L’Europe devant une urgence énergétique

Le Devoir, 15 mars 2025

Yvan Cliche

L’auteur est spécialiste en énergie et fellow au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM).

L’Europe doit se réarmer, a indiqué mardi la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Il est devenu urgent pour l’Europe d’augmenter de façon notable ses dépenses d’armement devant le désengagement des États-Unis à protéger le Vieux Continent.

Il s’agit d’un électrochoc pour les pays de l’Union européenne. Mais un autre chantier est tout aussi urgent pour l’Europe : sa souveraineté énergétique.

Les pays de l’Union européenne sont trop vulnérables quant aux importations d’énergie, notamment en provenance des grandes puissances, comme les États-Unis et la Russie pour le gaz naturel liquéfié (GNL) et la Chine pour les technologies propres (batteries et panneaux solaires). Ils dépendent d’importations à presque 100 % pour le pétrole et à presque 90 % pour le gaz nécessaire à la production d’électricité. Ces importations représentent presque 3 % du produit national brut européen, ce qui est très élevé comparativement à d’autres pays, comme la Chine (0,9 %).

Advenant un conflit militaire avec la Russie, ou de nature commerciale avec les États-Unis, l’Europe serait vulnérable sans un approvisionnement énergétique plus diversifié, fiable, autonome et abordable.

Un continent traumatisé

Les Européens se souviendront longtemps de l’utilisation par Moscou de leur dépendance énergétique comme arme politique dans la foulée de l’invasion russe en Ukraine.

En effet, Moscou a tenté d’utiliser la dépendance européenne envers son gaz pour forcer l’Europe à plier devant sa manœuvre militaire en Ukraine. Ce plan machiavélique a échoué : dès le départ, l’Europe a plutôt choisi de prendre des mesures vigoureuses pour se défaire de ses liens énergétiques avec la Russie.

Le continent européen a officiellement cessé ses achats de pétrole russe en février 2023. Or, sa dépendance au gaz était si forte (45 % de sa consommation provenait de la Russie), que l’Europe n’a pas réussi à se sevrer aussi rapidement.

Les mesures engagées pour réorienter son approche en matière d’énergie ont tout de même été costaudes. L’Allemagne n’a pas délivré les permis nécessaires pour l’ouverture du gazoduc Nord Stream 2 (Russie-Allemagne). Bruxelles a adopté un plan, REPowerEU (2022), indiquant la volonté européenne de ne plus faire aucun achat de gaz russe à partir de 2027.

Les résultats des actions européennes depuis l’invasion russe sont encourageants.

Des prix élevés de l’énergie

Après avoir explosé en 2022, les prix de l’énergie ont ensuite fléchi, mais ils sont de trois à cinq fois plus élevés qu’aux États-Unis et en Chine, dégradant la compétitivité industrielle du continent.

Pour se défaire de leur dépendance à la Russie, les Européens se sont tournés vers les États-Unis de Joe Biden. Les producteurs américains de GNL fournissent maintenant la moitié du gaz importé par l’Europe.

L’Europe se retrouve ainsi liée à une autre superpuissance, les États-Unis, dont les dirigeants politiques actuels ne cachent pas leur intention de se servir potentiellement de ces liens économiques pour l’intimider.

Le rapport de l’ex-président du Conseil des ministres d’Italie, Mario Draghi, intitulé The future of European competitiveness et publié en septembre 2024, donne des pistes de réflexion pour augmenter la compétitivité et la sécurité énergétique du Vieux Continent.

La priorité : accélérer la décarbonation de l’économie. La proportion d’énergie renouvelable dans le mix énergétique devrait passer de 30 % à 75 % en 2040.

En consommant moins de pétrole et de gaz venant de l’étranger, le continent s’engage vers une plus grande autonomie en matière d’énergie.

Mais en voulant régler ce problème, l’Europe risque de se rendre vulnérable quant à une autre puissance énergétique : la Chine. Ce pays produit des panneaux solaires et des véhicules électriques à bas coûts et domine totalement les chaînes d’approvisionnement de ces filières.

Si le continent veut aller vite dans sa transition, et à moindre coût, il devra acheter des produits chinois. Ainsi, il risque de se placer dans une autre situation de grande dépendance, tout en risquant de déplaire à Washington.

L’équilibre à atteindre est délicat. Il faut faire une place aux technologies chinoises tout en développant une industrie compétitive d’énergies propres en sol européen et protéger les constructeurs automobiles européens dans leur virage électrique.

Pour cheminer vers son autonomie énergétique, le continent européen se voit forcé de manœuvrer dans un contexte bien nouveau : il doit éviter de trop se lier aux grandes puissances, car elles représentent dorénavant un risque politique.