteront pour les clientèles commerciales, industrielles et institutionnelles.
Déjà, la clientèle résidentielle ne paie pas le coût réel de l’électricité qu’elle consomme. Ce déséquilibre – l’interfinancement – signifie que les autres clientèles assument une part plus importante de la facture pour compenser ce manque à gagner. Et ce phénomène risque de s’accentuer. Le futur PDG devra donc composer avec cette pression tarifaire croissante, tout en affrontant les critiques inévitables à chaque hausse annoncée.
Mobiliser les employés
Le départ de M. Sabia constitue un choc pour les 23 000 employés, déjà ébranlés par le retrait précipité de Sophie Brochu après seulement trois ans en poste. De plus, ce départ survient en pleine négociation avec les syndicats. Pour la première fois depuis longtemps, des menaces de grève se font entendre à Hydro-Québec, un signal inquiétant. Or, la paix syndicale est essentielle à la réalisation des nombreux chantiers prévus d’ici 2035.
De manière plus générale, un changement de style de gestion apparaît bienvenu. Un leadership plus collégial, mobilisateur et à l’écoute favoriserait un meilleur engagement des employés et les rallierait plus efficacement aux objectifs ambitieux qu’ils auront à atteindre.
Avec Michael Sabia, le Québec dispose désormais d’un allié de poids à Ottawa, un atout non négligeable, notamment pour appuyer le financement des colossaux travaux prévus avec Terre-Neuve-et-Labrador. Dans ce contexte, il ne fait guère de doute qu’il sera consulté dans le choix de son successeur. Bref, même après son départ, l’ombre de Michael Sabia continuera de planer sur Hydro-Québec…
1. Consultez le plan d’action 2035 d’Hydro-Québec
2. Lisez la lettre ouverte « Mégaparcs éoliens d’Hydro-Québec : il faudra de la rigueur dans la gestion des projets »
3. Lisez l’article « La pression envers Hydro-Québec monte d’un cran »
