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Mali, Ô Mali

Erik Orsenna, Mali, Ô Mali, Paris, Stock, 2014, 402 p.

Nuit blanche, no.136, automne 2014

Est-ce vraiment un roman que nous offre l’académicien français Erik Orsenna ? L’auteur relate l’épopée fantastique de madame Bâ, une résidente malienne en France, mais reproduit une vraie lettre du président Chirac à une dame du même nom, lui accordant avec égard un visa de résidence ?

Toujours est-il que l’on suit l’histoire palpitante de Marguerite Bâ, institutrice à la retraite, veuve, grand-mère, téméraire, orgueilleuse, mais toute entière vouée à son Mali natal, et qui décide, de manière grandiloquente, de ramener l’ordre dans son pays pris d’assaut par des fanatiques religieux.

Telle Jeanne d’Arc à qui elle se compare, elle y revient pour tenter d’y réinstaurer les « Lumières », soit l’Éducation (avec un grand e). Qui, selon elle, ne peut prendre racine que par le contrôle des naissances, l’enseignement aux filles, de meilleurs perspectives de vie pour les jeunes.

Le retour de madame Bâ au Mali débute par une visite dans un camp de réfugiés, des résidents du Nord du pays fuyant la folie des islamistes ayant imposé l’application rigide de la Charia, le voile forcée aux filles, le châtiment corporel aux voleurs.

On la suit ensuite dans une expédition sur le fleuve Niger, pour une arrivée dans la ville séculaire de Tombouctou dilapidée par des islamistes sans vergogne, qui spolient les trésors humains qui s’y trouvent, notamment des manuscrits datant de plusieurs siècles. Telle une torche flambant dans la Nuit, madame Bâ retrouve ses réflexes d’enseignante et, au péril de sa vie, décide d’y rouvrir l’école, « le seul rempart contre la folie ». Elle y prône ouvertement la contraception : les femmes ne pourront jamais s’affranchir si elles s’obstinent, selon les volontés irréfléchies des hommes, d’élever plus de trois enfants (un nombre raisonnable pour une famille moderne, selon madame Bâ !).

Brièvement capturée par des djihadistes, madame Bâ sera libérée, et rencontrera même le président Hollande, venu sur place se réjouir de l’opération menée par les militaires français pour éradiquer la menace islamiste dans la région.

Racontées par son griot (conteur) et petit-fils, Ismaël, lui aussi résidant en France, les aventures de madame Ba se déploient sur un ton badin (un passage se moque même d’un adjoint du président Hollande, un certain Erik Orsenna !).

« Mali, ô Mali ! Qu’est-il advenu de mon pays ! », proclame madame Bâ. On sent bien, à travers cette singulière héroïne, qui parle à voix haute à son défunt mari, la tristesse réelle du romancier envers un ami subitement atteint de déraison, et dont on souhaite tant qu’il retrouve sa sagesse.

 

 

 

Voyage au pays du coton. Petit précis de mondialisation

Erik Orsenna, Voyage au pays du coton, Petit précis de mondialisation, Fayard, Paris, 2006

Nuit blanche, no. 105, hiver 2006-2007

Se faisant essayiste, l’écrivain et membre de l’Académie française Erik Orsenna fait oeuvre origi­nale. Au lieu de deviser sur la mondialisation ex cathedra, il décide de voir par lui-même ce que veut dire, à travers une filière d’activités millénaire, soit la pro­duction de coton, cette mondia­lisation dont on nous rebat tant les oreilles.

Il nous amène ainsi au Brésil, en Chine, aux États-Unis, en Inde, en Égypte, au Mali, en France et en Ouzbékistan, les grands producteurs d’une indus­trie qui fournit encore 40 % du marché mondial du textile.

Agréable à lire, comme on s’y attend, l’auteur nous glisse dans la soie de ses mots pour mieux nous faire connaître ce milieu et ses principaux acteurs. Un des enjeux de cette industrie est la question des subventions et autres faveurs accordées par les États pour protéger leurs pro­ducteurs locaux.

Comme on s’y attend, les États-Unis tiennent le haut du pavé avec une production moderne,  soutenue par le gouvernement, ce qui cause bien du tort aux producteurs moins pourvus.

Comme dans le dossier du bois d’œuvre qui oppose le Canada et les États-Unis, chacun accuse les autres de manœuvres illégales, de mauvaise foi, tout en évoquant les vertus du commerce libre et sans entraves.

Sans surprise, on apprend que le plus gros et les plus malins y gagnent, et des nuages pèsent ainsi sur l’horizon de pays plus pauvres, dont le Mali, forcé de privatiser son industrie. Seul le Brésil, dit l’auteur, joue clairement la carte libérale. « Tous les autres pays que j’ai visité, tous s’arrangent pour fuir les rigueurs et les volatilités du marché : subventions ouvertes ou déguisées, manipulations monétaires ou douanières, batailles de normes, constats préférentiels… »