Un bel avenir aux États-Unis pour les énergies fossiles d’ici ?

Projet de pipeline de l’Alberta vers la Colombie-Britannique
Un bel avenir aux États-Unis pour les énergies fossiles d’ici ?

La Presse, 7 octobre 2025

S’il faut en croire la première ministre de l’Alberta, qui était récemment de passage à Montréal, l’industrie pétrolière et gazière canadienne doit investir massivement pour se libérer de sa dépendance au marché américain. Or, les États-Unis restent un débouché intéressant pour l’énergie fossile d’ici, estime le spécialiste en énergie Yvan Cliche.

Yvan Cliche
Spécialiste en énergie, fellow au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM)

Présente à Montréal le 6 octobre comme conférencière de prestige à la Chambre de commerce, la première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, a réitéré son appui à la construction d’un nouveau pipeline destiné à acheminer davantage de pétrole albertain vers les côtes de la Colombie-Britannique, afin d’en permettre l’exportation maritime vers les marchés asiatiques.

Ce plaidoyer s’inscrit dans la continuité des actions vigoureuses menées par Mme Smith en faveur de l’industrie pétrolière et gazière, pilier économique de sa province. Les hydrocarbures représentent environ 20 % du produit intérieur brut de l’Alberta¹.

En 2023, selon la Régie de l’énergie du Canada, l’industrie pétrolière accaparait à elle seule plus de 6 % du revenu intérieur brut du pays. Les exportations de pétrole et de gaz ont totalisé plus de 175 milliards de dollars².

À titre de comparaison, la valeur des exportations canadiennes d’électricité atteignait à peine 3 milliards en 2024³.

Malgré ces revenus considérables, l’Alberta demeure très dépendante du marché américain, qui absorbe la quasi-totalité de ses exportations pétrolières. Cette dépendance place la province dans une position de faiblesse face à ses acheteurs du Midwest et du Sud américains, dont le pouvoir de négociation limite les marges des producteurs albertains.

Selon certaines estimations, ce manque à gagner atteindrait, pour le pétrole lourd canadien, près de 50 milliards de dollars américains depuis 15 ans, des sommes colossales dont l’Alberta et le Canada ont été privés, sans compter les bénéfices géopolitiques qu’apporterait une diversification accrue de leurs débouchés énergétiques⁴.

Depuis l’élection de Mark Carney comme premier ministre du Canada, l’industrie pétrolière et gazière albertaine s’emploie à faire de la construction de nouvelles infrastructures d’exportation une priorité nationale.

Tout projet d’expansion vers l’est du pays, notamment vers le Québec, semble désormais écarté.

Le projet mis de l’avant par Mme Smith permettrait d’accroître la capacité d’exportation d’environ 1 million de barils par jour. Ajouté à la récente mise en service du prolongement du pipeline Trans Mountain (près de 900 000 b/j), cela reviendrait à doubler la capacité canadienne visant à acheminer du pétrole brut vers les marchés mondiaux.

Des obstacles à l’horizon

Mais malgré un contexte politique plus favorable qu’auparavant, notamment en raison de la guerre tarifaire, la partie s’annonce difficile. Le projet ne figure pas dans la première liste des projets d’intérêt national publiée par le gouvernement fédéral le 11 septembre. Il fait déjà l’objet d’une vive contestation de la part du premier ministre de la Colombie-Britannique et de plusieurs groupes autochtones.

Le secteur garde en mémoire les déboires coûteux de projets abandonnés comme Northern Gateway (2016) et Énergie Est (2017), ou encore les délais interminables du projet Trans Mountain, finalement racheté par Ottawa pour en assurer l’achèvement en 2024. Selon ses dirigeants, ce pipeline atteindrait sa pleine capacité en 2027 et pourrait lui-même faire l’objet d’une expansion supplémentaire5.

Certes, plusieurs analystes anticipent un déclin de la demande mondiale de pétrole au cours des prochaines années. L’observation est juste, mais les avis divergent quant au calendrier et à l’ampleur de cette baisse sur les décennies à venir.

En fin de compte, c’est aux entreprises privées d’évaluer si le risque en vaut la peine. Ce qu’elles réclament avant tout des gouvernements, rappellent leurs représentants, c’est de la prévisibilité, la garantie que les règles du jeu ne changeront pas au gré des vents politiques.

Or, même si le projet de pipeline devait aller de l’avant, le cœur des investissements du secteur fossile canadien semble encore ancré aux États-Unis.

La société Enbridge, installée à Calgary, qui transporte environ 30 % du pétrole brut nord-américain et 20 % du gaz naturel consommé chez nos voisins du Sud, a récemment annoncé plusieurs investissements majeurs, pour un carnet de projets évalué à près de 30 milliards de dollars d’ici 20306.

Comme quoi, pipeline d’exportation outre-mer ou pas, l’industrie pétrolière et gazière canadienne semble voir son principal horizon de croissance au sud de la frontière.

1. Consultez un document produit par le gouvernement albertain (en anglais)

2. Consultez un document de Ressources naturelles Canada3. Consultez un document de la Régie de l’énergie du Canada

4. Consultez un document de Studio Energy (en anglais)5. Lisez un reportage de CBC (en anglais)6. Consultez un communiqué d’Enbridge (en anglais)