Faut-il s’inquiéter de l’avenir du développement hydroélectrique envisagé conjointement par le Québec et Terre-Neuve-et-Labrador sur la rivière Churchill ? Les conservateurs, élus le 14 octobre à Terre-Neuve-et-Labrador, ont promis de revoir le contenu de l’entente de principe conclue en décembre 2024 entre Hydro-Québec et Newfoundland and Labrador Hydro, voire de soumettre le dossier à un référendum.
Les enjeux sont considérables pour les deux provinces. La bonne nouvelle : ils sont trop importants pour que le projet déraille.
Pour Hydro-Québec, l’entente de 2024 répond à toutes les priorités d’un grand fournisseur d’énergie.
1. Une sécurité d’approvisionnement
L’accord consolide la sécurité énergétique du Québec à long terme. Il garantit un accès à 7200 mégawatts pour une période de 50 ans, soit l’équivalent de 20 % de la puissance actuelle d’Hydro-Québec. Selon les propos d’un cadre supérieur de la société d’État, c’est un bloc d’énergie suffisant pour alimenter tout le secteur manufacturier québécois1. Dans un contexte de forte croissance mondiale de la demande en électricité, portée par l’intelligence artificielle, les centres de données, la climatisation et l’électrification des transports, ce bloc d’énergie constitue un atout stratégique. De plus, il s’agit d’une énergie fiable et disponible en tout temps, contrairement à l’éolien ou au solaire, tributaires du vent et de l’ensoleillement. Pour un opérateur de réseau, cette production dite « en base » est essentielle pour satisfaire aux besoins de tous ses clients, notamment en période de forte consommation.
2. Des coûts concurrentiels
Le coût moyen de l’électricité provenant du Labrador, en tenant compte de la centrale actuelle et des nouveaux projets, dont Gull Island, serait de 6 cents par kilowattheure (kWh) : c’est moitié moins que le prix d’autres solutions, dit Hydro-Québec2.
3. Un bon choix environnemental
Ces projets hydroélectriques sont renouvelables et à très faibles émissions de gaz à effet de serre. Ils permettraient aux Québécois de maintenir leur expertise mondiale en énergie propre.
Les développements prévus au Labrador s’inscrivent parfaitement dans la stratégie énergétique d’Hydro-Québec. Son Plan d’action 2035 – Vers un Québec décarboné et prospère (2024) prévoit l’ajout de 11 000 mégawatts de nouvelles capacités (hydroélectrique, éolienne et solaire), des programmes d’efficacité énergétique et des travaux de modernisation, pour un investissement total d’environ 200 milliards.
Une telle transition sera structurante pour le Québec. Elle pourrait créer un nouvel écosystème industriel aussi dynamique que celui né du développement de la Baie-James, avec des entreprises capables ensuite d’exporter leur savoir-faire dans la décarbonation à l’échelle mondiale.
Une entente déterminante pour Terre-Neuve-et-Labrador
Si l’accord est favorable à Hydro-Québec, il l’est tout autant, sinon davantage, pour Terre-Neuve-et-Labrador (T.‑N.‑L.).
L’entente mettrait fin au contrat historique liant Hydro-Québec et T.‑N.‑L., qui prévoit jusqu’en 2041 la livraison vers le Québec d’électricité à un prix très bas de 0,2 cent/kWh. Entre 2025 et 2075, T.‑N.‑L. recevrait environ 4 cents/kWh en moyenne, soit 20 fois plus. Un apport d’argent des plus bienvenus pour la province la plus endettée du pays3.
En outre, T.‑N.‑L. s’associe à un partenaire solide et expérimenté dans les grands projets hydroélectriques, qui sera le maître d’œuvre des projets et qui assumera d’éventuels dépassements de coûts.
Ce n’est pas anodin : la province a encore en mémoire l’épisode douloureux du projet hydroélectrique Muskrat Falls (824 mégawatts), amorcé en 2013 et terminé en 2023, dont les coûts sont passés de 7,5 à 13 milliards. Une commission d’enquête provinciale a d’ailleurs documenté en détail cette dérive et publié en 2020 un rapport accablant sous le titre Muskrat Falls : A Misguided Project.
T.‑N.‑L. aurait beaucoup à perdre à développer sans l’aide du Québec le fleuve Churchill. Sa cote de crédit, inférieure à celle du Québec, renchérirait considérablement les coûts d’emprunt pour ces projets, donc le prix de l’électricité qui en résulterait.
Enfin, pour T.‑N.‑L., Hydro-Québec représente le partenaire idéal : un acheteur situé sur le territoire voisin, donc nécessitant la construction d’une ligne de transport à haute tension moins complexe que vers d’autres territoires. De plus, Hydro-Québec est un client fiable, solvable et prévisible, dans un secteur non cyclique. Aucune autre entité ne pourrait lui offrir une telle stabilité de revenus.
Les enjeux économiques et énergétiques pour les deux provinces sont tels qu’ils surpassent les considérations politiques ou émotionnelles du moment. Même si une entente finale n’est pas encore coulée dans le béton, les Québécois et les Terre-Neuviens réaliseront vite où se trouvent leurs véritables intérêts : dans la conclusion d’un accord et le lancement rapide des travaux.
1. Écoutez « Churchill Falls : électricité plus chère et nouvelles centrales »
2. Lisez « Une étape importante pour sécuriser l’avenir énergétique du Québec »
3. Lisez « Myriade de promesses électorales dans la province la plus endettée au pays »
