Le Devoir, 17 juin 2025
Yvan Cliche
L’auteur est spécialiste en énergie, fellow au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM).
Depuis plus de cinquante ans, le Moyen-Orient demeure, sur l’échiquier géopolitique du pétrole, la principale source d’incertitudes pour l’approvisionnement mondial.
Le détroit d’Ormuz, situé dans le golfe Persique, constitue à cet égard un point névralgique. Large d’environ 40 kilomètres à son point le plus réduit, il sépare, d’un côté, les pays arabes producteurs de pétrole, et de l’autre, l’Iran, un acteur clé du marché énergétique mondial. Par ce passage stratégique transitent environ 20 % du pétrole mondial et près de 25 % du gaz naturel liquéfié.
La région abrite aussi le plus vaste gisement gazier au monde, North Field/South Pars, situé à la frontière maritime entre le Qatar et l’Iran.
L’une des principales appréhensions au sujet du conflit Israël-Iran concernait d’éventuelles frappes israéliennes sur les installations pétrolières et gazières de l’Iran. Ce risque s’est avéré dans les derniers jours : des cibles pétrolières iraniennes ainsi qu’une partie du champ gazier North Field/South Pars ont été atteintes, annonçait le New York Times le week-end dernier.
L’Iran représente environ 3 % de la production pétrolière mondiale. La moitié de ses exportations — soit près de deux millions de barils par jour — est destinée à la Chine. Toute perturbation de cette production entraînera donc des répercussions notables sur les marchés.
Israël, de son côté, dispose également de gisements stratégiques, notamment le champ gazier Leviathan, en Méditerranée. À titre préventif, les autorités israéliennes en ont suspendu temporairement l’exploitation. Ce champ alimente entre autres l’Égypte, ce qui ajoute une dimension régionale au risque de déstabilisation.
Autre crainte persistante : une riposte iranienne contre les installations pétrolières de pays voisins. Un précédent existe : en 2019, une attaque de drones avait visé une infrastructure saoudienne, provoquant une hausse importante du prix du baril.
Dans de telles circonstances, la flexibilité actuelle du marché pétrolier — notamment la capacité de production excédentaire de pays comme l’Arabie saoudite — pourrait atténuer temporairement le choc. L’administration Trump exercerait probablement des pressions en ce sens pour maintenir les prix de l’essence bas, une obsession du président états-unien.
Les réserves stratégiques mises en place par les pays occidentaux joueraient également un rôle clé en la matière. Les États-Unis disposent de quelque 400 millions de barils dans leur Strategic Petroleum Reserve, et l’Agence internationale de l’énergie coordonne les réserves de ses membres, équivalentes à trois mois d’importations. Cela dit, ces acteurs adopteraient vraisemblablement une posture attentiste : un conflit prolongé ralentirait l’économie mondiale et réduirait d’autant la demande énergétique.
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Le scénario du pire
Le risque le plus important demeure celui d’un blocus du détroit d’Ormuz par l’Iran. Un tel scénario empêcherait la circulation de près d’une vingtaine de millions de barils de pétrole par jour, sans compter le gaz naturel.
Les conséquences seraient bien réelles : flambée des prix de l’énergie, poussée inflationniste et ralentissement économique mondial.
Cependant, la probabilité d’un blocus prolongé reste faible. Quelque 40 000 soldats américains sont actuellement déployés au Moyen-Orient, répartis dans plusieurs bases stratégiques autour du golfe Persique. Leur présence — qui remonte à la révolution iranienne de 1979 — vise précisément à prévenir et à neutraliser ce type de menace. En cas de fermeture du détroit, une intervention militaire américaine serait presque certaine, ce que ne souhaite pas l’Iran.
Un tel blocus nuirait aussi à l’Iran lui-même, en coupant ses propres exportations, source essentielle de revenus pour son économie. Toutefois, si le régime se retrouvait acculé, il pourrait être tenté par une action désespérée au nom de sa survie. Une des principales craintes de perturbation envisagée par les acteurs du marché pétrolier deviendrait alors une réalité, avec des conséquences aussi incertaines qu’inquiétantes.
