Les Affaires, 1er avril 2025
Yvan Cliche, spécialiste en énergie et fellow au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM) (Photo: courtoisie)
Un texte de Yvan Cliche, spécialiste en énergie et fellow au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM)
LES IDÉES DES AFFAIRES. Depuis le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump et le lancement de la campagne électorale au Canada, la question de la diversification de nos marchés d’exportation d’énergie a fait une entrée en force dans les débats publics.
Il y a à peine quelques semaines, le projet, peu connu, de ligne d’électricité transatlantique du Québec vers l’Europe recevait un intérêt poli, mais sceptique chez bon nombre d’observateurs. Or, avec l’attitude belliqueuse de Washington envers ses alliés, y compris le Canada, une telle interconnexion électrique suscite la curiosité et éveille les esprits sur la nécessité d’étudier des options jugées autrefois comme plus ou moins réalisables.
Il en est de même avec notre énergie fossile: les projets que l’on croyait révolus doivent maintenant être abordés avec plus d’ouverture et de pragmatisme.
Construire un pipeline uniquement en territoire canadien?
En matière d’énergie fossile, un premier enjeu passe sous le radar: le Québec et l’Ontario reçoivent une bonne partie de leur approvisionnement en pétrole de l’Ouest canadien via un pipeline traversant le territoire américain (la canalisation 9), bifurquant vers Sarnia pour alimenter la raffinerie de Montréal-Est (canalisation 5).
Cette traversée en territoire américain constitue, dans le contexte actuel, un point de vulnérabilité pour le Canada. Aux États-Unis, la canalisation 9 fait l’objet, depuis 2020, de contestations juridiques et sociales en raison de craintes de fuites pouvant causer des dégâts environnementaux. C’est un point de litige officiel entre le Canada et les États-Unis, et ce depuis l’ère Biden.
Le Canada devrait-il, au nom de la sécurité énergétique, envisager de construire un passage plus sécuritaire uniquement en territoire canadien? Un deuxième enjeu porte sur la possibilité d’ajouter des voies d’acheminement du pétrole et du gaz canadien hors du giron américain, à l’ouest, donc via la Colombie-Britannique ou vers l’est, via le Québec? L’exportation de pétrole et de gaz du Canada compte des enjeux financiers d’importance. Le Canada est un gros joueur en matière fossile: le 4e producteur de pétrole au monde et le 5e producteur de gaz.
Les revenus tirés des exportations canadiennes d’énergie s’élèvent à 217 milliards de dollars canadiens (G$) en 2022, soit le tiers des exportations canadiennes totales de marchandises vers les États-Unis. À titre comparatif, les revenus tirés des exportations canadiennes d’électricité tournent autour de 4G$.
Or, même dans le nouveau contexte dans lequel nous sommes plongés, il y a bien peu de chances que ces projets de canalisations pancanadiens soient relancés, du moins sur la place publique, par des promoteurs.
Avant de s’engager, ceux-ci voudront tester l’intérêt réel des gouvernements, fédéral comme provinciaux, à mettre en place un environnement réglementaire et social prévisible et potentiellement propice à la rentabilité de telles infrastructures.
Le Québec détient les clés de cette énigme avec une possible route d’exportation du pétrole et du gaz canadien via la voie maritime du Saint-Laurent. Le refus québécois des projets de pipeline pétrolier Énergie Est, en 2017, et de gazoduc LNG Canada, en 2021, ont laissé de mauvais souvenirs dans l’Ouest du pays.
Considérer de nouvelles infrastructures énergétiques avec pragmatisme
La donne pourrait avoir changé. Selon un sondage SOM publié en février, les Québécois seraient en majorité favorables au passage sur le territoire d’infrastructures pour transporter du pétrole et du gaz.
Cela dit, même si le Québec donnait des signaux d’ouverture face à de tels projets, en échange de potentiels bénéfices économiques, il est loin d’être assuré que ceux-ci se concluraient avec une décision finale d’investissement.
Il n’y a pas de lien direct entre un climat social favorable à l’étude de tels projets et leur réalisation, loin de là, d’autant que de telles infrastructures coûteraient des dizaines de milliards de dollars.
Des enjeux économiques, techniques, environnementaux, sociopolitiques et géopolitiques, pourraient, in fine, après une revue diligente, refroidir les promoteurs.
Mais laissons d’abord la chance à ces promoteurs de faire la preuve de la nécessité et la faisabilité de ces projets stratégiques qui permettraient de réduire notre dépendance face au marché américain. D’autant que les acheteurs étrangers apprécieraient cette addition d’énergie fiable du Canada.
Fermer définitivement la porte n’est donc pas à notre avantage. Mais laissons d’abord la chance à ces promoteurs de faire la preuve de la nécessité et la faisabilité de ces projets stratégiques qui permettraient de réduire notre dépendance face au marché américain. D’autant que les acheteurs étrangers apprécieraient cette addition d’énergie fiable du Canada. Fermer définitivement la porte n’est donc pas à notre avantage.
Ces projets méritent qu’on les étudie, froidement et avec rigueur, sans parti pris, selon nos intérêts économiques et géopolitiques à long terme.
