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Sans capote ni kalachnikov

Blaise Ndala, SANS CAPOTE NI KALACHNIKOV, Mémoire d’encrier, Montréal, 2017, 274 pages.

Nuit blanche, site web, juin 2017.

Alex Kiandi, de son surnom Fourmi Rouge, et Petit Che sont deux cousins plongés dans l’obscurité d’un conflit sanglant et barbare en cours dans les Grands Lacs, en « République démocratique du Cocagnie », en fait l’actuelle République démocratique du Congo.

Leur destin est perturbé par la venue d’une cinéaste québécoise, Véronique Quesnel, dont le film Sona, viols et terreur au cœur des ténèbres, tourné dans le pays, est sélectionné pour l’Oscar du meilleur film documentaire.

Le titre du film fait référence à Sona, une petite fille de quatorze ans, intelligente, mais forcée à l’esclavage sexuel par le commandant Rastadamus, seigneur de guerre qui dirige la guérilla dans laquelle Fourmi Rouge et Petit Che sont conscrits pour renverser le gouvernement central incompétent et corrompu.

Le thème central est la barbarie de la guerre, le massacre des populations et les viols des soldats à l’encontre des femmes, qu’elles soient enfants ou grands-mères. Fourmi Rouge conserve un minimum d’humanité dans l’écriture, tenant à jour son journal personnel dans lequel il consigne sa vie, notamment ses rapports avec Miguel, médecin basque espagnol, un véritable humanitaire qui est comme une bougie scintillante d’espoir dans les ténèbres ombrageuses de la violence qui les entoure.

On y suit aussi les aventures de Rex Mobeti, footballeur du pays parti faire carrière en Europe, où il sera auréolé de gloire et gagnera plein de fric, symbole d’un parvenu ayant rompu avec son pays. Mais qui tentera de changer sa réputation sulfureuse en y revenant pour installer un programme de sport au profit des jeunes de la rue.

Écrit dans une langue maîtrisée, dense, avec le style direct et cru d’un narrateur adolescent devenu jeune adulte ayant vécu bien des horreurs, mais qui garde toute sa lucidité, ce roman impressionne grandement par sa compréhension des enjeux africains, nord-américains et québécois, sa critique de l’humanitaire devenu spectacle, mais aussi par sa description sans fard du destin funeste des combattants instrumentalisés par des forces qu’ils ne peuvent dominer. Une histoire bien ficelée par un esprit manifestement aguerri aux choses de ce monde.

Survivre. Pour voir ce jour

Rachel Mwanza, et Mbépongo Dédy Bilamba, Survire. Pour voir ce jour, Michalon Éditeur, Paris, 2014,
185 p.

Nuit blanche, no.135, été 2014

C’est vraiment une histoire incroyable que nous relate dans ce livre la Congolaise Rachel Mwanza, la jeune vedette du film québécois Rebelle du cinéaste Kim Nguyen : celle d’une enfant de la rue, une shegué comme on les nomme là-bas, renvoyée de son foyer sous la pression de sa grand-mère possédée par des croyances malsaines de sorcellerie, qui croit sa petite-fille envahie par le Malin.

Au début, c’est pourtant pour Rachel une belle histoire. Elle a la vie sans souci d’une enfant d’une petite communauté à Mbuji-Mayi, à 1000 km de la capitale, jouant avec ses amis, profitant des grands espaces. Mais son destin prend un mauvais tournant avec la relation de ses parents, qui se dégrade, et qui amène la famille de six enfants à quitter son village pour Kinshasa, sans le père, mais avec la grand-mère maternelle. Rachel, la troisième de la fratrie, y atterrit à neuf ans.

À Kin comme est nommée la mégapole invivable du Congo (RDC), la famille échoue dans un petit logis misérable, survivant laborieusement, au jour le jour, et c’est « la fin de l’insouciance », comme le dit Rachel. Elle ne va plus à l’école, elle a faim, voit sa mère s’absenter pour de longs séjours pour tenter ailleurs de subvenir à leurs besoins. La mère s’exile même hors du pays, en Angola, et Rachel, très attachée à elle, n’aura ensuite plus de ses nouvelles.

Comme les malheurs dus à la pauvreté extrême accablent la famille, la grand-mère voit Rachel comme la source de leurs malheurs, comme une sorcière, qu’il faut chasser. Rachel se retrouve donc à la rue, bannie de la communauté. « Pire qu’un voleur de marché ou un politicien corrompu, dans la société kinoise, la personne accusée de sorcellerie concentre toute la haine d’un peuple accablé ».

De fil en aguille, Rachel arrive à émerger en jouant notamment dans un documentaire belge sur les enfants de la rue à Kinshasa. Ce rôle lui ouvre ensuite les portes pour une audition qui changera, radicalement, sa vie. Le cinéaste québécois Kim Nguyen et son équipe sont en ville pour une fiction relatant le vécu d’une enfant de la rue, qui sera forcée par des milices de tuer ses parents, mais tombera aussi amoureuse d’un jeune garçon de son âge. Elle passe une audition. Son émotion crève l’écran. Elle est sélectionnée, sur le champ.

Le reste est un conte digne de Walt Disney. Non seulement le film connaît un succès fulgurant, mais la jeune Rachel est primée au Festival international du film de Berlin, et en liste pour un prix aux Oscars du cinéma, à Los Angeles, où elle se rend. S’en suivent des séjours comme vedette de cinéma à Montréal, Toronto, Paris…Puis une Fondation à son nom, pour venir en aide aux enfants de la rue en RDC. Trop beau pour être vrai, mais vrai quand même. Émouvant.

 

 

Boules d’ambiance et kalachnikovs. Chronique d’une journaliste au Congo

Nathalie Blaquière, Boules d’ambiance et kalachnikovs. Chronique d’une journaliste au Congo, Ottawa, David, 2013.

Nuit blanche, juillet-août-septembre 2013

La partie orientale de la République démocratique du Congo (RDC), en Afrique centrale, est assurément l’une des plus dangereuses qui soient. Région de troubles politiques, région de guerres, région de maladies, ce territoire autour du fleuve Congo, dont le seul nom évoque les fortes images décrites par l’écrivain Joseph Conrad dans son chef d’œuvre « Au cœur des ténèbres », n’est pas pour le touriste de passage. Il faut beaucoup de cran, et au surplus pour une femme occidentale, pour s’y aventurer pour une longue période, hors de tout le confort connu chez nous.

C’est donc un tour de force qu’accomplit Nathalie Blaquière, ex journaliste à Radio-Canada : simplement d’y avoir été, vécu, et rapporter un témoignage. Boursière pour un travail de quelques mois à radio Okapi, formidable projet financé par l’ONU dans le but de livrer une information de qualité à des régions aux prises avec des conflits, l’auteure livre un compte-rendu détaillé de sa vie là-bas, de ce qu’elle y a vu, ressenti. « Partout, la détresse, la pauvreté et les conflits recouvrent la vie d’une épaisse couche de misère, d’une cruelle réalité. » (p.95)

Son reportage assouvira la soif de tous ceux, qui comme moi, sont depuis longtemps intrigués par ce pays et avides de mieux connaitre ce coin de l’Afrique d’où nous parvient des informations souvent macabres, défiant tous nos repères. Son témoignage nous confirme la déchéance de ce pays : agressions sexuelles, assassinats, enfants soldats, enfants abandonnés dans la rue, tueries, corruption, absence de l’État, gravissimes méfaits de l’armée nationale contre ses propres citoyens, religiosité fiévreuse, et-eh oui-, cannibalisme, tout cela existe bel et bien dans ce pays si singulier. Mais tous ces revers côtoient aussi une bonne humeur teintée d’un humour quasi enfantin.

Les derniers chapitres du livre sont particulièrement bouleversants. À la toute fin de son séjour, Mme Blaquière, toujours animée de la passion de mieux percer les mystères de ce pays, tente de se lier avec un ex tortionnaire accusé d’avoir tué des soldats de l’ONU, et depuis écroué en prison. On touche, un peu, au passé de l’individu, assez pour mieux comprendre sa vie, entachée de la prégnance de la loi du plus fort, qui est celle, implacable, de ce pays.

Le seul reproche que je puisse timidement faire à l’ouvrage, que j’ai dévoré en quelques heures, sans pouvoir l’abandonner : il ne contient aucune plongée dans le passé du pays, dans son histoire torturée, marquée par le colonialisme et la dictature de Mobutu, les sources de son conflit avec le Rwanda voisin, et autres enjeux. Mais la réponse à cette critique se trouve dans le titre même du livre : « boules d’ambiance » et sur ce plan, soit une description fine de l’atmosphère qui règne actuellement dans ce Congo si insondable, ce livre bien écrit est à recommander. Chaudement.