La montée de la puissance énergétique des États-Unis propulse Trump

Blogue du CORIM, 17 mars 2025
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Yvan Cliche

  • 17 mars 2025

Depuis l’annonce de la victoire de Donald Trump lors des élections de novembre 2024, les Québécois, comme tous les Canadiens, sont abasourdis, stupéfaits de son attitude générale, y compris envers notre pays.
Beaucoup a été dit ou écrit sur les causes de la percée du phénomène Trump aux États-Unis depuis maintenant 10 ans : désindustrialisation et perte d’emplois, immigration jugée incontrôlée, lutte contre le wokisme et sa culture d’annulation.

Un élément a toutefois moins été mis de l’avant pour expliquer l’attitude frontale et agressive du politicien républicain : la montée en puissance des États-Unis comme puissance énergétique (pétrole et gaz).

La domination énergétique, le mantra de Trump

Depuis son émergence sur l’échiquier politique américain, Donald Trump a toujours fait du pétrole et du gaz le pilier de son crédo politique. Dès 2016, un résumé de la plateforme républicaine, Make America Great Again, mentionne, de manière glorieuse : « Le secteur énergétique américain peut garantir la sécurité énergétique du pays pour les siècles à venir… »

Pour cela, il faut atténuer les obstacles et les réglementations à son plein déploiement, non seulement pour couvrir les besoins énergétiques nationaux, mais aussi pour exporter, partout dans le monde : « Nous restons déterminés à développer de manière agressive les opportunités commerciales et à ouvrir de nouveaux marchés pour l’énergie américaine. »

De l’anxiété énergétique à la domination

Les États-Unis ont longtemps entretenu une relation troublée avec leur indépendance énergétique. Le pays a lancé l’industrie pétrolière moderne, avec un premier baril de pétrole extrait à Titusville, en 1859, en Pennsylvanie. L’Oncle Sam a été par la suite au cœur du développement d’une industrie mondiale. Dès le tournant du siècle, pour l’éclairage, mais ensuite pour l’industrie automobile, la consommation de pétrole grimpe rapidement. Les deux grandes guerres du 20e siècle, et l’importance du pétrole pour gagner ces confrontations mondiales, confirment aux yeux des Américains le caractère éminemment stratégique de la ressource pétrolière.

En 1920, le pays produit un peu plus d’un million de barils de pétrole brut (b/j) par jour. Sa production poursuit une courbe ascendante, et atteint 4 millions b/j en 1940. Un pic est atteint en 1970, avec 9,6 millions b/j. Mais les États-Unis ont de plus en plus soif de pétrole et les importations se mettent à grimper. En 1970, les États-Unis importent 1,3 million b/jour…or, à peine sept ans plus tard, soit en 1977, ces importations se chiffrent à 6,6 millions b/j. Soit cinq fois plus.

Le choc majeur des années 1970

Ces années 1970 sont particulièrement pénibles pour les États-Unis sur le plan énergétique. Deux crises, celle de 1973 lorsque les pays arabes effectuent un embargo de pétrole, et en 1979 avec la révolution iranienne, font bondir les cours mondiaux du pétrole, qui quadruplent.

C’est le choc, économique et politique, aux États-Unis. Une grande récession s’ensuit au début des années 1980. Le pays prend alors conscience de sa dépendance énergétique. Avec la reprise graduelle de l’économie, la consommation de pétrole reprend…mais avec une production nationale en déclin : 8,6 millions b/jour en 1980…7,4 millions b/jour une décennie plus tard (1990).

Pendant ce temps, les importations partent en sens inverse : 1,3 million b/j en 1970; 5,2 millions b/j en 1980 ; 5,9 millions b/j en 1990. La dépendance énergétique américaine s’aggrave dans les décennies 1990 et 2000. Un plateau est atteint en 2008, lors de la crise financière, avec seulement 5 millions b/j produits en sol américain. Les importations frisent alors un astronomique 10 millions b/j.

Avec la nouvelle administration en place depuis janvier 2025 à Washington, la volonté de domination énergétique inclut même la possibilité d’engager des pourparlers avec l’Arabie saoudite et la Russie pour tenter de contrôler les prix du pétrole.

La révolution des années 2010

Un tremblement de terre énergétique se produit dans les années 2010. Mais peu visible au Québec, et ailleurs dans le monde. La technologie de schiste a longtemps été étudiée aux États-Unis, notamment grâce à des financements du département de l’Énergie.

En quelques petites années, cette technologie se déploie, dans des formations de schiste, dans des États comme l’Arizona, la Louisiane, le Nouveau-Mexique, la Pennsylvanie, l’Oklahoma, le Texas.

La faiblesse des taux d’intérêt fait pleuvoir une pluie de dollars sur l’industrie. La production fossile décolle, et de manière spectaculaire. Dès 2015, la production américaine de pétrole double en à peine 10 ans, à 9,5 millions b/j. Même retournement en matière d’importations : en quelques années, ils entament un déclin : 10 millions b/j en 2005 à moins de 6 millions de b/j en 2020, malgré la croissance de l’économie.

En parallèle, la provenance des importations change, et joue un rôle dans le sentiment nouvellement acquis d’indépendance énergétique. Celles-ci proviennent de plus en plus du Canada, un pays fiable, et un pétrole à bas prix ; une autre portion significative vient du Mexique. Bref, selon une perspective nord-américaine, les États-Unis entretiennent le sentiment d’avoir atteint l’indépendance énergétique.

On assiste au même revirement à 180 degrés en matière de gaz. Depuis les années 1970, Washington avait interdit l’exportation de cette ressource fossile. Le pays craint tellement de manquer de gaz que des terminaux d’importation se mettent en place. Avec la révolution de schiste, le pays en produit tellement que Washington lève en 2015 l’interdiction d’en exporter. Les terminaux d’importation se transforment en terminaux d’exportation.

Dès 2017, la domination énergétique…

En 2016 apparait dans le firmament politique le candidat républicain Donald Trump. Assurément soutenu par le lobby fossile en pleine expansion depuis une décennie, il a manifestement pris la mesure de la nouvelle puissance américaine en matière énergétique. En 2017, l’atteinte de l’objectif d’indépendance énergétique, toujours une priorité nationale, fait place au concept de domination énergétique.

« Une Amérique dominante sur le plan énergétique est synonyme d’autosuffisance. Cela signifie une nation sûre, à l’abri des troubles géopolitiques d’autres nations qui cherchent à utiliser l’énergie comme une arme économique. Une Amérique dominante sur le plan énergétique exportera vers les marchés du monde entier, ce qui renforcera notre leadership mondial et notre influence. »

On prend la mesure de cet important effet de levier en 2022, quand les producteurs gaziers américains viennent fournir le gaz à un continent européen qui subit les interruptions russes. Les exportations doublent vers le Vieux continent, jouant un rôle crucial dans la fermeté que peut afficher l’Europe dans son opposition devant Moscou.

Cette nouvelle puissance confère aux États-Unis un avantage dans la guerre économique qu’ils mènent face à ses adversaires, notamment les pays producteurs de pétrole : l’Iran pour son programme nucléaire, le Venezuela et son gauchisme débridé, la Russie à la suite de son invasion de l’Ukraine.

Même si dans ces trois cas, Washington craint l’effet des sanctions sur le marché pétrolier et son potentiel inflationniste, ses appréhensions sont atténuées par son nouveau statut de grand producteur, qu’on ne peut intimider par un potentiel embargo énergétique, comme ce fut le cas dans les années 1970.

Avec la nouvelle administration en place depuis janvier 2025 à Washington, la volonté de domination énergétique inclut même la possibilité d’engager des pourparlers avec l’Arabie saoudite et la Russie pour tenter de contrôler les prix du pétrole. Après tout, des trois pays produisent à eux seuls 40 % du pétrole mondial.

Mais les intérêts sont divergents : Trump souhaite des prix les plus bas, ayant promis aux électeurs une réduction de moitié des prix de l’essence.

Or, les entreprises américaines pour garnir leur marge bénéficiaire, puis Moscou et Riyadh veulent des prix élevés : les capitales de ces deux pays, associés dans l’OPEP+, ont des recettes fiscales intimement liées aux cours mondiaux de l’or noir. Trump aura bien de la difficulté à rallier ces différents acteurs à sa promesse électorale.

Article rédigé par:

Yvan Cliche

Fellow et chercheur en énergie au CÉRIUM

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