Category Archives: Critiques de livres

Globe-Trotteuse. Aller simple pour l’Afrique

Caroline Jacques, GLOBE-TROTTEUSE. T.1. ALLER SIMPLE POUR L’AFRIQUE, Montréal, Hurtubise, 2017, 241 pages.

Nuit blanche, no.148, automne 2017

C’est sans complaisance que Caroline Jacques livre un portrait de sa vie d’expatriée en Afrique, plus précisément dans le pays le plus pauvre de la planète, le Niger. Coopérante volontaire pour une ONG québécoise à titre de juriste en appui aux droits des femmes, elle décrit son courageux parcours de jeune femme (elle a à l’époque 29 ans), Blanche, seule, dans ce pays où règnent la chaleur extrême et le dénuement extrême.

Je le signale d’emblée : à titre d’ex fonctionnaire international basé en Afrique, et expatrié sur le continent pendant 4 ans, j’ai dévoré ce livre, que j’ai lu d’un trait dès que j’en ai commencé la lecture. Je me suis totalement reconnu dans la description faite par l’auteure sur le Niger, sur l’Afrique, les embûches que l’on affronte, les joies et déceptions que l’on y vit.

Caroline Jacques y décrit sa vie quotidienne : les victoires et les difficultés rencontrées au travail; la forte coupure que l’on ressent entre sa vie d’expatriée et celle de nos proches au Québec; l’amitié complice qu’on tisse entre expatriés; la pauvreté crève-cœur que l’on côtoie; l’exaspération ressentie devant la sollicitation sans arrêt qu’on y subit pour acheter des pacotilles et donner de l’argent; la grave misère dans laquelle est plongée les femmes (celles-ci étant accablées de toute part par leurs nombreux enfants et la survie de leur famille); la corruption morale de nombreux dirigeants politiques qui tranche avec l’héroïsme admirable de certains responsables de la société civile; les dangers constants posés par la malaria : tout y est décrit d’un ton exact, approprié, porté par une belle plume, précise, sans fioritures, fluide.

Même l’intimité que consent à nous faire part l’auteure, relatant sa vie sentimentale (elle part au pays tout juste après la rupture de sa relation amoureuse) est pertinente au contenu : avec le temps, on découvre souvent que les expatriés en Afrique y sont aussi pour fuir une cicatrice que l’espoir du dépaysement viendra dissoudre.

Il s’agit aussi d’un parcours à haute valeur sentimentale pour l’auteure. On y apprend, tard dans le livre, qu’elle a, jeune enfant, perdu ses deux parents, décédés sur le continent lors d’un accident aérien au Burundi…

Beaucoup rêvent, à leur jeune âge, u mitan de la vie, ou à leur retraite, d’un séjour prolongé de coopération volontaire dans un pays en développement : ce livre est pour eux. Ils y découvriront la vie qui les attend, avec les beaux moments, vraiment uniques, mais aussi, hélas, les probables désillusions.

Le sous-titre de cet ouvrage laisse entendre une suite à cette intéressante aventure personnelle. Je serai preneur.

Drône de guerre. Visages du Pakistan dans la tourmente

Guillaume Lavallée, DRONE DE GUERRE. VISAGES DU PAKISTAN DANS LA TOURMENTE, Boréal, Montréal, 2017, 208 pages.

Nuit blanche, no. 147, été 2017.

À 40 ans à peine, Guillaume Lavallée affiche un parcours singulier comme reporter québécois à l’international. Journaliste à l’Agence France Presse (AFP), une des plus importantes agences de la planète, il a été affecté dans des pays que les diplomates considèrent comme à haut niveau de risque, soit le Soudan, le Pakistan et l’Afghanistan. De son séjour au Soudan, il a rédigé un livre, Dans le ventre du Soudan (2012), finaliste au prestigieux prix Albert-Londres 2013.

M. Lavallée, maintenant de retour au pays à titre d’enseignant à l’UQAM, refait le même exercice avec un bouquin au titre accrocheur, cette fois sur le Pakistan. Le livre s’intéresse de près aux ravages causés par l’envoi massif de drones ciblant des terroristes mis sur la « hit list » de l’armée américaine.

Cette « Obamaguerre » selon son expression, car l’ex président américain a autorisé un grand nombre de ces opérations secrètes, ne sont pas sans effet sur les populations locales. L’auteur fait état de troubles conséquents sur la santé, physique et mentale, de populations souvent inquiètes de la tombée ou non de bombes provenant de ces appareils téléguidés de loin, et qui alimentent les trahisons qui sont bien fréquentes de ce pays à la réputation explosive.

Sans surprise donc, le drone y est devenu un enjeu toxique : « Se dire pro-drone au Pakistan, c’est renoncer à son avenir politique (…) Se dire ouvertement pro-drone dans les zones tribales, c’est presque signer son arrêt de mort. »

Le livre ne s’intéresse pas uniquement à cet enjeu. Il parcourt les relations de grande méfiance entre l’armée pakistanaise et les nombreuses tribus du pays (Pachtounes, Pendjabis, Baloutches, Sindhis, Bengalis), la lutte contre l’intégrisme, le blasphème religieux qui occupe une trop grande place dans les enjeux publics, la multiplication des écoles coraniques soutenues par l’Arabie saoudite, l’apparition d’enclaves sécurisées dans les cités abritant des classes moyennes où le modernisme s’affirme plus ouvertement.

Autant d’enjeux qui témoignent de ceci : la faillite de l’État à accomplir son rôle de base, soit la sécurité, l’éducation.

À noter la troisième partie du livre, qui porte sur une région méconnue : le Baloutchistan, qui abrite une minorité culturelle réprimée où les journalistes sont interdits, qui mène un dur combat en vue de sa reconnaissance.

Un ouvrage en forme de long reportage, captivant, qui nous ouvre une porte sur ce pays très complexe mais combien fascinant.

Sans capote ni kalachnikov

Blaise Ndala, SANS CAPOTE NI KALACHNIKOV, Mémoire d’encrier, Montréal, 2017, 274 pages.

Nuit blanche, site web, juin 2017.

Alex Kiandi, de son surnom Fourmi Rouge, et Petit Che sont deux cousins plongés dans l’obscurité d’un conflit sanglant et barbare en cours dans les Grands Lacs, en « République démocratique du Cocagnie », en fait l’actuelle République démocratique du Congo.

Leur destin est perturbé par la venue d’une cinéaste québécoise, Véronique Quesnel, dont le film Sona, viols et terreur au cœur des ténèbres, tourné dans le pays, est sélectionné pour l’Oscar du meilleur film documentaire.

Le titre du film fait référence à Sona, une petite fille de quatorze ans, intelligente, mais forcée à l’esclavage sexuel par le commandant Rastadamus, seigneur de guerre qui dirige la guérilla dans laquelle Fourmi Rouge et Petit Che sont conscrits pour renverser le gouvernement central incompétent et corrompu.

Le thème central est la barbarie de la guerre, le massacre des populations et les viols des soldats à l’encontre des femmes, qu’elles soient enfants ou grands-mères. Fourmi Rouge conserve un minimum d’humanité dans l’écriture, tenant à jour son journal personnel dans lequel il consigne sa vie, notamment ses rapports avec Miguel, médecin basque espagnol, un véritable humanitaire qui est comme une bougie scintillante d’espoir dans les ténèbres ombrageuses de la violence qui les entoure.

On y suit aussi les aventures de Rex Mobeti, footballeur du pays parti faire carrière en Europe, où il sera auréolé de gloire et gagnera plein de fric, symbole d’un parvenu ayant rompu avec son pays. Mais qui tentera de changer sa réputation sulfureuse en y revenant pour installer un programme de sport au profit des jeunes de la rue.

Écrit dans une langue maîtrisée, dense, avec le style direct et cru d’un narrateur adolescent devenu jeune adulte ayant vécu bien des horreurs, mais qui garde toute sa lucidité, ce roman impressionne grandement par sa compréhension des enjeux africains, nord-américains et québécois, sa critique de l’humanitaire devenu spectacle, mais aussi par sa description sans fard du destin funeste des combattants instrumentalisés par des forces qu’ils ne peuvent dominer. Une histoire bien ficelée par un esprit manifestement aguerri aux choses de ce monde.

100e anniversaire de la LNH: nos meilleurs souvenirs sportifs

Huffington Post, 18 avril 2017

Ça se bouscule en matière d’anniversaire cette année: l’année 2017 marque en effet le 150e anniversaire de la fondation du Canada; le 375e de la Ville de Montréal; et presque tout aussi important compte tenu de l’importance du hockey dans notre culture nationale: cette année consacre le 100e anniversaire de la naissance de la Ligue nationale de hockey (LNH), fondée à Montréal en 1917.

Sans surprise, une flopée d’ouvrages et de documentaires est attendue, qui permettront de nous remémorer les «faits saillants» de ce premier siècle de hockey. Avec d’autant de plaisir au Québec que le Canadien de Montréal (le CH, nos « Glorieux ») demeure l’équipe la plus auréolée, avec ses 24 coupes Stanley, trophée remis au champion des séries éliminatoires. Une coupe devenue le couronnement suprême du sport professionnel en Amérique du Nord, en raison du nombre d’équipes à affronter et de victoires à aligner durant les séries pour remporter les grands honneurs.

Le livre de Simon Grondin, Les faits saillants du match. Les 100 ans de la LNH (Presses de l’Université Laval, 2017) est un des rares livres en français publiés jusqu’à maintenant à l’occasion de ce premier centenaire.

Professeur de psychologie à l’Université Laval et expert du «temps psychologique», M. Grondin apparaît comme une figure iconoclaste dans l’univers des analystes du hockey. Il a déjà publié un livre hors norme, Le hockey vu du divan, paru en 2012, une singulière incursion dans le monde du hockey sous des angles nouveaux qui permettent de parler en profondeur des manies des joueurs, de leurs salaires, des bagarres, de l’arbitrage, de la latéralité, de l’amour des partisans pour leur équipe, de l’évolution des règles du hockey.

Le professeur Grondin en remet sur le métier, et profite de ce 100e anniversaire de la LNH pour nous faire de nouveau profiter de son talent de conteur et de gardien de la mémoire de notre sport national.

La LNH : des débuts modestes
Son livre commence par un retour en arrière sur l’histoire du hockey d’avant la LNH et son développement bancal et incertain au Canada et aux États-Unis: plusieurs ligues à vocation professionnelle sont en effet mises en place, avec des durées de vie se limitant souvent à un an.

Mais ce tâtonnement aboutit: la LNH démarre ses activités avec quatre équipes. Deux sont de Montréal: le Canadien et les Wanderers, les autres équipes représentant Ottawa et Toronto. Les Wanderers ne finissent pas la première saison. Québec devait être de l’aventure dès le départ, mais n’intègre la ligue que pour la troisième saison … avant de déménager l’année suivante.

Puis Boston rejoint la ligue en 1924, et New York, Détroit et Chicago entrent aussi dans l’aventure, en 1926. Durant une longue période, soit de 1942 à 1967, la LNH ne compte que six villes représentées: Montréal, Toronto, Boston, Chicago, Détroit, New York. Durant ce deuxième quart de siècle de la LNH, il y a toujours Montréal ou Détroit en finale, sauf en 1962.

L’année 1967-1968 permet enfin une expansion: six autres équipes épousent la LNH. La lancée se poursuit depuis, si bien qu’il y aura l’an prochain 31 équipes nord-américaines dans la LNH, dont sept au Canada. Fait singulier: trois clubs opèrent en Californie et deux en Floride… bref, dans des endroits où la seule glace que l’on voit est celle des cocktails qui nous rafraîchissent de la grande chaleur…

La rivalité historique Canadien-Boston
Un chapitre est consacré à une des plus grandes rivalités du sport professionnel: les affrontements Canadien-Boston en séries éliminatoires. Pour les plus âgés, les souvenirs se bousculeront et pour les plus jeunes, il sera permis de se frotter à des moments historiques de notre club à Montréal.

Savez-vous que ces deux clubs se sont rencontrés quelque 34 fois au printemps, et que le CH a été victorieux… pas moins de 25 fois !

Des séries âprement disputées, remplies de moments uniques de tension et de rivalité, avec les grands noms qui ont marqué le destin des deux équipes: les Orr, Esposito, Bourque chez Boston; les Béliveau, Lafleur, Dryden, Roy, Koivu et tant d’autres chez le CH.

Les derniers chapitres du livre de M. Grondin représentent un défi pour les experts avisés : ce sont des questionnaires testant les connaissances en hockey, groupés par décennie dans un cas et en catégories distinctes (équipes d’étoiles, gagnants de plusieurs Coupes …) dans l’autre. Les réponses sont parfois accompagnées d’un complément d’information qui offre une perspective nouvelle au lecteur. Malgré les millions de partisans au Québec qui suivent notre sport national presque pas à pas, il y a fort à parier que très peu de connaisseurs pourront répondre adéquatement à la majorité des questions soumises…

Bref, une lecture intéressante et instructive, qui nous replonge dans des moments uniques ayant défini l’évolution du hockey de la LNH. À recommander autant pour les partisans occasionnels que pour les amateurs aguerris…

Se dire Arabe au Canada

Nuit blanche, no. 146, printemps 2017.

Houda Asal, SE DIRE ARABE AU CANADA. UN SIÈCLE D’HISTOIRE MIGRATOIRE, Les Presses de l’Université de Montréal, 2016, 279 pages.

On le sait, l’immigration a fortement façonné notre paysage social depuis 30 ans. Cela ne va pas sans conséquence, comme on le constate avec la percée des mouvements dits populistes, aux États-Unis comme en Europe qui fondent leur propagande sur le trop grand afflux d’« étrangers ».

Ici au Québec, une grande population arabophone a pris racine, notamment venant du Maghreb (Tunisie, Algérie, Maroc), attirée ici en raison du français, leur langue seconde, sans compter que les immigrants de ce pays ne se sentent plus les bienvenus en France, leur pays traditionnel d’émigration.

Étonnamment, la présence arabophone remonte aussi loin que le 19e siècle, soit 1882 à Montréal, rappelle l’auteure, chercheure d’origine française qui s’est intéressée aux porte-voix de la communauté arabe au Canada jusque dans les années 1970.

L’auteure note que les arabophones, beaucoup des commerçants chrétiens tenant de petites boutiques familiales, se sont initialement regroupés, sans surprise, autour de leurs institutions religieuses. Mais sur le plan politique, ils se sont beaucoup positionnés dans un « entre-deux », une « position intermédiaire, oscillant entre la volonté de se « rapprocher de la catégorie majoritaire » et le choix de « résister plus frontalement à ces catégories en dénonçant le racisme dont elle était l’objet » (pp.11-12)

La période d’affirmation politique  se consolide à partir de 1967, avec la guerre des Six Jours : la communauté cherche alors à se donner davantage de visibilité et d’un poids politique qu’elle n’a pas encore vraiment obtenu. Elle a aidé en cela par la mise en place du multiculturalisme au Canada et par l’importance accru du conflit israélo-arabe qui occupe le devant de la scène à l’international.

Le portrait change considérablement au tournant des années 1980. La plupart des migrants arabes au Canada arrivent après cette période, entraînant une diversification, et une plus grande hétérogénéité, de la communauté. Des arabophones de la Syrie-Liban de religion chrétienne, on bascule, notamment dans le cas du Québec,  vers une immigration arabophone venant du Maghreb, de religion musulmane. Ce qui accentue la fragmentation, l’absence de cohésion de la mobilisation arabophone, qui est une des faiblesses historiques de la communauté dans son action communautaire et politique au Canada.

L’image de la communauté aussi en prend un coup, en raison du terrorisme utilisé par les Palestiniens dans leur lutte contre Israël, puis par les radicaux islamistes, et qui force les activistes arabophones à « militer dans un climat de suspicion », analyse l’auteure.

Résultat ? : La place des Arabes au Canada « semble plutôt s’être dégradée » depuis leur présence remontant à maintenant 130 ans : les Arabo-musulmans « font désormais partie des groupes les plus stigmatisés au Canada ». (p.258) Mais l’auteure ne nous laisse pas sur ce constat négatif : la mobilisation reste active et efficace au sein de la communauté, mais le défi devant elle reste titanesque….et d’autant plus urgent depuis le macabre attentat dans une mosquée de Québec en ce début d’année 2017.

 

Le terrorisme expliqué à nos enfants

Nuit blanche, no. 146, printemps 2017.

Tahar Ben Jelloun, LE TERRORISME EXPLIQUÉ À NOS ENFANTS, Éditions du Seuil, 2016, 143 pages.

Après le succès obtenu avec Le Racisme expliqué à ma fille (1998), puis avec L’islam expliqué aux enfants (et à leurs parents), publié en 2012, le prolifique écrivain français d’origine marocaine, Tahar Ben Jelloun reprend la même formule pédagogique avec Le terrorisme expliqué à nos enfants.

Sous forme d’échanges imaginaires avec sa fille, et dans un langage très accessible et sans parti pris, l’auteur de La Nuit sacrée, prix Goncourt 1987, tente de faire comprendre les motivations et les implications du terrorisme islamique en sol occidental.

Dans ce dialogue qui se lit d’un trait, l’auteur rappelle avec justesse que la terreur vise à instaurer la peur, et à faire vaciller la raison et l’intelligence. À propos, il écrit, en pensant aux populations se relevant d’un attentat : « L’émotion n’est pas bonne conseillère quand il s’agit de tracer une ligne de conduite et prendre des décisions dans ces moments tragiques » (p.24)

Le célèbre écrivain se fait très lucide sur l’islam, sa difficulté de composer avec la modernité et son instrumentalisation par les djihadistes. Il écrit : « Quelqu’un a dit : Ceux qui n’ont pas trouvé un sens à leur vie cherchent un sens à leur mort. » (p.41) Il déplore que les propagandistes islamistes, tels de néfastes spécialistes du marketing, veulent faire croire à des jeunes désœuvrés, plongés dans un vide culturel et spirituel, que le 7e siècle (naissance de l’islam) soit toujours d’actualité.

Didactique, M. Ben Jelloun rappelle avec conviction les valeurs fondamentales de la France, la liberté d’expression y étant sacrée. Il déplore que l’islam « résiste » aux réformes, qui rendraient inopérants un certain nombre de textes coraniques, et lui permettrait de renouer avec le dynamisme intellectuel qui le caractérisait entre le 9e et le 12e siècle. Malheureusement, en Orient musulman, « sectarisme et l’intolérance sont revenus en force ». (p.97) Il en appelle à un islam « apaisé, tranquille, vécu dans la sphère privée, respectant les lois du pays » (p.94)

Si l’islam s’accommode bien mal des caricatures du Prophète Mohammed et de la séparation totale du religieux et du spirituel, que le djihadisme s’obsède sur le corps de la femme qu’il faut protéger du « vice », cette religion n’est pas condamnée au statisme et à alimenter le terrorisme, bien au contraire. À tous les jours, Musulmans et non-Musulmans vivent en bonne intelligence en France…mais il y a lieu de s’inquiéter, raconte l’auteur, car l’image de la religion islamique est fortement mise à mal par les attentats à répétition. D’où l’importance de mieux intégrer les jeunes de 2e et 3e génération, notamment grâce une meilleure éducation, une pédagogie citoyenne, et une laïcité rigoureuse.

M. Ben Jelloun a produit, sans surprise dans son cas, un autre bouquin d’une clairvoyance profonde, juste et équilibré, à recommander pour tous.

 

Histoire du terrorisme

Nuit blanche, no. 146, printemps 2017.

Sous la direction de Gérard Chaliand, Arnaud Blin, HISTOIRE DU TERRORISME. DE L’ANTIQUITÉ À NOS JOURS, Pluriel, 2016, 835 pages.

Le terrorisme, concluent ces deux auteurs chevronnés qui dirigent cet ouvrage collectif, est en partie une conséquence de la démocratie. Il est le prix « que l’Occident et plus particulièrement les États-Unis payent pour leur hégémonie. »

C’est surtout vers la fin des années 1960, avec la percée des medias de masse, que le terrorisme « publicitaire », qui produit souvent peu de victimes, mais qui exerce un fort impact psychologique, prend son essor.

« Le registre du terrorisme est politique et psychologique. Ce sont les effets de ses actions sur la psyché des populations et sur les régimes politiques ciblés qui constituent les objectifs d’un mouvement terroriste. »

Selon les auteurs, ce sont les Irlandais, avec le cas de l’Irlande du Nord, qui ont les premiers compris les gains politiques des actions terroristes dans l’ère moderne. La grande percée qui a permis ce développement est technologique : l’invention de la dynamite.

Les plus coriaces des organisations terroristes sont celles à vocation nationaliste et religieuse, poursuivent les chercheurs. Pourquoi ? Les cellules terroristes jouissent d’un plus grand soutien de la population et peuvent mieux recruter des adeptes et les remplacer.

Gérard Chaliand et Arnaud Blain identifient quatre dates marquantes du terrorisme moderne : 1968, en Amérique latine et Palestine ; 1979, avec la Révolution iranienne et l’islamisme radical chiite qui en résulte ; 1991-1993 avec l’émergence de l’islamisme radical sunnite, notamment en Afghanistan ; puis le 11 Septembre 2001 et les attentats contre les États-Unis (Al Qaïda). Depuis, constatent les auteurs, la lutte contre le terrorisme semble avoir engendré plus de terrorisme qu’autrefois…

Qu’en est-il du jihadisme, de l’État islamique (Daech), la vedette actuelle du terrorisme, qui exerce ses méfaits surtout en Irak et en Syrie et qui émeut les Occidentaux par sa barbarie ? Il est « la forme extrême de la crise des sociétés musulmanes devant la modernité, la nécessité d’entamer des réformes et une croissance accélérée ». (pp.656-657) Mais le jihadisme actuel n’a pas d’avenir, avancent les auteurs, car il ne propose rien, sinon qu’un combat moralisateur qui tourne à vide.

Bien difficile d’exposer tous azimuts la richesse d’informations contenues dans cette véritable encyclopédie, de plus de 800 pages, qui ratisse donc très large, avec une perspective à la fois historique et géographique. Et une annexe contenant des écrits originaux des penseurs terroristes contemporains. Pour seulement 20 $, cet ouvrage est l’aubaine de l’année en termes d’ouvrages historique sur un phénomène majeur qui, on le sait, a encore malheureusement un bel avenir.

Penser l’islam

Michel Onfray, Penser l’islam, Avec la collaboration d’Asma Kouar pour l’entretien, Grasset, Paris, 2016, 168 pages.

Nuit blanche, site web, 16 décembre 2016.

D’abord, un rappel sur l’auteur : Michel Onfray, philosophe français, a fait une percée magistrale sur la scène intellectuelle française, mais aussi mondiale, avec son Traité d’athéologie, publié en 2005, une critique musclée mais raisonnée des trois religions monothéistes. Auteur prolifique, vedette (très) contestée des médias, gauchiste mais acide pourfendeur de la gauche française et du libéralisme, disciple de Spinoza, le philosophe frotte cette fois sa raison à l’islam actuel.

Le livre est essentiellement le compte rendu d’un entretien avec la journaliste algérienne Asma Kouar, enrichi de textes écrits par l’auteur pour divers médias. Résultat ? Plusieurs analyses pointues sur l’islam et sa place dans le monde contemporain, et surtout en Occident, où cette religion est de plus en plus visible, comme l’attestent notamment l’immigration croissante et le nombre grandissant de mosquées.

À cet égard, le philosophe, paraphrasant Nietzsche, considère l’islam comme « en grande santé » devant un christianisme déclinant et de plus en plus déphasé par l’évolution rapide des mœurs sociales, dont le mariage homosexuel.

Rien ni personne n’échappe à l’analyse implacable du philosophe. C’est un de ses grands mérites, voire l’intérêt du livre. À très juste titre, l’auteur rappelle une évidence, que je partage : il n’y pas de « vrai » islam. L’islam contient à la fois des versets pacifiques, favorables aux autres religions monothéistes, et d’autres appelant rien de moins qu’au meurtre des croyants juifs et chrétiens.

L’État islamique (Daech) a beau jeu de s’appuyer, sous forme de « prélèvements » selon l’expression de l’auteur, sur ces versets pour répandre sa violence : dès lors, le philosophe s’inscrit en faux contre ceux qui proclament que « l’islam n’a rien à voir avec cette terreur ». D’autres pratiquants, la majorité on le sait, sont tout autant justifiés de pratiquer le versant doux de leur religion. En somme, rappelle Michel Onfray, c’est quand l’islam, comme toutes les religions d’ailleurs, se mêle de politique que les catastrophes surviennent…

La thèse la plus controversée exprimée par Onfray dans ce livre est celle où il soutient que les attentats commis par des terroristes musulmans en Occident sont en quelque sorte la résultante de la présence invasive de l’Occident en pays musulmans. Il met donc dos à dos les terroristes et les leaders des pays occidentaux, États-Unis comme France, selon lui coupables de la mort de « millions de musulmans ». Ce qui, bien sûr, n’est pas toujours bien reçu, surtout quand l’auteur commente à chaud un événement sanglant commis par des terroristes. « Les combattants de l’État islamique font avec leurs outils primitifs ce que les Américains ont effectué à une bien plus grande échelle avec leur technologie de pointe. »

Un léger bémol à l’ouvrage : comme l’auteur est une figure perçue négativement par des médias français, on a souvent l’impression qu’il prend autant de temps à se justifier face à ses nombreux pourfendeurs qu’à expliquer doctement sa pensée. Il devrait selon moi concentrer ses contre-attaques dans les médias seulement, et laisser à ses livres le déploiement de sa pensée riche, instruite et éminemment raisonnable.

L’effet 11 Septembre. 15 ans après

Collectif, L’effet 11 Septembre. 15 ans après, Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, Septentrion, Québec, 2016, 205 pages.

Nuit blanche, site web, 8 décembre 2016.

Les différents auteurs de cet ouvrage ont finalement bien raison : notre monde est encore plongé dans les effets des tragiques événements du 11 septembre 2001. Bien que quinze ans se soient écoulés depuis ces attentats, « la tentation de l’exagération sécuritaire est difficilement réversible », écrit Charles-Philippe David en préface.

Une exagération sécuritaire qui fait que nous vivons finalement dans un « état d’exception permanent », avec de nouvelles lois et réglementations qui mettent à mal nos droits et libertés. Mais celles-ci sont perçues comme nécessaires par des populations gagnées par l’anxiété devant d’autres attentats, et qui acceptent ainsi de plus en plus la surveillance sophistiquée des États.

Cet état de « normalisation de l’état d’exception » entraîne un surinvestissement majeur dans l’industrie de la sécurité tous azimuts. D’un monde sans frontières, nous retournons petit à petit à des États avec chacun leurs frontières.

Le livre rappelle certaines réalités propres à cet enjeu devenu central pour tous les pays : le terrorisme. Ce phénomène n’est pas un mal qui frappe surtout l’Occident. Le terrorisme est en fait surtout confiné à trois pays : l’Afghanistan, l’Irak et le Pakistan. Aussi, le fait nouveau du terrorisme depuis quinze ans est l’augmentation des attentats-suicides qui visent des populations civiles. Voilà pourquoi ce type de violence frappe davantage nos esprits.

Et le Canada dans tout cela ? Surtout sous le gouvernement Harper, le pays s’est bel et bien inscrit dans ce nouveau « cadre de référence » tout sécuritaire, avec une politique étrangère au ton quasi militariste. Mais avec plus de rhétorique que d’actions, signale l’ouvrage, comme l’atteste la décroissance de nos dépenses militaires et de nos engagements internationaux. Un nouvel isolationnisme dont le gouvernement Trudeau semble décidé à se défaire, notamment grâce à un réengagement auprès des institutions multilatérales, dont l’ONU et les missions de paix.

Il y a à peine une génération, les Québécois devaient s’abreuver à des sources externes, surtout américaines et françaises, pour comprendre le monde qui les entourait. Il est réconfortant de lire cette contribution québécoise significative à l’analyse de l’évolution récente des enjeux internationaux, au surplus un regard rigoureux, soutenu par de nombreux graphiques : bref, un outil de référence pour les passionnés et les étudiants.

 

Retour sur l’innocence des Musulmans

Bernard Ducharme, RETOUR SUR L’INNOCENCE DES MUSULMANS. LA POLÉMIQUE ANTI-MUSULMANE D’ANCIEN RÉGIME ET SES CANAUX DE DIFFUSION CONTEMPORAINS, Presses de l’Université Laval, 2016, 47 pages.

Nuit blanche, no. 144, automne 2016

Ce livre fait suite au scandale de l’été 2012 lorsqu’apparait sur You Tube une vidéo de presque 14 minutes intitulée The Innocence of Muslims, et qui cause un énorme scandale dans les pays musulmans. On y voit des Égyptiens coptes persécutés par des manifestants musulmans, en somme le film, tourné aux États-Unis, dépeint  l’islam comme une religion violente, voire faisant l’apologie du terrorisme ; et son prophète Mohamed comme un perverti, assoiffé de sexe et de sang, à la source d’une fausse religion piquant sans grande intelligence ni cohérence des bribes  du judaïsme et du christianisme pour concocter une nouvelle croyance tissée de contradictions.

Rocambolesque histoire, où même les acteurs embauchés pour le film ne savaient pas qu’ils se faisaient complices d’une oeuvre islamophobe pensée et parrainée par des néo-conservateurs américains avérés.

Doctorant en histoire, Bernard Ducharme intervient alors dans les médias québécois : ce livre est une réflexion approfondie de son propos. Le savant dit essentiellement que le film se situe en droite ligne des œuvres des idéologues contestant la religion islamique déjà au Moyen-Âge. Le film s’appuie ni plus ni moins sur cette vision « essentialiste » de la religion musulmane, qui puise abondamment  dans des « discours préexistants » de penseurs chrétiens du 16e siècle. Bref, même en 21e siècle post-moderne, bien de progrès dans les préjugés entretenus envers cette religion pourtant née il y a plus de 13 siècles et qui partage avec l’Occident un long lien, pas toujours harmonieux, de voisinage.