Category Archives: Critiques de livres

Les lettres de prison

Nelson Mandela, Les lettres de prison, Robert Laffont, Paris, 2018, 764 pages.

Nuit blanche, no. 152, automne 2018

Cet ouvrage admirable rassemble 255 lettres écrites de la main de Nelson Mandela, pendant ses très longues 27 années d’emprisonnement (1962-1990). Une bonne quantité de ces lettres vise à affirmer ses droits de prisonnier auprès des autorités carcérales et à dénoncer le harcèlement dont est victime sa famille de la part des caciques du régime d’apartheid. D’autres lui permettent de garder les liens avec sa famille proche, sa femme, ses cinq enfants. D’autres, enfin, s’adressent aux décideurs politiques et réaffirment avec dignité les convictions de Mandela quant à l’avenir de son pays.

Mandela apprend que plusieurs de ses lettres n’arrivent jamais à leurs destinataires ou sont censurées, ce qu’il déplore, mais toujours avec retenue, dans des écrits solidement appuyés, avec sections et sous-sections.

Ce ton posé et cette maîtrise de soi sont d’autant plus étonnants que Mandela subit des conditions carcérales déplorables et est privé de droits de base, dont celui d’assister à l’enterrement de sa propre mère. Il vit aussi, de sa prison, le deuil de la mort, en 1969, de son fils aîné, décédé à la suite d’un malheureux accident de voiture dans la jeune vingtaine.

Ce qui permet à Mandela d’affronter tant d’obstacles et de frustrations, c’est l’intime et forte conviction de la justesse de son combat, soit de mettre fin à la domination blanche en Afrique du Sud et de mettre en place un gouvernement démocratique fondé sur l’égalité sociale.

Dès les débuts de son engagement politique, il porte l’intime croyance que rien ne pourra survenir sans qu’une action pérenne soit menée par des héros nationaux animés d’un idéal et d’un espoir brûlants. Les vrais révolutionnaires ne peuvent être des dilettantes, selon Mandela : ils doivent s’impliquer à fond pour changer la destinée politique de leur pays.

« Aucun nouveau monde ne naîtra grâce à ceux qui se tiennent à distance, les bras croisés ; il naîtra grâce à ceux qui se tiennent dans l’arène, dont les vêtements sont déchirés par les tempêtes et dont le corps est mutilé par l’affrontement. L’honneur appartient à ceux qui ne renoncent jamais à la vérité même quand tout semble sombre et menaçant […] ».

En 1970, il écrit à sa femme Winnie : « Je suis convaincu que l’avalanche de désastres personnels ne peut engloutir un révolutionnaire déterminé et que l’accumulation de misères qui accompagne la tragédie ne peut l’étouffer. Pour un combattant de la liberté l’espoir est comme une bouée pour un nageur – la garantie qu’il restera toujours à la surface et loin de tout danger ».

Même déterminé et convaincu par ses convictions, Mandela est, sans surprise, parfois accablé, voire tourmenté par tant d’années d’isolement et d’ennui, par le fait que ses choix l’ont privé de ses responsabilités familiales, de son rôle de mari, de père (il sortira de prison grand-père). Il s’interroge : « […] est-il légitime d’avoir négligé sa famille, sous prétexte d’un engagement sur des questions plus vastes ? […] Les idées qui nous animent sont-elles de justes compensations pour nos épreuves […] ? »

Mais la volonté de vaincre est clairement plus forte. Il trompe ces sentiments en s’efforçant de garder la forme physique, en poursuivant des études de droit et même en apprenant les rudiments de la langue des dominateurs, l’afrikaans. Mais jamais ses lettres ne sont teintées de désespoir ou de pessimisme, un fait qui force l’admiration étant donné que cet homme a été opprimé pendant une très grande partie de sa vie.

Ces lettres, imprégnées d’une grande noblesse de ton et de propos, témoignent d’un courage unique en faveur de la défense sans relâche des droits de la personne. Elles confirment que Nelson Mandela est, sans contredit, un des plus grands combattants de la liberté de tous les temps. On referme ce bouquin si important pour l’Histoire en se disant qu’au moins les énormes sacrifices de Mandela lui auront permis d’atteindre ses buts et qu’il a pu profiter de son retour en liberté, en étant le premier président post-apartheid de son pays et en quittant notre monde à l’âge vénérable de 95 ans.

Daesh, paroles de déserteurs

Thomas Dandois, François-Xavier Trégan, DAESH, PAROLES DE DÉSERTEURS, Gallimard, Paris, 2018, 177 pages.

Nuit blanche, site web, juillet 2018

Ce livre est un complément aux reportages audio-visuels réalisés en France pour Arte sur le même sujet : il offre une analyse de l’intérieur du règne de l’État islamique (Daesh, en arabe) sur des territoires conquis de la Syrie et de l’Iraq.

Il est divisé en deux parties. La première nous permet de jeter un regard sur l’action d’un groupe basé en Turquie qui cherche à attirer des recrues désabusées de Daesh ; la deuxième est constituée de témoignages de déserteurs de Daesh.

Ce n’est pas une surprise : le portrait dressé de l’État islamique par ces ex-combattants est dévastateur.

En général, les recrues potentielles de Daesh, comme on l’a vu même ici au Québec, sont des jeunes (hommes surtout), idéalistes, mais naïfs, avec une vision binaire du monde qui en font des cibles idéales de la propagande nihiliste du groupe terroriste.

Attirées par la rigueur de l’application des préceptes de l’islam, ces jeunes âmes croient rejoindre une organisation noble vouée à l’application littérale de leur religion, de la sharia, de la parole de Dieu, sans hypocrisie ni compromission.

Au départ, les choses se passent souvent assez bien mais, rapidement, ces jeunes constatent, amers, que Daesh se sert en fait de l’islam pour asseoir, par la terreur (décapitations, exécutions sommaires), une domination totale de ses nouveaux « sujets », leur niant même le droit de partir de leur plein gré.

Au contraire des images léchées de Daesh qui leur faisaient miroiter une vie trépidante sous un islam pur, triomphateur et conquérant, ces recrues sont soumises à un système corrompu, violent, arbitraire, mafieux, dont plusieurs émirs (dirigeants) sont assoiffés de sexe et d’argent.

Et dont les premières victimes, paradoxalement, ne sont pas les « mécréants » que l’on croyait pouvoir enfin combattre et dont on voulait se venger (juifs, chrétiens, yézidis, Kurdes, musulmans chiites), mais des musulmans sunnites, y compris des femmes et des enfants, parfois tués pour des peccadilles par ces voyous d’un autre âge.

Si bien que plusieurs déchantent et tentent de fuir, au péril de leur vie.

Avant l’après, voyages à Cuba après George Orwell

Frédérick Lavoie, Avant l’après, La Peuplade, Chicoutimi, 2018, 428 pages

Nuit blanche, site web, juin 2018

On reçoit le livre, et on a le goût d’en commencer la lecture, tant le titre est intrigant. D’abord, une explication sur ce titre : « avant » a trait à la période castriste, sur le point d’érosion avancée, et l’« après » est celle où, avec l’ouverture prévue du pays, Cuba perdra de son charme rustique, envahi qu’il serait par l’afflux massif de capitaux étrangers, américains notamment. Quant au sous-titre, il fait référence à une interrogation au centre du projet de l’auteur : comment se fait-il que le régime castriste, à la triste réputation d’étouffer toute critique, ait « accepté » la publication en 2016 du roman 1984 de George Orwell, un écrivain connu pour avoir, à travers ce roman mais aussi La ferme des animaux, décrit avec tant de justesse et de satire le totalitarisme ?

À partir de ce questionnement, Frédérick Lavoie, un jeune journaliste indépendant en politique internationale, lance une véritable investigation. Il n’arrivera pas, au terme de son enquête, à dégager une réponse parfaitement claire, car le régime castriste, même si amolli, usé, fatigué, reste encore très opaque. Mais on suit néanmoins l’auteur avec grand intérêt, notamment parce qu’il nous fait connaître Cuba de l’intérieur, sa vie culturelle et intellectuelle.

On y découvre un pays en fort état d’apathie, une population consciente du « grand mensonge national », mais pas encore mobilisée pour casser la baraque et transiter vers la démocratie ; un peuple simplement désireux, pour le moment, de minimiser les méfaits du régime dans sa vie de tous les jours.

« Sauvegarder la Révolution aujourd’hui, c’est un peu, beaucoup, lui permettre de continuer de vivre dans le déni en lui épargnant les détails sur la gangrène qui la ronge de l’intérieur. »

Si 1984 a pu paraître, c’est justement parce que le régime est certain que le message du livre ne compromettra pas sa mainmise sur le pouvoir, et que le risque commercial en vaut la chandelle. On referme cet utile témoignage en se convainquant que, bien que la clique castriste n’ait pas atteint les excès répressifs connus ailleurs, les Cubains n’en ont pas moins subi pendant près de 60 ans la folie d’un homme qui les a confinés dans un périmètre bien en deçà de leur potentiel.

Palestine, le fardeau de l’espoir

Collectif, Palestine, le fardeau de l’espoir, Pleine lune, Lachine, 2018, 250 pages.

Nuit blanche, site web, juin 2018

Fruit d’un séjour effectué il y a quelques années et organisé par deux organismes québécois intéressés par les droits de la personne en Palestine, le livre contient le récit d’observateurs y ayant séjourné quelques semaines : ils ont été à même d’évaluer, de visu, la détérioration des conditions de vie des Palestiniens en Cisjordanie sous l’occupation israélienne.

Le point de vue présenté par les auteurs offre une perspective tranchée sur la vie des Palestiniens : les observateurs parlent de « conditions de vie désastreuses », d’un peuple traité comme du « bétail », de « système d’apartheid », de « camp de concentration », de « nettoyage ethnique », d’« expansion coloniale », d’« épuration ».

Face à ce dur constat, ils en appellent principalement à une campagne internationale de boycottage, de désinvestissement et de sanctions contre l’État hébreu.

Nul doute que ce que dénoncent ces témoins est en bonne partie fondé, et que ce cri du cœur humaniste permet de jeter une lumière crue sur la cause, oubliée ces dernières années, des Palestiniens et de leur combat en faveur de la création d’un État viable voisin d’Israël.

Ce qui manque, selon moi, c’est la perspective historique, et aussi celle – pourquoi pas ? – du camp adverse.

Où sont, dans ces dénonciations très crues sur Israël, les fautes et méfaits du monde arabe contre la cause palestinienne et le mauvais jugement des dirigeants palestiniens, anciens comme actuels ? L’incompétence et la fourberie de maints leaders arabes et locaux dans le sort terrible de la population palestinienne sont pourtant bien connues.

Bref, même s’il n’est certes pas une lecture à recommander pour dégager une analyse équilibrée sur le conflit israélo-palestinien, le livre offre un rappel utile sur le destin, combien malheureux, des citoyens palestiniens et sur la nécessité, pour eux, pour nous, de garder espoir en une solution viable à long terme.

Cantique de l’acacia

Kossi Efoui, CANTIQUE DE L’ACACIA, Seuil, Paris, 2017, 284 pages

Nuit blanche, site web, 8 avril 2018

Les personnages : Silvano et Grace, avec leurs descendants, fuyant les exactions. Le lieu : l’Afrique de l’Ouest, principalement le Ghana et le Togo, mais aussi l’énigmatique Côte d’Ivoire. Pourquoi ces faits posés immédiatement ? Car ce roman envoûtant n’a rien d’une histoire simple à suivre. Écriture elliptique, onirique, distinction brumeuse entre le rêve et la réalité, allusion aux mythes ; le roman n’en décrit pas moins la réalité africaine d’aujourd’hui et de demain.

Composé de courts chapitres qui sont des réflexions sur l’Afrique profonde, réelle, sur l’exil souvent fossoyeur d’espoirs, les enfants de la rue, l’abomination de la politique et ses dérives identitaires, la ruée vers l’argent facile, l’hypocrisie des dirigeants et l’avarice de leurs proches ainsi que la solidarité familiale qui est la seule qui reste, Cantique de l’acaciaest un roman d’une ironie flirtant avec la cruauté, difficile mais prenant.

On reprend ici des passages pas moins que géniaux.

Ainsi une description juste de l’Afrique en mode survivance : « Dans ces quartiers où coulaient à flots la marchandise et l’argent de la marchandise, la frénésie du gain n’ouvrait que trois voies à la jeunesse ambitieuse : voleur, gendarme ou commerçant ».

Sur l’exclusion : « […] on devient cynique et vengeur par sentiment d’exclusion ».

Sur la vie d’aujourd’hui : « La nouvelle ère, l’ère moderne, sera celle de l’homme impatient. Et toute inaptitude à l’impatience sera marque d’une tare ».

Sur la mémoire : « Tout événement vient au monde par deux chemins : le chemin de l’aller qui est celui des faits, et le chemin du retour, où les faits se transforment en récits, chansons, paraboles, blagues, contes, devinettes, proverbes, mythes, prophéties ».

On prend une pause pour absorber le propos, mais on y revient. Sans regret.

Etre libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes

Mandla Langa, Nelson Mandela, Nelson, ÊTRE LIBRE, CE N’EST PAS SEULEMENT SE DÉBARRASSER DE SES CHAÎNES. MÉMOIRES DE PRÉSIDENT, Trad. de l’anglais par Stéphane Roques, Plon, Paris, 2017, 458 pages

Nuit blanche, no. 150, printemps 2018

Nelson Mandela : un nom mythique, un personnage qui, à la fin de sa longue vie, était encore courtisé par les plus grands du monde, tous souhaitant être photographiés avec lui, se vanter d’avoir partagé un moment d’intimité avec cet homme de paix.

Libéré de prison en 1990, il est devenu en 1994, à 75 ans, le premier président de l’Afrique du Sud post-apartheid. Mandela n’effectuera, ce fut son propre choix, qu’un seul mandat, tranchant en cela avec la pratique courante des dirigeants du continent africain.

Le titre du livre décrit bien le message politique de Nelson Mandela. Une fois vaincu l’apartheid, ce système de ségrégation favorisant la communauté blanche du pays, le combat pour faire de l’Afrique du Sud un État fonctionnel, basé sur des principes de bonne gouvernance, traitant tout le monde sur le même pied, donc démocratique, était loin, très loin d’être un pari gagné.

L’ouvrage, pas vraiment une autobiographie de Mandela, mais une hagiographie du personnage écrite par de proches collaborateurs, laissant large place à ses discours publics, souhaite confirmer que, n’eussent été les vertus personnelles du personnage, sa vision fondée sur une ferme volonté d’inclusion, y compris de la minorité blanche, l’Afrique du Sud aurait facilement pu sombrer dans une division permanente, vivoter de fraction en fraction vers une politique discriminante, pire, selon les mots de Mandela, « dans une guerre raciale et un bain de sang éprouvants ».

Mandela savait, dès sa libération de prison, qu’il fallait impérativement regarder vers le futur, et non être entravé par le passé. Selon lui, la raison devait dominer les tentations extrémistes et la stabilité devenir le socle du développement socioéconomique du pays.

Lire ce livre, c’est être frappé par l’ampleur des défis auxquels a dû s’attaquer Mandela en ses quelques années de pouvoir : mise en place d’une nouvelle Constitution ; modernisation de la police, de l’armée et de la fonction publique ; adhésion graduelle des chefs traditionnels aux principes de la démocratie et de la société de droit ; lutte contre la corruption, la pauvreté et l’exclusion de grands pans de la population.

Ce qu’il aura le mieux réussi, ce sera la réconciliation, cela en grande partie grâce à sa magnanimité et à son « humanité contagieuse » :« Mandela croyait que la réconciliation et l’union nationale étaient le côté pile d’une pièce dont la reconstruction et le développement seraient le côté face, un résultat auquel on pouvait arriver par « un processus de réciprocité » où chacun « prendrait part – et serait vu prendre part – à la mission de reconstruction et de transformation de notre pays ».

Mandela aura héroïquement contribué à refonder la politique de son pays sur des bases saines et constructives. Hélas, depuis, les dirigeants qui l’ont suivi, et notamment depuis 2009, le corrompu et récemment déchu Jacob Zuma, n’ont pas du tout été à la hauteur de ces nobles idéaux.

Les révolutions inachevées

Nuit blanche, site web (no. 149), janvier 2018

Michel Cormier, LES RÉVOLUTIONS INACHEVÉES, Léméac, Montréal, 2017, 259 pages.

L’auteur, ancien correspondant de Radio-Canada à l’étranger et maintenant cadre supérieur de la société d’État, témoigne dans ce livre absolument passionnant de développements politiques majeurs ayant occupé le devant de l’actualité durant les années 2000, dans cinq endroits où il a vécu ou séjourné : l’Afghanistan, Israël, la France, le Pakistan, la Thaïlande.

Pour chacun de ces pays, Michel Cormier revient sur des événements marquants qu’il a couverts sur place. En Afghanistan, l’auteur écrit que ce pays est devenu « le bourbier des ambitions occidentales », comme le confirmeraient sûrement les 2000 soldats canadiens ayant été présents dans ce pays, au départ pour y promouvoir la paix et le développement, par la suite pour protéger leur peau devant le retour insidieux des islamistes après l’intervention américaine ayant amené la chute des talibans à la suite du 11 Septembre.

À mesure que le temps passe, la présence occidentale, en effet, est de plus en plus vécue comme une occupation étrangère. Bien des Occidentaux, pourtant venus avec la meilleure des intentions, se retrouvent pris dans l’étau de la politique inextricable de ce pays dirigé par des seigneurs de guerre. Le reporter radio-canadien y constate aussi les erreurs des Occidentaux, et prend la mesure de la dégradation de la situation politique du pays, encore aujourd’hui très instable malgré les milliards investis par les pays riches.

Après trois chapitres consacrés à l’Afghanistan, on est transporté vers le cas tout aussi complexe d’Israël et de la Palestine. Cormier nous rappelle avec finesse la fin tragique de Yasser Arafat.

Viennent ensuite des souvenirs concernant la France : l’auteur y a été correspondant permanent à partir de 2004. Il y parle de la tragique révolte des banlieues qui a eu lieu en 2005, des problèmes d’intégration de la population musulmane, et de leurs effets sur la cassure entre l’élite et la population, plongée dans une lassitude empreinte de pessimisme. « Pour tout étranger qui vit à Paris, l’une des choses les plus déroutantes est de constater à quel point bien des Français semblent malheureux. » Une France qui votera contre la Constitution européenne, que lui suggère pourtant à l’unisson son élite politique et médiatique, et qui aspire à du sang neuf, à un renouveau, comme le rappelle l’élection récente du néophyte Emmanuel Macron comme président.

Le livre finit en force avec l’arrière-scène de reportages réalisés au Pakistan et en Thaïlande. Au Pakistan, peut-être le pays le plus intrigant au monde, Cormier est présent lors de l’assassinat de Benazir Bhutto, avec qui il aura eu l’occasion de s’entretenir, et lors de l’assaut de la Mosquée rouge en 2007 par des islamistes radicaux. Il y constatera la tension entre une société conservatrice et religieuse et un vécu démocratique vacillant. En Thaïlande, pays aux multiples coups d’État et soumis à la colère des pauvres, Cormier témoigne de la révolte des chemises rouges, et assiste de très près, au péril de sa vie, aux violences qui en découlent au cours de l’année 2010.

De ces nombreux et palpitants moments de terrain, Cormier conclut : « Cette nouvelle époque ne semble propice ni à l’expansion de la démocratie, ni à la relance des réformes, des remises en question et des révolutions qui ont pris naissance au tournant du siècle et qui demeurent, pour l’instant, inachevées ».

Un livre comme les adorent tous ceux qui se passionnent pour l’actualité internationale. Et assurément une initiative que les correspondants à l’étranger de la société d’État devraient songer à imiter. S’ils plongent dans ce beau projet, Michel Cormier a placé la barre haute, en matière de justesse d’analyse, le tout soutenu par une écriture fluide qui nous fait vivre les événements comme si on y était.

Basculer dans l’enfer

Nuit blanche, no.149, hiver 2018

Jocelyne Mallet-Parent, BASCULER DANS L’ENFER, David, Ottawa, 2017 256 pages

C’est véritablement un basculement dans l’enfer que vivent les familles Benoit et Taboury.

La première famille est celle d’Ariane Benoit, médecin québécoise, mère monoparentale déjà fortement éprouvée par les méfaits de son premier mari. S’étant peu après refait une vie avec son nouveau conjoint Jean, Ariane se voit encore une fois plongée dans une histoire d’horreur, soit la radicalisation islamiste de sa fille Élise.

La seconde famille, les Taboury, formée d’un couple ayant trois enfants, tente tant bien que mal de vivre une vie normale au Québec après avoir fui les violences des années 1990 en Algérie. Tariq, l’aîné, a deux sœurs ; son père, propriétaire d’un petit dépanneur dans un quartier d’immigrants, lève parfois la main sur sa femme Fatima, voilée contre son gré et devant tout accomplir dans le foyer.

Les destins de ces deux familles se croisent quand Élise, idéaliste éprise de justice, se rapproche de Tariq, radicalisé à l’islam intégriste et en lien avec une cellule islamiste outre-mer.

Probablement pour se donner bonne réputation face à leurs nouveaux camarades en Orient qu’ils rêvent de rejoindre, ils commettent une tentative d’attentat, heureusement sans victimes, dans le métro de Montréal.

Élise et Tariq sont rapidement démasqués par l’équipe de l’inspecteur Duval, ce dernier ayant lui-même vécu une grave crise avec son fils, suicidé. Mais il ne peut mettre le grappin à temps sur nos deux protagonistes, qui ont fui prestement en destination de leur terre promise (on devine la Syrie), motivés par le désir de perpétrer d’autres actions violentes pour assouvir leur haine de l’Occident coupable de tellement d’« injustices » envers les musulmans.

Sur place, les deux jeunes Québécois tomberont rapidement dans l’amertume, car trompés par des dirigeants djihadistes pas du tout à la hauteur de leur supposée vertu… arrêtons-nous là pour ne pas dévoiler la chute de ce roman qui décrit fort bien, selon le point de vue des parents et des autorités, le parcours de deux jeunes adultes ayant basculé dans une idéologie nihiliste, sans issue.

On sent très bien dans cette histoire la recherche effectuée par l’auteure pour comprendre la radicalisation de certains jeunes dans nos pays, y compris ici au Québec. Seul petit regret : la fin du roman aurait selon moi mérité un peu plus de substance.

 

Penser et écrire l’Afrique d’aujourd’hui

Nuit blanche, no.149, hiver 2018

Sous la direction de Alain Mabanckou, PENSER ET ÉCRIRE L’AFRIQUE AUJOURD’HUI, Seuil, Paris, 2017, 212 pages.

Issu d’un colloque tenu en 2016 à Paris, ce livre vise à combler un grand déficit d’études et de réflexions sur la littérature africaine en Europe, en France notamment.

Une inconséquence étant donné le destin tissé serré qui unit la France et le continent africain depuis deux siècles. Qui de mieux pour traiter de cet enjeu qu’Alain Mabanckou, auteur du roman primé Mémoires de porc-épic (2006) et professeur universitaire en Californie ; il est l’initiateur de cette démarche qui rassemble plusieurs intellectuels intéressés par le sujet.

On trouve d’ailleurs dans cet ouvrage un texte de Dany Laferrière, sur Haïti, faisant le parallèle entre l’évolution historique du pays et ses effets sur la littérature nationale.

La littérature africaine est complexe : à la fois écriture de proximité et écriture fortement teintée du vécu migratoire. Une littérature appelée à se développer, étant donné la forte croissance démographique du continent et les déplacements des populations africaines vers les continents plus riches et vieillissants d’Amérique du Nord et d’Europe. Ce que l’universitaire Achille Mbembe nomme, dans son texte « L’Afrique qui vient », le lieu où se joue « l’avenir de la planète » dans un monde de migrations planétaires accrues.

Le commentaire qui m’a le plus interpellé est celui de Célestin Monga, fonctionnaire international à l’ONU. L’auteur rappelle les difficultés bien réelles du continent et s’interroge sur les causes de cette pauvreté injustifiée. Selon les uns, elle est due à des facteurs historiques, politiques, économiques (approche structuraliste) ; pour les autres, ce sont les choix, individuels et collectifs des Africains, notamment de leurs élites, qui expliquent leur situation peu enviable (approche culturaliste). Lecture manichéenne qu’il faut dépasser selon lui : la pauvreté africaine n’est pas une fatalité, et il recommande aux intellectuels africains de prendre l’économie plus au sérieux.

En gros, une des idées fortes à retenir de ces diverses contributions est la nécessité pour nos pays de s’approprier bien davantage la littérature africaine. Avec les migrations accrues, le métissage, elle n’est plus une littérature exotique, mais une littérature planétaire, qui ne peut que rejoindre nos propres expériences. Il faut donc lui faire une meilleure place dans nos choix de lecture et au sein des institutions du savoir. Cette littérature, pour exister, doit aussi être reconnue, en somme elle doit faire partie du « récit national », comme le signale un des auteurs, Pascal Blanchard.

Kaboul Express

Nuit blanche, no.149, hiver 2018

Cédric Bannel, KABOUL EXPRESS. UNE ENQUÊTE DE NICOLE LAGUNA ET DU QOMAANDAAN KANDA, Robert Laffont, Paris, 2017, 324 pages

Cédric Bannel nous livre un thriller palpitant à propos d’un jeune génie afghan nommé Zwak, un être asocial ayant décidé de mettre son savoir scientifique au service d’un noir méfait, soit un attentat terroriste en France.

On suit la policière française Nicole Laguna, spécialisée en traque terroriste, qui fera alliance avec un collègue expérimenté et bien connu d’elle dans des enquêtes menées à Kaboul, le commandant Oussama Kandar. Ce dernier, policier droit, compétent et tireur d’élite, lui est d’un concours essentiel pour déjouer ce complot qui menace de tuer pas moins de deux millions de Français.

Le terroriste Zwak, en effet, à peine dix-sept ans, a mis au point un savant mélange de gaz neurotoxique, dont seulement quelques litres répandus pourraient causer de vastes dégâts en un court laps de temps. Tout à fait seul, avec un sens maniaque du détail, il ourdit le crime de se rendre en France pour y répandre son poison, motivé non pas tant par une volonté religieuse que par le désir de réaliser un scénario comme dans un jeu vidéo dont il serait à la fois le concepteur et le principal héros.

Le roman nous promène donc, avec de savantes descriptions qui dénotent une grande connaissance de terrain, de Kaboul et ses mœurs fort exotiques pour l’âme occidentale, aux techniques policières antiterroristes les plus pointues déployées pour nous protéger, non exemptes de la manière forte pour faire parler, voire éliminer, des comploteurs.

Les policiers, tenaces, tentent de faire tomber à plat le plan minutieusement préparé par le surdoué Zwak. À la manière hollywoodienne, on s’en doute bien, Laguna et Kandar auront, de justesse, la main heureuse : Zwak sera trahi non pas par une bourde de son fait, mais en raison d’une idiotie de dernière minute d’un de ses proches complices.