Comment Vladimir Poutine a livré l’Amérique à Donald Trump

La Presse, 7 novembre 2024

L’ampleur étonnante de la victoire de Donald Trump aux élections américaines de 2024 sera décortiquée de mille façons dans les prochaines semaines par les experts et les analystes.

Yvan Cliche

Yvan ClicheFellow au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM) et spécialiste en énergie

À écouter les citoyens américains, lorsqu’ils sont interrogés à propos des candidatures de Kamala Harris et de Donald Trump, la diminution de leur pouvoir d’achat a pesé lourd dans leur décision électorale.

Mais ce qui manque toujours à cette analyse citoyenne, c’est la cause de cette inflation : Vladimir Poutine.

L’impact inflationniste de l’invasion russe

En poussant ses armées en territoire ukrainien, le président russe a provoqué un choc frontal et imprévu sur l’économie mondiale, principalement dans le secteur de l’énergie.

Ce choc a été particulièrement brutal en Europe. Le Vieux Continent dépendait grandement du pétrole et du gaz russes pour faire tourner son économie.

Déjà bien avant l’invasion, preuve qu’elle préparait sa manœuvre militaire, la Russie avait artificiellement baissé ses livraisons de gaz en Europe, à hauteur de 25 % à la fin de 2021, et encore davantage au début de 2022. L’Europe entamait donc l’hiver 2022 avec des réserves de gaz bien moindres qu’auparavant, soit jusqu’à 30 % de moins que la moyenne des dernières années1.

Manifestement, la Russie visait à faire monter les prix, priver l’Europe de son précieux gaz, et la rendre plus vulnérable à toute menace de rupture d’approvisionnement.

C’est ce que Poutine a précisément accompli après l’invasion : devant l’opposition européenne à son action en Ukraine, il a décidé de couper l’approvisionnement en gaz à plusieurs pays, et ce, au tout début de l’hiver, période où la consommation énergétique est à son maximum.

Cette rupture d’approvisionnement a bien sûr créé un déficit de l’offre. Résultat : les prix de l’énergie sont partis en flèche et ont atteint des records. Ainsi, en 2022, les prix de l’électricité en Europe ont subi une hausse de 14 % en moyenne, obligeant plusieurs pays, dont la France, à mettre en place un bouclier tarifaire pour limiter l’impact ressenti au niveau des ménages2.

L’impact inflationniste de cette hausse des prix de l’énergie sur l’économie en général a été manifeste. L’inflation mondiale en 2022 a atteint près de 9 %, se répercutant sur le panier d’alimentation en raison du lien entre l’énergie et le transport des aliments3.

Une crise de confiance

L’effet inflationniste a aussi été ressenti en Amérique du Nord, et dans une de ses composantes les plus sensibles : le prix de l’essence. Le prix de l’essence est fortement corrélé aux États-Unis avec la confiance que les consommateurs entretiennent envers leurs dirigeants et envers l’avenir de l’économie.

Or, les prix à la pompe aux États-Unis ont atteint plus de 5 $ le gallon en juin 20224.

Pour atténuer les effets économiques et politiques néfastes de cette hausse, Washington a décidé, à la veille des élections de mi-mandat de 2022, de mettre quelque 200 millions de barils de pétrole sur le marché5.

Depuis la crise pétrolière de 1975, les États-Unis entreposent des millions de barils de pétrole. Cette utilisation des stocks en 2022 a été, de loin, la plus importante jamais effectuée par un président américain.

Même si les prix de l’essence ont grandement reflué depuis (à 3,30 $ le gallon en 2024)6 et que l’inflation a diminué, il semble bien que le mal était fait : les Américains semblent garder depuis une forte impression que leur sort s’est envenimé, que leur avenir économique est bien moins enviable qu’avant.

Depuis, les républicains surfent habilement sur ce sentiment. Si Donald Trump a pu récupérer sa présidence, il doit une fière chandelle à son acolyte à Moscou.

1. Consultez l’article de l’Agence internationale de l’énergie (en anglais)

2. Consultez le rapport du ministère de la Transition écologique de la République française

3. Consultez le rapport du Fonds monétaire international (en anglais)

4. Consultez le rapport du département de l’Énergie des États-Unis (en anglais)

5. Lisez l’article « Biden sold off nearly half the U.S. oil reserve. Is it ready for a crisis ? » (en anglais)

6. Consultez l’analyse de l’Agence internationale de l’énergie sur les prix du pétrole (en anglais)Qu’en pensez-vous ? Participez au dialogue