L’implication financière des communautés au cœur de l’acceptation des projets énergétiques

Le Devoir, 21 mai 2025

Yvan Cliche

L’auteur est spécialiste en énergie et fellow au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM).

Mark Carney change d’approche relativement aux projets énergétiques au pays. Le premier ministre canadien se dit désormais ouvert à modifier la Loi sur l’évaluation d’impact et le cadre réglementaire visant à plafonner les émissions de gaz à effet de serre du secteur pétrolier et gazier : deux points majeurs de mécontentement en Alberta.

Face aux menaces tarifaires américaines, le premier ministre québécois, François Legaultse montre lui aussi ouvert à accepter un projet de pipeline permettant d’acheminer vers l’est du pays de l’énergie fossile provenant de l’Ouest canadien afin de diversifier les exportations du Canada, encore trop dépendantes des États-Unis.

Or, pour réussir, l’acceptabilité sociale des collectivités est déterminante pour la réalisation ou non de ces projets. Désormais, avec une implication comme investisseur. Cette formule de participation des communautés, locales ou autochtones, bien plus stratégique, est d’autant bienvenue qu’elle semble s’imposer comme la condition sine qua non pour la mise en œuvre de projets de grande envergure, notamment dans le secteur énergétique.

La réconciliation économique avec les Autochtones

D’ailleurs, dans un communiqué daté du 13 mai, Hydro-Québec a dévoilé un partenariat avec les Inuits dans lequel il est explicitement question de l’investissement de la communauté dans les projets énergétiques envisagés en faveur de la décarbonation.

Deux jours plus tard, à l’ouest du pays, la société Enbridge a annoncé qu’une alliance de 36 communautés autochtones de la Colombie-Britannique deviendra prochainement actionnaire du gazoduc Westcoast, qui transporte depuis plus de 60 ans du gaz naturel du nord de la Colombie-Britannique vers le sud de la province et les États-Unis. Les communautés autochtones se sont engagées dans une participation importante à cette infrastructure, à hauteur de 12,5 %. Cela représente un investissement d’environ 715 millions de dollars canadiens, en partie garanti par la Corporation de garantie de prêts pour les Autochtones du Canada, une agence relevant du gouvernement fédéral.

Tout comme Hydro-Québec, le gouvernement fédéral présente ces projets dans le cadre d’une stratégie de réconciliation économique avec les Premières Nations.

L’actionnariat dans les projets

L’état d’esprit qui a prévalu jusqu’à maintenant reposait davantage sur les bénéfices économiques et sociaux que pouvaient tirer les communautés et leurs partenaires des investissements énergétiques. Une participation plutôt passive, où la communauté cherchait à maximiser les retombées sans toutefois jouer un rôle direct dans le succès financier du projet une fois mis en service.

L’approche dorénavant en vogue pour les projets énergétiques est basée sur une participation financière des communautés comme actionnaires des projets, donc bien plus impliquées dans leur préparation, leur conception et leur gestion tout au long de leur cycle de vie.

Une telle implication financière oblige les promoteurs et leurs partenaires à améliorer leur communication en amont des projets ; à planifier selon une vision partagée, répondant de façon plus étroite aux besoins de la communauté ; à concevoir des projets flexibles, susceptibles d’être adaptés pour répondre aux réalités du milieu d’accueil ; à instaurer des mécanismes réguliers de communication durant l’importante phase de construction ; et à établir une vision commune de la gestion de l’infrastructure une fois que celle-ci est mise en service.

Un exemple de cette nouvelle conception du partenariat financier est celui du projet de gaz naturel liquéfié Cedar, en Colombie-Britannique. C’est la nation autochtone Haisla qui en est l’actionnaire majoritaire, détenant 50,1 % des parts (contre 49,9 % pour Pembina Pipeline Corporation de Calgary). Le projet vise à exporter du gaz vers l’Asie à partir de 2028.

Une stratégie gagnante pour les promoteurs

Les promoteurs n’ont désormais plus le choix : les communautés ne veulent plus seulement accueillir des projets d’envergure. Elles souhaitent s’assurer que ces projets s’intègrent adéquatement, à long terme, dans le tissu économique et social. Et la meilleure façon d’y parvenir est d’en devenir actionnaires.

Mais les promoteurs y trouvent également leur compte. Il devient en effet plus difficile pour des opposants de contester un projet dans lequel la communauté d’accueil détient un intérêt financier, en tant qu’actionnaire et garante de sa bonne gestion.

Cette façon de faire permettra peut-être la concrétisation d’un plus grand nombre de projets d’exportation d’énergie fossile au Canada, dont plusieurs ont échoué dans le passé faute d’acceptabilité sociale de la part des communautés touchées.