Category Archives: Critiques de livres

Les révolutions inachevées

Nuit blanche, site web (no. 149), janvier 2018

Michel Cormier, LES RÉVOLUTIONS INACHEVÉES, Léméac, Montréal, 2017, 259 pages.

L’auteur, ancien correspondant de Radio-Canada à l’étranger et maintenant cadre supérieur de la société d’État, témoigne dans ce livre absolument passionnant de développements politiques majeurs ayant occupé le devant de l’actualité durant les années 2000, dans cinq endroits où il a vécu ou séjourné : l’Afghanistan, Israël, la France, le Pakistan, la Thaïlande.

Pour chacun de ces pays, Michel Cormier revient sur des événements marquants qu’il a couverts sur place. En Afghanistan, l’auteur écrit que ce pays est devenu « le bourbier des ambitions occidentales », comme le confirmeraient sûrement les 2000 soldats canadiens ayant été présents dans ce pays, au départ pour y promouvoir la paix et le développement, par la suite pour protéger leur peau devant le retour insidieux des islamistes après l’intervention américaine ayant amené la chute des talibans à la suite du 11 Septembre.

À mesure que le temps passe, la présence occidentale, en effet, est de plus en plus vécue comme une occupation étrangère. Bien des Occidentaux, pourtant venus avec la meilleure des intentions, se retrouvent pris dans l’étau de la politique inextricable de ce pays dirigé par des seigneurs de guerre. Le reporter radio-canadien y constate aussi les erreurs des Occidentaux, et prend la mesure de la dégradation de la situation politique du pays, encore aujourd’hui très instable malgré les milliards investis par les pays riches.

Après trois chapitres consacrés à l’Afghanistan, on est transporté vers le cas tout aussi complexe d’Israël et de la Palestine. Cormier nous rappelle avec finesse la fin tragique de Yasser Arafat.

Viennent ensuite des souvenirs concernant la France : l’auteur y a été correspondant permanent à partir de 2004. Il y parle de la tragique révolte des banlieues qui a eu lieu en 2005, des problèmes d’intégration de la population musulmane, et de leurs effets sur la cassure entre l’élite et la population, plongée dans une lassitude empreinte de pessimisme. « Pour tout étranger qui vit à Paris, l’une des choses les plus déroutantes est de constater à quel point bien des Français semblent malheureux. » Une France qui votera contre la Constitution européenne, que lui suggère pourtant à l’unisson son élite politique et médiatique, et qui aspire à du sang neuf, à un renouveau, comme le rappelle l’élection récente du néophyte Emmanuel Macron comme président.

Le livre finit en force avec l’arrière-scène de reportages réalisés au Pakistan et en Thaïlande. Au Pakistan, peut-être le pays le plus intrigant au monde, Cormier est présent lors de l’assassinat de Benazir Bhutto, avec qui il aura eu l’occasion de s’entretenir, et lors de l’assaut de la Mosquée rouge en 2007 par des islamistes radicaux. Il y constatera la tension entre une société conservatrice et religieuse et un vécu démocratique vacillant. En Thaïlande, pays aux multiples coups d’État et soumis à la colère des pauvres, Cormier témoigne de la révolte des chemises rouges, et assiste de très près, au péril de sa vie, aux violences qui en découlent au cours de l’année 2010.

De ces nombreux et palpitants moments de terrain, Cormier conclut : « Cette nouvelle époque ne semble propice ni à l’expansion de la démocratie, ni à la relance des réformes, des remises en question et des révolutions qui ont pris naissance au tournant du siècle et qui demeurent, pour l’instant, inachevées ».

Un livre comme les adorent tous ceux qui se passionnent pour l’actualité internationale. Et assurément une initiative que les correspondants à l’étranger de la société d’État devraient songer à imiter. S’ils plongent dans ce beau projet, Michel Cormier a placé la barre haute, en matière de justesse d’analyse, le tout soutenu par une écriture fluide qui nous fait vivre les événements comme si on y était.

Basculer dans l’enfer

Nuit blanche, no.149, hiver 2018

Jocelyne Mallet-Parent, BASCULER DANS L’ENFER, David, Ottawa, 2017 256 pages

C’est véritablement un basculement dans l’enfer que vivent les familles Benoit et Taboury.

La première famille est celle d’Ariane Benoit, médecin québécoise, mère monoparentale déjà fortement éprouvée par les méfaits de son premier mari. S’étant peu après refait une vie avec son nouveau conjoint Jean, Ariane se voit encore une fois plongée dans une histoire d’horreur, soit la radicalisation islamiste de sa fille Élise.

La seconde famille, les Taboury, formée d’un couple ayant trois enfants, tente tant bien que mal de vivre une vie normale au Québec après avoir fui les violences des années 1990 en Algérie. Tariq, l’aîné, a deux sœurs ; son père, propriétaire d’un petit dépanneur dans un quartier d’immigrants, lève parfois la main sur sa femme Fatima, voilée contre son gré et devant tout accomplir dans le foyer.

Les destins de ces deux familles se croisent quand Élise, idéaliste éprise de justice, se rapproche de Tariq, radicalisé à l’islam intégriste et en lien avec une cellule islamiste outre-mer.

Probablement pour se donner bonne réputation face à leurs nouveaux camarades en Orient qu’ils rêvent de rejoindre, ils commettent une tentative d’attentat, heureusement sans victimes, dans le métro de Montréal.

Élise et Tariq sont rapidement démasqués par l’équipe de l’inspecteur Duval, ce dernier ayant lui-même vécu une grave crise avec son fils, suicidé. Mais il ne peut mettre le grappin à temps sur nos deux protagonistes, qui ont fui prestement en destination de leur terre promise (on devine la Syrie), motivés par le désir de perpétrer d’autres actions violentes pour assouvir leur haine de l’Occident coupable de tellement d’« injustices » envers les musulmans.

Sur place, les deux jeunes Québécois tomberont rapidement dans l’amertume, car trompés par des dirigeants djihadistes pas du tout à la hauteur de leur supposée vertu… arrêtons-nous là pour ne pas dévoiler la chute de ce roman qui décrit fort bien, selon le point de vue des parents et des autorités, le parcours de deux jeunes adultes ayant basculé dans une idéologie nihiliste, sans issue.

On sent très bien dans cette histoire la recherche effectuée par l’auteure pour comprendre la radicalisation de certains jeunes dans nos pays, y compris ici au Québec. Seul petit regret : la fin du roman aurait selon moi mérité un peu plus de substance.

 

Penser et écrire l’Afrique d’aujourd’hui

Nuit blanche, no.149, hiver 2018

Sous la direction de Alain Mabanckou, PENSER ET ÉCRIRE L’AFRIQUE AUJOURD’HUI, Seuil, Paris, 2017, 212 pages.

Issu d’un colloque tenu en 2016 à Paris, ce livre vise à combler un grand déficit d’études et de réflexions sur la littérature africaine en Europe, en France notamment.

Une inconséquence étant donné le destin tissé serré qui unit la France et le continent africain depuis deux siècles. Qui de mieux pour traiter de cet enjeu qu’Alain Mabanckou, auteur du roman primé Mémoires de porc-épic (2006) et professeur universitaire en Californie ; il est l’initiateur de cette démarche qui rassemble plusieurs intellectuels intéressés par le sujet.

On trouve d’ailleurs dans cet ouvrage un texte de Dany Laferrière, sur Haïti, faisant le parallèle entre l’évolution historique du pays et ses effets sur la littérature nationale.

La littérature africaine est complexe : à la fois écriture de proximité et écriture fortement teintée du vécu migratoire. Une littérature appelée à se développer, étant donné la forte croissance démographique du continent et les déplacements des populations africaines vers les continents plus riches et vieillissants d’Amérique du Nord et d’Europe. Ce que l’universitaire Achille Mbembe nomme, dans son texte « L’Afrique qui vient », le lieu où se joue « l’avenir de la planète » dans un monde de migrations planétaires accrues.

Le commentaire qui m’a le plus interpellé est celui de Célestin Monga, fonctionnaire international à l’ONU. L’auteur rappelle les difficultés bien réelles du continent et s’interroge sur les causes de cette pauvreté injustifiée. Selon les uns, elle est due à des facteurs historiques, politiques, économiques (approche structuraliste) ; pour les autres, ce sont les choix, individuels et collectifs des Africains, notamment de leurs élites, qui expliquent leur situation peu enviable (approche culturaliste). Lecture manichéenne qu’il faut dépasser selon lui : la pauvreté africaine n’est pas une fatalité, et il recommande aux intellectuels africains de prendre l’économie plus au sérieux.

En gros, une des idées fortes à retenir de ces diverses contributions est la nécessité pour nos pays de s’approprier bien davantage la littérature africaine. Avec les migrations accrues, le métissage, elle n’est plus une littérature exotique, mais une littérature planétaire, qui ne peut que rejoindre nos propres expériences. Il faut donc lui faire une meilleure place dans nos choix de lecture et au sein des institutions du savoir. Cette littérature, pour exister, doit aussi être reconnue, en somme elle doit faire partie du « récit national », comme le signale un des auteurs, Pascal Blanchard.

Kaboul Express

Nuit blanche, no.149, hiver 2018

Cédric Bannel, KABOUL EXPRESS. UNE ENQUÊTE DE NICOLE LAGUNA ET DU QOMAANDAAN KANDA, Robert Laffont, Paris, 2017, 324 pages

Cédric Bannel nous livre un thriller palpitant à propos d’un jeune génie afghan nommé Zwak, un être asocial ayant décidé de mettre son savoir scientifique au service d’un noir méfait, soit un attentat terroriste en France.

On suit la policière française Nicole Laguna, spécialisée en traque terroriste, qui fera alliance avec un collègue expérimenté et bien connu d’elle dans des enquêtes menées à Kaboul, le commandant Oussama Kandar. Ce dernier, policier droit, compétent et tireur d’élite, lui est d’un concours essentiel pour déjouer ce complot qui menace de tuer pas moins de deux millions de Français.

Le terroriste Zwak, en effet, à peine dix-sept ans, a mis au point un savant mélange de gaz neurotoxique, dont seulement quelques litres répandus pourraient causer de vastes dégâts en un court laps de temps. Tout à fait seul, avec un sens maniaque du détail, il ourdit le crime de se rendre en France pour y répandre son poison, motivé non pas tant par une volonté religieuse que par le désir de réaliser un scénario comme dans un jeu vidéo dont il serait à la fois le concepteur et le principal héros.

Le roman nous promène donc, avec de savantes descriptions qui dénotent une grande connaissance de terrain, de Kaboul et ses mœurs fort exotiques pour l’âme occidentale, aux techniques policières antiterroristes les plus pointues déployées pour nous protéger, non exemptes de la manière forte pour faire parler, voire éliminer, des comploteurs.

Les policiers, tenaces, tentent de faire tomber à plat le plan minutieusement préparé par le surdoué Zwak. À la manière hollywoodienne, on s’en doute bien, Laguna et Kandar auront, de justesse, la main heureuse : Zwak sera trahi non pas par une bourde de son fait, mais en raison d’une idiotie de dernière minute d’un de ses proches complices.

Globe-Trotteuse. Aller simple pour l’Afrique

Caroline Jacques, GLOBE-TROTTEUSE. T.1. ALLER SIMPLE POUR L’AFRIQUE, Montréal, Hurtubise, 2017, 241 pages.

Nuit blanche, no.148, automne 2017

C’est sans complaisance que Caroline Jacques livre un portrait de sa vie d’expatriée en Afrique, plus précisément dans le pays le plus pauvre de la planète, le Niger. Coopérante volontaire pour une ONG québécoise à titre de juriste en appui aux droits des femmes, elle décrit son courageux parcours de jeune femme (elle a à l’époque 29 ans), Blanche, seule, dans ce pays où règnent la chaleur extrême et le dénuement extrême.

Je le signale d’emblée : à titre d’ex fonctionnaire international basé en Afrique, et expatrié sur le continent pendant 4 ans, j’ai dévoré ce livre, que j’ai lu d’un trait dès que j’en ai commencé la lecture. Je me suis totalement reconnu dans la description faite par l’auteure sur le Niger, sur l’Afrique, les embûches que l’on affronte, les joies et déceptions que l’on y vit.

Caroline Jacques y décrit sa vie quotidienne : les victoires et les difficultés rencontrées au travail; la forte coupure que l’on ressent entre sa vie d’expatriée et celle de nos proches au Québec; l’amitié complice qu’on tisse entre expatriés; la pauvreté crève-cœur que l’on côtoie; l’exaspération ressentie devant la sollicitation sans arrêt qu’on y subit pour acheter des pacotilles et donner de l’argent; la grave misère dans laquelle est plongée les femmes (celles-ci étant accablées de toute part par leurs nombreux enfants et la survie de leur famille); la corruption morale de nombreux dirigeants politiques qui tranche avec l’héroïsme admirable de certains responsables de la société civile; les dangers constants posés par la malaria : tout y est décrit d’un ton exact, approprié, porté par une belle plume, précise, sans fioritures, fluide.

Même l’intimité que consent à nous faire part l’auteure, relatant sa vie sentimentale (elle part au pays tout juste après la rupture de sa relation amoureuse) est pertinente au contenu : avec le temps, on découvre souvent que les expatriés en Afrique y sont aussi pour fuir une cicatrice que l’espoir du dépaysement viendra dissoudre.

Il s’agit aussi d’un parcours à haute valeur sentimentale pour l’auteure. On y apprend, tard dans le livre, qu’elle a, jeune enfant, perdu ses deux parents, décédés sur le continent lors d’un accident aérien au Burundi…

Beaucoup rêvent, à leur jeune âge, u mitan de la vie, ou à leur retraite, d’un séjour prolongé de coopération volontaire dans un pays en développement : ce livre est pour eux. Ils y découvriront la vie qui les attend, avec les beaux moments, vraiment uniques, mais aussi, hélas, les probables désillusions.

Le sous-titre de cet ouvrage laisse entendre une suite à cette intéressante aventure personnelle. Je serai preneur.

Drône de guerre. Visages du Pakistan dans la tourmente

Guillaume Lavallée, DRONE DE GUERRE. VISAGES DU PAKISTAN DANS LA TOURMENTE, Boréal, Montréal, 2017, 208 pages.

Nuit blanche, no. 147, été 2017.

À 40 ans à peine, Guillaume Lavallée affiche un parcours singulier comme reporter québécois à l’international. Journaliste à l’Agence France Presse (AFP), une des plus importantes agences de la planète, il a été affecté dans des pays que les diplomates considèrent comme à haut niveau de risque, soit le Soudan, le Pakistan et l’Afghanistan. De son séjour au Soudan, il a rédigé un livre, Dans le ventre du Soudan (2012), finaliste au prestigieux prix Albert-Londres 2013.

M. Lavallée, maintenant de retour au pays à titre d’enseignant à l’UQAM, refait le même exercice avec un bouquin au titre accrocheur, cette fois sur le Pakistan. Le livre s’intéresse de près aux ravages causés par l’envoi massif de drones ciblant des terroristes mis sur la « hit list » de l’armée américaine.

Cette « Obamaguerre » selon son expression, car l’ex président américain a autorisé un grand nombre de ces opérations secrètes, ne sont pas sans effet sur les populations locales. L’auteur fait état de troubles conséquents sur la santé, physique et mentale, de populations souvent inquiètes de la tombée ou non de bombes provenant de ces appareils téléguidés de loin, et qui alimentent les trahisons qui sont bien fréquentes de ce pays à la réputation explosive.

Sans surprise donc, le drone y est devenu un enjeu toxique : « Se dire pro-drone au Pakistan, c’est renoncer à son avenir politique (…) Se dire ouvertement pro-drone dans les zones tribales, c’est presque signer son arrêt de mort. »

Le livre ne s’intéresse pas uniquement à cet enjeu. Il parcourt les relations de grande méfiance entre l’armée pakistanaise et les nombreuses tribus du pays (Pachtounes, Pendjabis, Baloutches, Sindhis, Bengalis), la lutte contre l’intégrisme, le blasphème religieux qui occupe une trop grande place dans les enjeux publics, la multiplication des écoles coraniques soutenues par l’Arabie saoudite, l’apparition d’enclaves sécurisées dans les cités abritant des classes moyennes où le modernisme s’affirme plus ouvertement.

Autant d’enjeux qui témoignent de ceci : la faillite de l’État à accomplir son rôle de base, soit la sécurité, l’éducation.

À noter la troisième partie du livre, qui porte sur une région méconnue : le Baloutchistan, qui abrite une minorité culturelle réprimée où les journalistes sont interdits, qui mène un dur combat en vue de sa reconnaissance.

Un ouvrage en forme de long reportage, captivant, qui nous ouvre une porte sur ce pays très complexe mais combien fascinant.

Sans capote ni kalachnikov

Blaise Ndala, SANS CAPOTE NI KALACHNIKOV, Mémoire d’encrier, Montréal, 2017, 274 pages.

Nuit blanche, site web, juin 2017.

Alex Kiandi, de son surnom Fourmi Rouge, et Petit Che sont deux cousins plongés dans l’obscurité d’un conflit sanglant et barbare en cours dans les Grands Lacs, en « République démocratique du Cocagnie », en fait l’actuelle République démocratique du Congo.

Leur destin est perturbé par la venue d’une cinéaste québécoise, Véronique Quesnel, dont le film Sona, viols et terreur au cœur des ténèbres, tourné dans le pays, est sélectionné pour l’Oscar du meilleur film documentaire.

Le titre du film fait référence à Sona, une petite fille de quatorze ans, intelligente, mais forcée à l’esclavage sexuel par le commandant Rastadamus, seigneur de guerre qui dirige la guérilla dans laquelle Fourmi Rouge et Petit Che sont conscrits pour renverser le gouvernement central incompétent et corrompu.

Le thème central est la barbarie de la guerre, le massacre des populations et les viols des soldats à l’encontre des femmes, qu’elles soient enfants ou grands-mères. Fourmi Rouge conserve un minimum d’humanité dans l’écriture, tenant à jour son journal personnel dans lequel il consigne sa vie, notamment ses rapports avec Miguel, médecin basque espagnol, un véritable humanitaire qui est comme une bougie scintillante d’espoir dans les ténèbres ombrageuses de la violence qui les entoure.

On y suit aussi les aventures de Rex Mobeti, footballeur du pays parti faire carrière en Europe, où il sera auréolé de gloire et gagnera plein de fric, symbole d’un parvenu ayant rompu avec son pays. Mais qui tentera de changer sa réputation sulfureuse en y revenant pour installer un programme de sport au profit des jeunes de la rue.

Écrit dans une langue maîtrisée, dense, avec le style direct et cru d’un narrateur adolescent devenu jeune adulte ayant vécu bien des horreurs, mais qui garde toute sa lucidité, ce roman impressionne grandement par sa compréhension des enjeux africains, nord-américains et québécois, sa critique de l’humanitaire devenu spectacle, mais aussi par sa description sans fard du destin funeste des combattants instrumentalisés par des forces qu’ils ne peuvent dominer. Une histoire bien ficelée par un esprit manifestement aguerri aux choses de ce monde.

100e anniversaire de la LNH: nos meilleurs souvenirs sportifs

Huffington Post, 18 avril 2017

Ça se bouscule en matière d’anniversaire cette année: l’année 2017 marque en effet le 150e anniversaire de la fondation du Canada; le 375e de la Ville de Montréal; et presque tout aussi important compte tenu de l’importance du hockey dans notre culture nationale: cette année consacre le 100e anniversaire de la naissance de la Ligue nationale de hockey (LNH), fondée à Montréal en 1917.

Sans surprise, une flopée d’ouvrages et de documentaires est attendue, qui permettront de nous remémorer les «faits saillants» de ce premier siècle de hockey. Avec d’autant de plaisir au Québec que le Canadien de Montréal (le CH, nos « Glorieux ») demeure l’équipe la plus auréolée, avec ses 24 coupes Stanley, trophée remis au champion des séries éliminatoires. Une coupe devenue le couronnement suprême du sport professionnel en Amérique du Nord, en raison du nombre d’équipes à affronter et de victoires à aligner durant les séries pour remporter les grands honneurs.

Le livre de Simon Grondin, Les faits saillants du match. Les 100 ans de la LNH (Presses de l’Université Laval, 2017) est un des rares livres en français publiés jusqu’à maintenant à l’occasion de ce premier centenaire.

Professeur de psychologie à l’Université Laval et expert du «temps psychologique», M. Grondin apparaît comme une figure iconoclaste dans l’univers des analystes du hockey. Il a déjà publié un livre hors norme, Le hockey vu du divan, paru en 2012, une singulière incursion dans le monde du hockey sous des angles nouveaux qui permettent de parler en profondeur des manies des joueurs, de leurs salaires, des bagarres, de l’arbitrage, de la latéralité, de l’amour des partisans pour leur équipe, de l’évolution des règles du hockey.

Le professeur Grondin en remet sur le métier, et profite de ce 100e anniversaire de la LNH pour nous faire de nouveau profiter de son talent de conteur et de gardien de la mémoire de notre sport national.

La LNH : des débuts modestes
Son livre commence par un retour en arrière sur l’histoire du hockey d’avant la LNH et son développement bancal et incertain au Canada et aux États-Unis: plusieurs ligues à vocation professionnelle sont en effet mises en place, avec des durées de vie se limitant souvent à un an.

Mais ce tâtonnement aboutit: la LNH démarre ses activités avec quatre équipes. Deux sont de Montréal: le Canadien et les Wanderers, les autres équipes représentant Ottawa et Toronto. Les Wanderers ne finissent pas la première saison. Québec devait être de l’aventure dès le départ, mais n’intègre la ligue que pour la troisième saison … avant de déménager l’année suivante.

Puis Boston rejoint la ligue en 1924, et New York, Détroit et Chicago entrent aussi dans l’aventure, en 1926. Durant une longue période, soit de 1942 à 1967, la LNH ne compte que six villes représentées: Montréal, Toronto, Boston, Chicago, Détroit, New York. Durant ce deuxième quart de siècle de la LNH, il y a toujours Montréal ou Détroit en finale, sauf en 1962.

L’année 1967-1968 permet enfin une expansion: six autres équipes épousent la LNH. La lancée se poursuit depuis, si bien qu’il y aura l’an prochain 31 équipes nord-américaines dans la LNH, dont sept au Canada. Fait singulier: trois clubs opèrent en Californie et deux en Floride… bref, dans des endroits où la seule glace que l’on voit est celle des cocktails qui nous rafraîchissent de la grande chaleur…

La rivalité historique Canadien-Boston
Un chapitre est consacré à une des plus grandes rivalités du sport professionnel: les affrontements Canadien-Boston en séries éliminatoires. Pour les plus âgés, les souvenirs se bousculeront et pour les plus jeunes, il sera permis de se frotter à des moments historiques de notre club à Montréal.

Savez-vous que ces deux clubs se sont rencontrés quelque 34 fois au printemps, et que le CH a été victorieux… pas moins de 25 fois !

Des séries âprement disputées, remplies de moments uniques de tension et de rivalité, avec les grands noms qui ont marqué le destin des deux équipes: les Orr, Esposito, Bourque chez Boston; les Béliveau, Lafleur, Dryden, Roy, Koivu et tant d’autres chez le CH.

Les derniers chapitres du livre de M. Grondin représentent un défi pour les experts avisés : ce sont des questionnaires testant les connaissances en hockey, groupés par décennie dans un cas et en catégories distinctes (équipes d’étoiles, gagnants de plusieurs Coupes …) dans l’autre. Les réponses sont parfois accompagnées d’un complément d’information qui offre une perspective nouvelle au lecteur. Malgré les millions de partisans au Québec qui suivent notre sport national presque pas à pas, il y a fort à parier que très peu de connaisseurs pourront répondre adéquatement à la majorité des questions soumises…

Bref, une lecture intéressante et instructive, qui nous replonge dans des moments uniques ayant défini l’évolution du hockey de la LNH. À recommander autant pour les partisans occasionnels que pour les amateurs aguerris…

Se dire Arabe au Canada

Nuit blanche, no. 146, printemps 2017.

Houda Asal, SE DIRE ARABE AU CANADA. UN SIÈCLE D’HISTOIRE MIGRATOIRE, Les Presses de l’Université de Montréal, 2016, 279 pages.

On le sait, l’immigration a fortement façonné notre paysage social depuis 30 ans. Cela ne va pas sans conséquence, comme on le constate avec la percée des mouvements dits populistes, aux États-Unis comme en Europe qui fondent leur propagande sur le trop grand afflux d’« étrangers ».

Ici au Québec, une grande population arabophone a pris racine, notamment venant du Maghreb (Tunisie, Algérie, Maroc), attirée ici en raison du français, leur langue seconde, sans compter que les immigrants de ce pays ne se sentent plus les bienvenus en France, leur pays traditionnel d’émigration.

Étonnamment, la présence arabophone remonte aussi loin que le 19e siècle, soit 1882 à Montréal, rappelle l’auteure, chercheure d’origine française qui s’est intéressée aux porte-voix de la communauté arabe au Canada jusque dans les années 1970.

L’auteure note que les arabophones, beaucoup des commerçants chrétiens tenant de petites boutiques familiales, se sont initialement regroupés, sans surprise, autour de leurs institutions religieuses. Mais sur le plan politique, ils se sont beaucoup positionnés dans un « entre-deux », une « position intermédiaire, oscillant entre la volonté de se « rapprocher de la catégorie majoritaire » et le choix de « résister plus frontalement à ces catégories en dénonçant le racisme dont elle était l’objet » (pp.11-12)

La période d’affirmation politique  se consolide à partir de 1967, avec la guerre des Six Jours : la communauté cherche alors à se donner davantage de visibilité et d’un poids politique qu’elle n’a pas encore vraiment obtenu. Elle a aidé en cela par la mise en place du multiculturalisme au Canada et par l’importance accru du conflit israélo-arabe qui occupe le devant de la scène à l’international.

Le portrait change considérablement au tournant des années 1980. La plupart des migrants arabes au Canada arrivent après cette période, entraînant une diversification, et une plus grande hétérogénéité, de la communauté. Des arabophones de la Syrie-Liban de religion chrétienne, on bascule, notamment dans le cas du Québec,  vers une immigration arabophone venant du Maghreb, de religion musulmane. Ce qui accentue la fragmentation, l’absence de cohésion de la mobilisation arabophone, qui est une des faiblesses historiques de la communauté dans son action communautaire et politique au Canada.

L’image de la communauté aussi en prend un coup, en raison du terrorisme utilisé par les Palestiniens dans leur lutte contre Israël, puis par les radicaux islamistes, et qui force les activistes arabophones à « militer dans un climat de suspicion », analyse l’auteure.

Résultat ? : La place des Arabes au Canada « semble plutôt s’être dégradée » depuis leur présence remontant à maintenant 130 ans : les Arabo-musulmans « font désormais partie des groupes les plus stigmatisés au Canada ». (p.258) Mais l’auteure ne nous laisse pas sur ce constat négatif : la mobilisation reste active et efficace au sein de la communauté, mais le défi devant elle reste titanesque….et d’autant plus urgent depuis le macabre attentat dans une mosquée de Québec en ce début d’année 2017.

 

Le terrorisme expliqué à nos enfants

Nuit blanche, no. 146, printemps 2017.

Tahar Ben Jelloun, LE TERRORISME EXPLIQUÉ À NOS ENFANTS, Éditions du Seuil, 2016, 143 pages.

Après le succès obtenu avec Le Racisme expliqué à ma fille (1998), puis avec L’islam expliqué aux enfants (et à leurs parents), publié en 2012, le prolifique écrivain français d’origine marocaine, Tahar Ben Jelloun reprend la même formule pédagogique avec Le terrorisme expliqué à nos enfants.

Sous forme d’échanges imaginaires avec sa fille, et dans un langage très accessible et sans parti pris, l’auteur de La Nuit sacrée, prix Goncourt 1987, tente de faire comprendre les motivations et les implications du terrorisme islamique en sol occidental.

Dans ce dialogue qui se lit d’un trait, l’auteur rappelle avec justesse que la terreur vise à instaurer la peur, et à faire vaciller la raison et l’intelligence. À propos, il écrit, en pensant aux populations se relevant d’un attentat : « L’émotion n’est pas bonne conseillère quand il s’agit de tracer une ligne de conduite et prendre des décisions dans ces moments tragiques » (p.24)

Le célèbre écrivain se fait très lucide sur l’islam, sa difficulté de composer avec la modernité et son instrumentalisation par les djihadistes. Il écrit : « Quelqu’un a dit : Ceux qui n’ont pas trouvé un sens à leur vie cherchent un sens à leur mort. » (p.41) Il déplore que les propagandistes islamistes, tels de néfastes spécialistes du marketing, veulent faire croire à des jeunes désœuvrés, plongés dans un vide culturel et spirituel, que le 7e siècle (naissance de l’islam) soit toujours d’actualité.

Didactique, M. Ben Jelloun rappelle avec conviction les valeurs fondamentales de la France, la liberté d’expression y étant sacrée. Il déplore que l’islam « résiste » aux réformes, qui rendraient inopérants un certain nombre de textes coraniques, et lui permettrait de renouer avec le dynamisme intellectuel qui le caractérisait entre le 9e et le 12e siècle. Malheureusement, en Orient musulman, « sectarisme et l’intolérance sont revenus en force ». (p.97) Il en appelle à un islam « apaisé, tranquille, vécu dans la sphère privée, respectant les lois du pays » (p.94)

Si l’islam s’accommode bien mal des caricatures du Prophète Mohammed et de la séparation totale du religieux et du spirituel, que le djihadisme s’obsède sur le corps de la femme qu’il faut protéger du « vice », cette religion n’est pas condamnée au statisme et à alimenter le terrorisme, bien au contraire. À tous les jours, Musulmans et non-Musulmans vivent en bonne intelligence en France…mais il y a lieu de s’inquiéter, raconte l’auteur, car l’image de la religion islamique est fortement mise à mal par les attentats à répétition. D’où l’importance de mieux intégrer les jeunes de 2e et 3e génération, notamment grâce une meilleure éducation, une pédagogie citoyenne, et une laïcité rigoureuse.

M. Ben Jelloun a produit, sans surprise dans son cas, un autre bouquin d’une clairvoyance profonde, juste et équilibré, à recommander pour tous.