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La représentation des Arabes dans le cinéma américain

Séquences, mai-juin 2004

Un stéréotype encore bien vivant

Si l’image des Arabes dans le cinéma américain n’a jamais pêché par excès de bonté, elle avait, tendance à devenir plus nuancée depuis quelques années, moins tronquée, moins biaisée. Le 11 septembre 2001 est venu tout remettre en cause. Assisterons-nous à un retour en force de l’image de l’Arabe barbare dans le 7e art ?

Entrevue avec un spécialiste de la question, Laurence Michalak, professeur à Berkeley et éminent spécialiste du Moyen-Orient.

Tout d’abord, pouvez-vous brièvement nous relater ce qui a motivé votre intérêt sur cette question de l’image des Arabes dans le cinéma américain ?
Mon engagement avec le monde arabe et l’islam a été un accident. À la fin de mes études en 1964 (Stanford), j’ai postulé pour rejoindre le Peace. Corps et on m’a proposé une affectation comme professeur d’anglais en Tunisie. Quand j’ai reçu cette invitation, je ne savais même pas localiser la Tunisie sur une carte ! J’ai finalement gagné Tunis, visité d’autres pays arabes, et appris à apprécier cette culture et la langue. J’ai toujours été touché, à la fois émotionnellement et intellectuellement par le cinéma et, quand je suis retourné aux États-Unis, j’ai été estomaqué de constater l’écart incroyable entre l’image très négative des Arabes et des Musulmans donnée par notre cinéma et l’impression fort positive que j’avais développée de cette communauté, sur le terrain, lors des mes séjours au Maghreb ainsi qu’en Jordanie, en Égypte, au Liban et en Syrie.

Comment décririez-vous l’image des Arabes dans le cinéma produit aux États-Unis ?
Cette image a évolué, notamment en fonction des contextes historiques. Dans les années 20, on assiste à l’émergence de l’image associée au cheik, à partir du film le plus connu de l’époque, soit The Sheikh (1921), dans lequel Rudolph Valentino joue le rôle d’un « Arabe » qui enlève des femmes occidentales, ce qui contrevient aux normes de l’époque : un individu des colonies, être de luxure et de violence, ne peut flirter avec des femmes occidentales.

Il y a eu ensuite un autre classique du genre, Beau Geste (1926), à propos de la présence de légions étrangères en sol arabe. Les locaux sont toujours représentés en robes longues, et sont battu sur le terrain malgré leur supériorité en nombre. On sent ici une justification implicite de la « justesse » de l’entreprise colonial occidentale, alors qu’en fait, les Arabes luttent contre l’invasion: étrangère. Une autre représentation est celle tournant autour de la fantaisie et de la magie, dans laquelle le monde arabe s’avère ni plus ni moins qu’un dépôt des fantaisies occidentales. 0n représente cette région comme un lieu de monstres, de serpent de femmes mi-vêtues, de harems.

Des exemples : The Thief of Baghdad (1924) et The Wonders of Aladdin (1961). Un autre genre exotique est celui où le monde arabe fournit le cadre de complots et d’événements extravagants, mais sans en être vraiment un acteur. Le film le plus célèbre dans cette catégorie est certainement Casablanca (1942).

Comment cette image a-t-elle évolué dans un contexte plus moderne, soit celui des dernières décennies ?
Les événements du Moyen-Orient, soit le conflit israélo-palestinien et les actions spectaculaires de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), ont constitué la trame de fond d’une nouvelle série de préjugés. Ici, clairement, l’Israélien est le héros l’Arabe, le vilain. Le film le plus représentatif à cet égard est Exodus (1960), dans lequel Paul Newman joue le rôle d’un leader sioniste qui introduit clandestinement des réfugiés en Palestine.

Dans ce film, il n’y a que deux types d’Européens, ceux appuyant le sionisme et les antisémites. Enfin la plus récente représentation des arabes est celle du terroriste. Le premier film du genre fut Black Sunday (1977), relatant l’histoire d’un complot terroriste arabe pour assassiner des spectateurs, incluant le président du pays, lors d’un match du Super Bowl. Le complot est déjoué par de braves agents israéliens.

Un autre exemple est Delta Force (1986), où des commandos américains sauvent des passagers d’un avion détourné et tuent les assaillants arabes. On peut aussi rappeler True Lies (1994), avec Schwarzenegger et Executive Decision (1996), où des combattants arabes, dirigés par un fanatique du Coran, saisissent un avion pour attaquer Washington.

Il y a eu toutefois ces dernières années quelques films à saveur plus positive. C’est le cas de The 13th Warrior (1999), l’histoire de Ibn Fandlan, un diplomate arabe du Moyen-Âge qui voyage dans la région de la Volga en Europe, et qui est dépeint comme l’individu le plus raffiné du film, qui refuse l’alcool et prie avant de s’engager dans des combats. Je pense aussi à Three Kings (1999), une fiction tournant autour de soldats américains en Irak, après la guerre du Golfe de 1991. On y dépeint de mauvais Arabes, mais aussi de bons Irakiens, humains et pleins de compassion.

Quelle analyse globale en tirez-vous ?
Il faut rappeler en premier lieu que ce ne sont pas uniquement les Arabes qui sont décrits négativement par Hollywood. D’autres communautés l’ont été, selon les circonstances du moment : les Japonais lors de la Deuxième Guerre mondiale, les Russes lors de la guerre froide.

Ensuite, plusieurs de ces films ne sont pas mauvais uniquement en ce qui a trait à leur traitement des Arabes : ils sont médiocres aussi sur le plan artistique, sur celui de la direction d’acteurs et du scénario. D’autres oeuvres, au contraire, en dépit de leur mauvaise représentation de la communauté, sont de bons films sur le plan technique. Mais, en moyenne, la plupart peuvent être classés comme de mauvais films, avec quelques produits intéressants, ça et là.

Pourquoi les Arabes sont-ils dépeints de cette façon ?
D’une part, il y a cette tendance à simplifier et à stéréotyper qui nous est universelle et qui se prête bien au cinéma, avec ses histoires de bons et de méchants. Dans le cas plus spécifique des Arabes, il y a des racines historiques au facteur de distorsion de leur image.

Les États-Unis ont été initialement peuplés d’Européens ayant une vision conflictuelle des Arabes, en raison des luttes qui ont marqué les deux civilisations en Europe. L’ignorance est un autre facteur. Il y a encore assez peu d’arabes aux États-Unis. Leur immigration est assez récente comparée à celle d’autres communautés. Enfin, l’influence de la politique américaine dans la région ainsi que le biais américains envers Israël continue d’agir négativement sur notre perception de cette communauté.

En général, comment pensez-vous que ces films exercent un impact sur la représentation populaire des Arabes dans la société américaine ?
Les films ont selon moi une influence déterminante sur la perception américaine des Arabes. La plupart des Américains n’ont jamais vu d’Arabes de leur vie, sauf à l’écran, où ceux-ci sont présentés comme un peuple méchant, sinistre. Il y a eu 1,5 milliard d’entrées dans les cinémas américains en 2001, sans mentionner les films vus à la télévision, et toutes ces représentations néfastes des Arabes ont leur effet. C’est le cas particulièrement auprès des jeunes, les plus gros consommateurs de cinéma.

Serait-ce correct d’affirmer que, parmi toutes les communautés ethniques présentes aux États-Unis, les Arabes sont ceux qui subissent l’image la plus négative au cinéma ?
Je crois que oui. Les Arabes, de même que les Perses et les Turcs, sont ceux qui sont le plus négativement représentés. Comment les Arabo-Américains réagissent-ils à une telle représentation de leur culture ?

Historiquement plusieurs ont réagi en montrant une certaine honte de leur passé culturel, et ont ainsi tenté de cacher leur origine. Certains ont même changé leurs noms, par exemple de Mohammed à Mo.

Dans les années récentes toutefois, cette réaction a changé, de la honte à la colère. Il y a quelques années, le FBI a entamé une opération sous le vocable Abscarn, où des agents prétendant être des Arabes essayaient d’identifier des éléments supposément corrompus de la communauté. Les Arabo-Américains ont été offensés, avec raison d’ailleurs, de cette initiative, et cet incident a mené à la formation d’une association, l’American-Arab Anti-Discrimination Committee. Maintenant, les Arabes et les Musulmans réagissent avec force quand ils sont présentés de manière stéréotypée.

Avez-vous déjà senti un effet du 11 septembre sur l’image présentée des Arabes dans l’industrie cinématographique américaine ?
Malheureusement, l’image déformée des Arabes et des Musulmans s’est détériorée. Cette communauté fait l’objet de profilage, dans les aéroports, entre autres. La protection de leurs droits civiques s’est érodée sous l’effet des lois anti-terroristes. Il y a déjà eu un certain nombre de films et de reportages au ton nettement anti-arabe projetés sur les écrans, au cinéma et à la télévision.

Alcool et islam : une relation controversée

www.tolerance.ca, été 2004

Alors que l’écrivain Malek Chebel public une surprenante Anthologie d u vin et de l’ivresse en islam ( Le Seuil, 2004), qu’en est-il réellement du rapport qu’entretiennent les musulmans avec l’alcool ? Nous avons a posé la question à un expert, le professeur Laurence Michalak, de l’Université Berkeley.

Laurence Michalak s’intéresse en effet de près à ce thème. Il a, entre autres, écrit en 2002 un texte spécialisé intitule Alcohol and Islam: Alcohol Consumption Among Tunisian Emigrants to France, et a effectué plus récemment une étude sur la consommation de l’alcool par les musulmans américains.

Rappelons d’abord quelques considérations générales. L’islam entretient un rapport ambivalent avec l’alcool, notamment pour ses résidents en Occident. La plupart des musulmans considèrent l’alcool comme formellement interdit par leur religion. Ainsi, les sourates 2:219, 4:43, 5:90 et 5:91 traitent de cette question, et toujours dans le sens négatif de son interdiction. Par exemple, la sourate 5:90 déclare ceci : « ô vous qui croyez/ le vin, le jeu de hasard, les pierres dressées et les flèches divinatoires sont une abomination et une œuvre du Démon/ Évitez-les… »

D’autres adeptes de l’islam, certainement minoritaires, pensent que l’islam, sans en recommander la consommation, permet l’absorption d’alcool, notamment une fois toutes les cinq prières quotidiennes complétées, ou encore qu’il ne condamne que la saoulerie et non le produit en tant que tel.

Cette variété d’opinions se reflète dans les politiques des États : si l’alcool est formellement interdit en Arabie saoudite, y compris pour les étrangers non musulmans, sa présence est bien tolérée au Maghreb, notamment en Algérie et au Maroc, qui sont même producteurs et exportateurs de vins.

Étudiant de près la révélation coranique, le professeur Michalak, qui a séjourné longuement durant sa carrière dans presque tous les pays arabes, mentionne que l’interdiction de l’alcool s’est faite de manière progressive aux premiers temps de l’islam.

Au début de la prophétie de Mahomet, affirme-t-il, l’alcool n’était pas interdit aux musulmans. La séquence des révélations semblerait plutôt indiquer qu’on a d’abord proclamé le bannissement de l’alcool lors des moments de prière pour en venir, plus tard, à une interdiction totale, l’alcool étant assimilé à un péché grave, passible d’une punition équivalant à 40 coups de fouet.

Paradoxalement, note le savant, ce sont les chimistes musulmans qui, en ayant perfectionné la
technique de distillation, et en l’ayant fait connaître en Europe via l’Espagne, ont contribué à développer l’industrie de l’alcool en Occident. Même le mot alcool vient de l’arabe al-kuhul, ou poudre fine.

Un sujet peu étudié
Quant à étudier le rapport réel des musulmans à l’alcool, Laurence Michalak rappelle la pauvreté de la documentation scientifique à ce sujet. Comme plusieurs pays musulmans interdisent la consommation de l’alcool, les données obtenues demeurent souvent suspectes. N’empêche, rapporte le professeur, même si les résidents d’un pays consomment en moyenne peu d’alcool, des problèmes importants d’alcoolisme peuvent y subsister, malgré le silence des autorités.

Pour l’ensemble des pays islamiques, la consommation d’alcool reste une des plus faibles dans le monde. Une étude de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), effectuée en 1996, indique que les pays musulmans sont ceux qui consomment le moins d’alcool.

L’Indonésie, pays musulman le plus peuplé du monde, est celui où la consommation serait la plus basse, avec une absorption minime de 0,13 litre par année, par adulte. Il est suivi de près par le Yémen, avec 0,15 litre. Le plus grand consommateur parmi les nations musulmanes serait le Kazakhstan, mais ce pays compte aussi une grande population russophone.

Quant au type d’alcool consommé, des différences importantes sont à noter. Si les Algériens préfèrent majoritairement la bière, leurs voisins, les Tunisiens ont davantage un penchant pour le vin, tandis que les Syriens optent pour les spiritueux.

Honte et culpabilité
De par la documentation existante en la matière, le professeur Michalak retient quelques constats. Parmi ceux-ci : le déni. Plusieurs en monde musulman nient l’existence du problème, ayant de la difficulté à traiter de ce sujet encore tabou, entouré de sentiments de honte et de culpabilité.

De plus, pour plusieurs musulmans, y compris des chercheurs de ce pays, quiconque boit, même modérément, est un alcoolique. Ceci dit, malgré ces interdictions, la consommation d’alcool n’a jamais été éradiquée en terre musulmane. Ses vertus ont même été célébrées dans nombre de contes et poèmes de la littérature arabe et perse, suscitant même l’émergence d’un genre littéraire appelé khamriyya (vin ou Bacchus) et la formation d’un clan de poètes interdits, le plus célèbre d’entre eux étant Abu Nawas au début de l’ère islamique.

Le cas des musulmans vivant à l’étranger
Qu’en est-il de la consommation d’alcool chez les musulmans installés en Occident, et dont le nombre atteint quelques millions, notamment en Europe ? Le professeur s’est penché sur le cas des musulmans américains, à la suite d’un sondage effectué auprès de 7 457 citoyens, toutes religions confondues.

De ce nombre, cependant, seulement 41 étaient musulmans. Il s’est avéré que ceux-ci avaient un taux d’abstention plus élevé (soit 75 %) que la moyenne américaine, laquelle tourne plutôt autour des 33 %. Du groupe des musulmans qui consomment de l’alcool, deux tiers se considèrent des consommateurs légers, l’autre tiers étant avantage des gros consommateurs.

Le professeur a aussi analysé le cas des Tunisiens vivant en France, ce dernier pays affichant une des consommations les plus élevées au monde. Le cas est intéressant car ces immigrants passent d’une culture où l’alcool est perçu négativement à une culture où il est presque célébré.

Selon l’étude du professeur, les cas les plus spectaculaires parmi les consommateurs de confession musulmane sont ceux qui, ayant vu leur vie décliner par une trop forte consommation, ont joint les rangs des désoeuvrés locaux. M. Michalak rappelle également l’existence des musulmans « born again », qui ont vécu des problèmes d’alcool et ont retrouvé un sens à leur vie dans l’interdiction que fait leur religion de substances alcooliques.

Quoiqu’il en soit, le professeur, comme tout bon chercheur, insiste sur la nécessité d’explorer plus avant ce sujet encore négligé par la recherche en sciences sociales. Voilà une belle problématique de doctorat pour les nombreux arabisants peuplant les chaires de recherche en sciences sociales depuis trois ans.