Trump et l’industrie pétrolière Après le sentiment de triomphe, le scepticisme

La Presse, 14 avril 2025

Les bouleversements de l’économie mondiale provoqués par les politiques tarifaires américaines sont loin de faire l’affaire de l’industrie pétrolière, explique Yvan Cliche.

Yvan CLiche
Spécialiste en énergie et fellow au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM)

Il a dû y avoir une grosse fête le 5 novembre dernier à Washington, au siège social de l’American Petroleum Institute, ce puissant lobby rassemblant des centaines d’entreprises de l’industrie pétrolière et gazière des États-Unis.

Le candidat républicain Donald Trump, soutenu avec enthousiasme par l’industrie fossile, allait retourner à la Maison-Blanche avec la promesse d’une ère de domination énergétique tous azimuts.

Mais la lune de miel n’aura pas duré. Le sentiment de triomphe a laissé place au scepticisme. Car derrière les propos lénifiants du président Trump au sujet du secteur du pétrole et du gaz, l’escalade tarifaire contre la Chine, deuxième économie mondiale, plombe l’économie et ne va pas du tout dans le sens des intérêts de l’industrie des énergies fossiles.

Une économie artificiellement mise à mal

La consommation d’énergie est étroitement liée à la santé de l’économie. Si elle va mal, la consommation d’énergie diminue : les bateaux et les camions de marchandises circulent moins en mer et sur les routes, et les industries consomment moins de gaz pour chauffer ou pour produire de l’électricité.

La salve tarifaire des États-Unis d’abord imposée contre tous les pays du monde avant d’être suspendue quelques jours plus tard laisse présager une grande imprévisibilité pour la suite des choses.

Le commerce mondial risque de connaître un fort ralentissement. L’équation est simple : moins de commerce signifie aussi des besoins moindres en énergie.

D’ailleurs, le Fonds monétaire international souligne les « risques significatifs » à l’économie mondiale des droits de douane imposés par Washington : l’incertitude permanente vient freiner considérablement les investissements et les embauches.

De plus, s’attaquer à la Chine de cette façon est un risque réel pour l’économie : ce pays a été le moteur de la croissance pétrolière depuis plus de 10 ans, accaparant 60 % de la croissance mondiale en pétrole⁠1.

Une telle récession n’augure rien de bon pour l’industrie pétrolière et gazière. Elle risque fortement de faire chuter la demande pour les barils de pétrole et le gaz, et de faire dégringoler les prix à un niveau trop bas pour rentabiliser des activités de forage. La promesse du « Drill, baby, drill ! », claironnée par Trump, se fera donc attendre…

Des acheteurs méfiants face au gaz américain

Ce n’est pas tout. Les mesures tarifaires appliquées à l’acier et à l’aluminium haussent déjà de manière importante les coûts d’exploitation de l’industrie des énergies fossiles⁠2, grande utilisatrice de ces matériaux pour ses activités d’extraction. Là encore, les pratiques tarifaires de Trump ne vont pas dans le sens d’activités plus intenses et plus rentables.

Les méfaits de cette guerre commerciale atteignent particulièrement l’industrie du gaz, la seule énergie fossile avec de bonnes perspectives de croissance. Depuis deux ans, les Américains sont les plus importants exportateurs mondiaux.

Avec la rhétorique trumpienne de domination énergétique et de rétorsion commerciale en cas de disputes, les acheteurs de gaz y penseront deux fois avant de se lier aux États-Unis et se voir potentiellement imposer une taxe arbitraire, qui risquerait de compromettre leur sécurité énergétique.

C’est déjà le cas avec le gaz américain en Chine. Les producteurs de gaz n’en vendent plus dans ce pays⁠3, un marché dont les importations de gaz avaient pourtant augmenté de près de 60 % en 2023⁠4.

Une occasion à saisir pour le Canada

Ce manque de fiabilité du côté américain, entièrement dû à l’attitude de l’équipe actuelle à Washington, représente une occasion pour le Canada. Pour la première fois de son histoire, le pays va exporter du gaz cette année grâce à la mise en service du projet LNG Canada : il sera transporté par des tuyaux du nord de la Colombie-Britannique vers le port de Kitimat.

La venue d’un nouvel acteur fiable comme le Canada dans le monde international du gaz représente une bonne nouvelle pour les acheteurs, notamment en Asie. Contrairement aux États-Unis, le Canada n’a aucune politique visant à utiliser la dépendance énergétique pour contraindre un client, un allié. Dans le contexte actuel, marqué par l’attitude belliqueuse des grandes puissances, c’est un atout dont le Canada devrait tirer grandement profit.

1. Lisez « China’s oil slowdown is a global wild card » (en anglais)

2. Lisez « Trump’s Tariffs Are Raising Costs for One of His Favorite Industries : Oil » (en anglais ; sur abonnement)

3. Lisez « China halts U.S. LNG imports for longest since last trade war » (en anglais)

4. Lisez « Rising Production, Consumption Show China is Gaining Ground in Its Natural Gas Goals » (en anglais)